MAI CONTRE MAI
OU
La Révolution Moulinex !
La déferlante d'articles (à laquelle celui-ci contribue) au sujet de l'illustrissime mois de Mai 1968, élevé au rang de personnage historique, omet généralement de signaler une contradiction essentielle au sein de
son inspiration.
Cette inspiration, en ce qu'elle avait de meilleure, contestait la « société
de consommation », accusée de gaspillage des ressources naturelles, de saccage de l'environnement, d'aliénation abêtissante des individus. Elle insufflait pour la première fois un ample courant d'idées écologiques prophétiques.
Mais, en même temps, elle en insufflait d'autres, antagonistes, d'extrême permissivité tout azimut, hyper favorables à cette société de consommation qui n'a pas pire adversaires que les conduites de rétention, de contrôle de soi.
Les « révoltés » ne s'en prenaient pas seulement à l'Autorité, aux Autorités, à l'Ordre établi.

Lugubre et écrasant, parait-il... Ils voulaient rien moins que changer la vie... On croyait pourtant que ça avait été fait en 1789...Que non, il fallait en finir avec le système « métro-boulot-dodo ».
Une partie d'entre ces objecteurs de conscience au travail à la chaîne et au carcan de la vie professionnelle, ainsi qu'allergiques aux pollutions urbaines, entreprirent une sorte de retour à la terre. Ils allèrent élever des chèvres et cultiver leurs jardins dans des coins abandonnés par les « natifs », dans les Alpes du Sud, les Cévennes, le fameux Larzac. Une minorité tint le coup, non sans grand mérite. Grâce à eux des méthodes traditionnelles d'agriculture, délaissées, furent réexpérimentées, rénovées, pratiquées avec succès.
Par contre les moeurs des « zippis » choquèrent souvent les indigènes, firent prendre.les « zécolos » pour des zozos et l'écologie pour une fumisterie.
D'autre part, comme l'analyse avec clairvoyance Annie Péguin (citée par Marianne, en Avril) qui, avec Pierre, son mari, est de celles qui ont réussi aux champs: »Mai 68 a ouvert la voie à une politique libérale. La société de consommation en particulier a retourné notre revendication individualiste à son profit ».
Pourquoi ? C'est que le célèbre slogan « il est interdit d'interdire » pourrait être la devise du libéralisme, du « toutmarché », du consumérisme frénétique. En prônant la permissivité à tout va, la satisfaction immédiate des rêves, des désirs, des envies, les jeunes apprentis sorciers de Mai ne se rendaient pas compte qu'ils oeuvraient au desserrage des freins psychologiques à l'acte d'achat, aux pulsions d'appropriation, d'accumulation, d'absorption.

Ils concourraient naïvement à l'accomplissement de l'idéal capitaliste, par eux honni. Celui d'une humanité transformée en un monstre gargantuesque gueule toujours grande ouverte afin d'engloutir sans cesse des produits qu'il défèque par ailleurs à rejet continu.

Moins les individus sont capables de retenir leurs envies, plus la dynamique consumériste fonctionne. Pourquoi pas, si cette dynamique ne détruisait pas les conditions élémentaires indispensables à la vie des mammifères, donc à la nôtre ?
Dans un entretien récent donné au Parisien, Seguela rend grâce aux militants de 68 pour « avoir ouvert les vannes de la Pub ».

Et de toutes les vannes en général. Vivent les libérations! Foin de l'éducation qui apprend à se retenir, se contenir, se tenir, et donc à contrôler ses caprices. Fi, de ces freins à l'accélération indéfinie de la consommation!
« Moulinex libère la femme! » est, selon le malin publicitaire, le plus beau slogan de Mai. « En tout cas celui qui l'a le mieux récupéré ».

Seguela met là les pieds dans le plat. Loin de nous l'intention de contester l'apport de Moulinex à la libération de « la » femme. Il s'agit, au moyen de son propos, aussi cynique que révélateur, de montrer la récupération de la révolte par le système qu'elle croyait contester.

Somme toute: Mai a contré Mai.
La part « babacoule », laxiste, « hypermissive » de ce printemps jouissif a nui à la part sérieuse, grave, vitale de son message.
L'écologie en a pâti. C'est qu'au contraire de l'économie de gaspillage, fondée sur un laxisme généralisé, stimulé à grand renfort de pub, l'écologie a besoin de retenue, de tempérance, de souci du long terme (à l'inverse du culte de l'immédiat et du « bougisme ») en vue de ménager les ressources, d'orienter avec bon sens les productions afin de répondre aux besoins essentiels.
Au fond, l'écologie est beaucoup plus proche de la Tradition que de la Révolution.
Bernard LHôTE |