Tradition et
Transmission du Patrimoine
La République est né d'un crime. Non contente de perpétrer un régicide, il a fallu qu'en la personne du Roi, elle décapite la Nation, la coupant de son principe.
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Le 21 janvier 1793… |
Aussi n'y a-t-il rien qui lui pèse plus lourd que l'héritage que son forfait lui interdit d'assumer, rien à quoi elle répugne davantage qu'à la mémoire vive qui la rattacherait à une origine qu'elle a délibérément reniée. Parce qu'elle a des problèmes avec son passé, la République a des problèmes avec son histoire et plus largement avec sa culture. L'actualité en témoigne chaque jour : crise d'identité des deux ou trois dernières générations entrées dans la communauté nationale, crise de l'école qui ne sait ce qu'elle doit transmettre, double crise si profonde aujourd'hui qu'on en vient à refuser à nos concitoyens les certitudes les plus acquises, comme c'est le cas avec ce scandaleux débat qui veut mettre en question le rôle positif de la colonisation.
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"Indigènes de la République" |
Au lieu de tirer fierté de pages glorieuses de notre histoire, on y cherche des motifs de perplexité et d'inquiétude, qui nourrissent une mauvaise conscience, prête à tourner à l'auto-flagellation. On avait depuis des décennies, pratiqué systématiquement l'oubli à l'endroit de certains chapitres qu'il eût fallu assumer avec fierté, aujourd'hui on a introduit la repentance pour frapper d'opprobre voire même d'ignominie des pans entiers de notre histoire.
Les historiens n'auraient même plus à se prononcer sur ce qui relève de leur discipline : l'histoire n'est plus une science, elle est désormais affaire d'opinion, de doxa auraient dit les Grecs, et c'est pourquoi il reviendrait aux politiques de décider ce qu'il est "correct" de croire, pour que puisse prospérer la démocratie. Ne voit-on pas que la crise de l'identité nationale se double d'une crise de l'intelligence, comme, sans aucun doute, la France n'en a encore jamais connu d'aussi grave ?
A l'heure où je rédige ce papier me parvient la lettre circulaire à tous les chercheurs de Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture et de la Communication, préfaçant une série d'études émanant de son cabinet.
Il ressort de cet ensemble que le modèle à la française en matière culturelle, si l'on en juge à partir de la crise des banlieues, a fait long feu : il est illusoire d'envisager une culture donnée comme une "force autonome, indépendante, universelle" capable d'intégrer les autres cultures en raison même des idéaux généreux, dont elle voudrait se prévaloir.
Ce n'est pas parce qu'elle se réclame de la Déclaration des droits de l'homme de 1789, au point d'en faire l'essentiel du patrimoine national, que la culture de la République peut prétendre disposer d'un pouvoir d'acculturation qui lui permettrait d'assimiler algériens, marocains, tunisiens, ivoiriens, maliens, kurdes et roumains, comme jadis elle intégra picards, normands, bretons, bourguignons, auvergnats et gascons et naguère encore italiens et polonais. Les cultures importées aujourd'hui résistent à la dissolution dans un universalisme abstrait qui ne semble avoir d'emprise sur elles.
Les différences n'en sont que plus promptes à s'affirmer, comme si le modèle imposé avait fonctionné a contrario. En matière de tolérance, il me semble que l'on connaîtrait même une régression par rapport à ce que l'on avait pu vivre sous notre bon roi Henri IV. Notre ministre, avec bon sens, nous demande de réfléchir sur ce que pourrait être une société multiculturelle, où se juxtaposeraient les différences culturelles sans avoir à se mélanger dans un magma informe. Pour échapper pourtant à l'effet "mosaïque" alors inévitable, ne serait-il pas expédient de concevoir une "interculturalité" fondée sur l'interaction vivante des différentes cultures ? Beau et louable projet de notre ministre et de ses collaborateurs, auquel pour notre part nous sommes prêts à nous associer, depuis longtemps convaincu que nulle est la vertu d'acculturation de l'universel abstrait, mais justement, pour que nous puissions être partie prenante dans une interculturalité, encore faudrait-il qu'on rende à notre culture nationale la possibilité de se retrouver dans la continuité de sa longue mémoire et la prise en charge de la totalité de son histoire, sans plus d'amnésie, d'occultation ni de repentance.
Afin de mieux dissoudre les nouvelles générations dans un magma mondialiste, on entend les frustrer de leur patrimoine culturel et moral, les déposséder de leur héritage. Pierre Bourdieu pensait que, pour résoudre les problèmes de l'école, il fallait en finir avec ceux qu'il appelait les "héritiers", sans comprendre que c'est par eux que s'effectuait la transmission des normes, des savoirs et des savoir-faire. Un héritier est tout autre chose qu'un nanti à qui échoit par hasard ou par chance une hoirie, il est celui qui doit s'approprier ce legs, le faire valoir, l'actualiser, afin de pouvoir un jour le transmettre, chose d'autant plus difficile que la transmission s'effectue plus souvent "en baïonnette" que de manière directe. Contrarier l'héritage c'est faire des générations de prolétaires, si tant est que le prolétaire est celui qui, n'ayant rien à transmettre, ne peut être utile à l'Etat que par sa descendance. A continuer dans la voie où nous sommes engagés, demain il n'y aura plus en France que des prolétaires. Et quel intérêt peut-on trouver à cette prolétarisation ? - Le prolétaire est plus facilement manipulable.
L'école, l'information, les loisirs, les lois sur la famille recomposée, les débats sur le patronyme, la fiscalité des successions veulent aujourd'hui nous "prolétariser" c'est-à-dire faire de nous les simples relayeurs de la vie biologique, sans nous laisser la possibilité de transmettre la vie de l'esprit. Le mot proletarius se trouve en ce sens chez Cicéron et chez Tite-Live, qui insistent sur le besoin de constituer un patrimoine culturel de la société romaine. On le retrouve défini comme tel par Aulu-Gelle, grammairien et rhéteur du 2e siècle de notre ère, qui oppose à une reproduction biologique, qui est le fait de tous les vivants, une génération de l'esprit, qui est le propre de l'homme et le constitue dans son humanité. D'où la double acception du mot humanitas : "Ceux qui ont créé la langue latine et qui l'ont bien parlé n'ont pas donné au mot humanitas l'acception vulgaire (populaire) qui est synonyme du mot grec philanthropia, ce qui signifie une complaisance, une tendre bienveillance envers tous les hommes indistinctement, mais ils ont appelé humanitas à peu près ce que les Grecs nomment païdéia, que nous nommons nous instruction et formation aux belles-lettres. Ceux qui, pour cette étude, montrent le plus de goût et de dispositions sont bien les plus humains (humanissimi). En effet, seul entre tous les vivants, l'homme peut s'adonner à la culture de cette étude, c'est pourquoi elle a été appelée humanitas" (XIII, 16). Plus que le révélateur de la nature humaine, la culture est l'agent qui la constitue comme telle. L'homme n'est pas homme par la naissance mais par l'appropriation d'un héritage culturel.
Qu'est-ce donc que la culture ?- C'est ce qui donne son âme à une société en permettant à chacun de ses membres de se reconnaître les uns les autres dans le partage d'une identité commune. Les trois degrés dans la constitution d'une société sont la "communication" assurée par une langue commune, la "communauté" régie par des institutions stables, la "communion" vécue dans le partage d'un même idéal. La culture parcourt ces trois degrés : elle est d'abord apprentissage de la "langue maternelle", de la langue en tant qu'elle est notre mère, c'est-à-dire en tant qu'elle nous fit naître à la vie proprement humaine, ce qui signifie que l'on ne devient pas homme dans une "universalité abstraite", mais en tant que français, italien ou allemand.
D'où l'importance de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture sous l'autorité de la grammaire. La culture est ensuite droit et jurisprudence, transmission de ces lois non écrites qui constituent le "sempiternel usage", comme disait Montaigne qui voulait que l'on se soumette aux "lois et coutumes de son pays".
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Montaigne |
La culture est enfin appropriation d'un patrimoine littéraire, artistique, technique et religieux, qui constitue le plus clair de l'héritage des familles, des provinces, des nations. Cette culture, qui achemine l'homme à son humanité et qui en quelque sorte le fait homme, est donc d'abord un "lien" : l'homme accède à son humanité dans le tissage du tissu social dans lequel il s'insère dès sa naissance, dans le nouage des fils de chaîne sur des fils de trame; l'homme n'est pas individu, il est "relation" : fils, frère, compagnon dans une corporation, un jour époux et père lui-même. Un défaut de culture, c'est le tissu qui s'effiloche, l'humanité qui se dissémine, en autant de grains de sable qu'il y aura d'individus. C'est l'homme abandonné à sa dispersion dans l'espace et le temps, ce que nous avons appelé le "prolétaire", l'homme de sable.
L'espace est le premier facteur de dispersion et d'atomisation du corps social, parce qu'il est agent d'abstraction. Il distribue et redistribue indifféremment le site de chacun et c'est cette indifférence de principe qui semble devoir autoriser les déplacements de population : ici est comme ailleurs. Le monde moderne, hier du fait des guerres, puis des traités de paix relevant plus du brigandage que du "droit des gens", aujourd'hui du fait de contraintes économiques, a vu réapparaître un nomadisme qu'on aurait cru révolu : qui bientôt échappera au statut de personne déplacée ? On semble avoir oublié que la civilisation est née du passage de l'humanité du stade nomade au stade sédentaire; On a, pour sûr, oublié l'économie du "lieu naturel", qui assignait à toute espèce vivante son "biotope" et l'on voudrait aujourd'hui que l'espèce humaine échappe à cette exigence fondamentale : si la nature assigne un lieu propre à chaque espèce, la culture n'assigne-t-elle pas un lieu propre à chaque famille humaine. Ce ne sont pas seulement les entreprises qu'un capitalisme sauvage "délocalise", ce sont les familles, les couples, les singularités que la recherche d'un emploi "délocalise".
Or cette dissémination dans un espace qui "indifférencie" provoque une rupture, indéfiniment répétée de la continuité du temps. Le travailleur délocalisé, la personne déplacée s'inscrivent dans une temporalité nouvelle, dont ils n'ont pas la mémoire. Pourront-ils même s'y inscrire ? La rose des sables roule à la surface du désert sans pouvoir pousser de racines.
Il n'y aura bientôt plus que des "déracinés". On voit, dès lors, l'urgence, dans le contexte actuel, de retrouver une culture organique, c'est-à-dire une culture jouant son rôle de lien, en recréant des lieux susceptibles de rassembler, en renouant les fils d'une mémoire oublieuse capable de retrouver le sens de la présence directrice des grands disparus dans la vie des vivants. On déplore depuis un demi-siècle que les générations ne se comprennent plus; n'est-ce point le symptôme d'un raté de la transmission ? Le monde actuel semble avoir voulu sciemment organiser l'oubli, afin d'autoriser la dispersion. Témoin de l'une des plus terrifiantes révolutions culturelles de notre temps, le poète russe Viatcheslav Ivanov, réfugié à Rome où il rejoindra l'Eglise catholique en 1926, écrira : "Mnémosyne (ou mémoire), voilà le nom de cette communion en force et en esprit entre les disparus et les vivants que nous autres, hommes d'une époque distraite et oublieuse, nous vénérons sous le nom de culture spirituelle, sans connaître les racines religieuses de cette vénération. La culture est le culte des disparus et la Mémoire éternelle est l'âme de sa vie".
Le poète fait apparaître un nouage essentiel entre culture et religion : l'une et l'autre, ayant en charge le lien organique qui constitue l'humanité comme telle, ne peuvent pas ne pas entretenir des relations profondes; mieux que cela, je dirais qu'elles s'entretiennent de sorte qu'elles se retrouvent dans l'acception même du mot religio, de religare (relier).
Ce qui fait difficulté c'est le rapport de notre société avec son passé. Le moins qu'on puisse dire est que ce rapport aujourd'hui dysfonctionne. Or quels sont les vecteurs qui relient au passé une société donnée ? Nous les distinguerons au nombre de trois : la tradition, la transformation et la transmission. On appelle "tradition" au sens strict du mot, la perpétuation des doctrines et des pratiques religieuses, léguées d'une génération à l'autre par la parole et l'exemple vivants.
Vers 434, un moine Vincent de Lérins, en son Commonitorium, donne son juste contenu à la tradition catholique : quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditur, ce qui lui permet de fixer le dogma divinum (dogme) en ce 5e siècle de notre ère. La période des grands conciles dogmatiques (Nicée 325, Constantinople 381, Ephèse 431) s'achèvera avec le concile de Chalcédoine en 451. On assiste à la fixation du dogme qui, tel un dépôt, passera de génération en génération. Limitée au positum, c'est-à-dire au contenu de la foi, la tradition ne saurait exclure la "transformation" d'une société dans la manière dont elle vit sa foi. Pour faire vite, on peut dire que saint Augustin a conçu l'histoire de l'humanité comme l'expression d'une logique transformationnelle, développant les semences de vérité créées par Dieu au premier jour du monde.
"Developpement" (Cardinal Henry Newman) veut dire désimplication ou dépliement de ce qui, dans la semence, est replié sur soi. Cette logique transformationnelle n'a rien d'un transformisme, qui anticiperait sur les doctrines de l'évolution, car tout est réglé d'avance, programmé dans la semence. Pour être contenue par le projet divin, l'innovation n'en est pas moins certaine, qui emporte l'histoire humaine dans une aventure toujours ouverte.
Et c'est là qu'intervient le troisième vecteur, celui qui retiendra toute notre attention, la "transmission". En effet, devant la béance d'un développement qui engage la consommation des siècles, quelle attitude peuvent prendre les sociétés humaines ? Pour assurer leur pérennité, celles-ci vont concevoir d'abord une translatio studiorum (Boèce 480-524; Cassiodore 185-580) puis une translatio imperii. La première entend sauvegarder l'archivium gréco-latin, réputé essentiel à la pensée et à la vie chrétienne, en cette période de domination barbare où Théodoric règne à Rome.
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Boèce |
Ainsi Boèce tentera de transcrire dans le latin de Cicéron la dogmatique catholique (introduction de la notion de "personne"), tandis que Cassiodore fonde à Vivarium en Sicile un monastère qui aura pour mission de recueillir et de recopier tous les manuscrits grecs et latins qu'il aura pu rassembler. La translatio imperii viendra plus tard pour assurer la passation du pouvoir de prince en prince dans la continuité du Saint- Empire. Faute de pouvoir embrasser toute cette histoire, contentons-nous de voir comment, en Europe occidentale, on a pu maîtriser les évolutions et conduire le développement des sociétés par une pratique raisonnée de la "transmission".
Ce qu'il est essentiel de souligner d'entrée de jeu c'est que l'on ne transmet pas des dogmes, pas même des vérités, on transmet des gestes et plus particulièrement des gestes inauguraux, des gestes fondateurs, dont la répétabilité assure la pérennité d'un ordre. L'idée en vient de la Rome antique qui, au temps des rois, avait conçu un rituel de fondation (conditio), qui se répétait à chaque avènement d'un nouveau monarque : le geste inaugural de Romulus délimitant la cité d'un sillon tracé par le soc de sa charrue sera repris bien au-delà de la chute de Tarquin, pour perpétuer l'ordre ancien.
Analogiquement, l'Eglise catholique introduira des rites de fondation (ou de refondation) pour réactualiser la consécration de telle basilique pontificale. De même, la monarchie française instituera un rituel de fondation, avec le sacre de ses rois, destiné à transmettre l'autorité conférée par Dieu au premier d'entre eux (le sacre de Pépin le Bref en 754 réactive en quelque sorte le baptême de Clovis).
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Sacre de Pépin le Bref |
Mais laissons de côté cet aspect des choses, pour nous attacher à l'étude de la pratique séculière de la translatio à une période clé pour comprendre la maîtrise du développement, le tournant du 14e au 15e siècle, c'est-à-dire la Renaissance.
Le 14e siècle avait été un siècle lugubre : guerre de cent ans (1337-1453), peste noire (1348), famines, inflation monétaire sans précédent, effondrement de toutes les valeurs, schisme d'Occident (1378). C'est la fin d'un ordre social fondé sur les valeurs de la chevalerie et l'émergence d'une économie nouvelle fondée sur la mécanisation du travail (exploitation systématique de l'énergie hydraulique avec le moulin à aubes, développement des métiers à filer, à carder, à tisser...), développement du commerce international avec l'extension du système bancaire. En dépit des chevauchées italiennes de Louis XII, de Charles VIII et de François I, l'homme organique, c'est-à-dire celui qui, de par la maîtrise des forces de production, en vient à contrôler la cité, n'est plus le "chevalier" mais celui qu'il faut appeler dans le vocabulaire du temps, le "ménager".
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Gens de métier |
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Le problème qui se pose est celui de retisser le tissu social qui, au cours du 14e siècle, n'a pas cessé de s'effilocher; il faut remailler l'ensemble, les fils de chaîne étant constitués par les lignées familiales qui se filent dans et par la transmission d'un patrimoine.
Ces dynasties patriarcales partent de la seconde moitié du 14e siècle; elles dureront jusqu'à la Révolution française, soit plus de quatre siècles de vitalité. D'autres figures de l'homme organique émergeront alors, se succédant les unes aux autres : après le "chevalier", puis le "ménager", le 19e siècle verra le règne du "bourgeois", le 20e siècle celui qu'Ernst Jünger désignera comme le "travailleur". Or il est remarquable que si du "travailleur" la littérature ne traite que rétrospectivement pour constater la "mobilisation totale" de l'activité humaine par la technique, si du "bourgeois" elle ne traite que pour décrire son déclin et son impuissance à se pérenniser au-delà de la troisième génération - ainsi Thomas Mann dans les Buddenbroock et dans Considérations d'un apolitique- le "ménager" a donné lieu à toute une réflexion théorique sur les conditions de possibilité de sa prise de pouvoir et de sa perpétuation dans sa charge. A ce titre, il convient de citer l'oeuvre majeure de Léon-Baptiste Alberti (1404-1472), qui dans ses quatre livres De la famille, expose l'éthique de celui qu'il appelle le "grand marchand chevalier".
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Léon Baptiste Alberti |
Quelques mots de ce personnage significatif tel qu'il apparaît dans ce traité, véritable saga d'une aventure qui remonte au milieu du 14e siècle, quand son grand-père et son grand-oncle avaient pignon sur rue à Florence où ils étaient les plus importants importateurs de laine anglaise, la cardant, la filant et la tissant pour exporter leur drap jusqu'en Flandres, banquiers de surcroît aux succursales multiples pour favoriser les échanges. Tous ces titres leur valent de siéger à la Seigneurie, c'est-à-dire à l'Assemblée dont procèdent le grand conseil et tous les responsables politiques de la cité. En 1377 éclate une révolte du petit peuple, c'est-à-dire des ouvriers d'une part, des métiers (artes) non représentés à la Seigneurie d'autre part. Pour avoir louvoyé avant d'en venir à couvrir l'émeute conduite par ce popolo minuto qui travaillait pour eux, Benedetto Alberti et son frère sont pris à parti par le pouvoir resté en place et contraints à émigrer à Gènes, tandis que leurs biens à Florence sont confisqués. La famille cependant survivra du fait des nombreux comptoirs commerciaux installés par elle dans toute l'Europe et de la banque, par eux fondée, pour donner une suffisante mobilité à leurs capitaux et les pouvoir investir ailleurs. Mais cela ne saurait leur suffire, puisque le petit-fils, Léon-Baptiste né en exil, bâtard de surcroît, va se faire l'apologiste de l'institution familiale, le théoricien de la refondation de l'entreprise, le penseur de la patrimonialisation de l'héritage.
Le modèle de grand marchand que Léon-Baptiste nous propose est un chevalier qui a troqué l'épée contre le florin, mais qui cependant n'a pas conscience de déroger ou de déchoir. Il s'agit de reprendre l'essentiel de l'éthique du chevalier, en la dissociant du contexte féodal dans lequel elle s'est développée. Le rapport aux forces de production n'est plus le même certes, mais la nécessité de se mesurer avec la Fortune et de la maîtriser demeure à l'identique et les vertus morales requises d'un tel combat n'ont pas changé. "Aucune activité ne messied à un esprit noble, si elle est dépourvue d'infamie". Le marchand chevalier n'est pas le chevalier tout court, mais sa règle de vie est, dès son plus jeune âge, action et effort. Son éducation se fera dans l'initiation aux affaires, mais aussi dans la pratique des arts martiaux qui forment le caractère, la chasse et aussi l'exercice des beaux-arts. Sa morale tiendra en deux mots onore e utile, l'honneur étant, bien sûr,placé avant l'utile : "Quant à moi, écrit Léon-Baptiste, toujours je désirerais chez les miens d'abord l'honneur, puis, dans l'honneur, autant d'utilité que possible". Dans les affaires la plus stricte probité est de rigueur : "Considérez cette divine et très sainte honnêteté comme votre ombre". Le souci est, on le voit, de renouer avec l'éthique noble, non point par vanité, mais afin de pouvoir refonder. C'est de cette manière que l'on pourra maîtriser le temps et perpétuer quoi que ce soit : "Les marchands doivent être, comme le furent nos aînés, comme le sont les membres actuels de notre famille et, je n'en doute point, comme le seront à l'avenir nos Alberti : ils doivent faire de grandes entreprises, mener à bien des choses fort utiles à leur patrie, conserver l'honneur et le renom de leur famille et croître chaque jour en autorité et en grâce non moins qu'en richesse et en patrimoine". L'essentiel est dans la théorie de la masserizia , bonne gestion du domaine, du patrimoine en tous ses éléments somptuaires et rentables, de la famille dont chaque membre a un rôle à jouer, mais aussi du temps dans son écoulement, dans les opportunités qu'il offre et qu'il faut savoir saisir, de la bonne fortune, car le temps aussi doit être patrimonialisé : n'est-il pas le seul bien qui appartienne en propre à l'homme, gestion enfin du corps et de l'esprit, de l'intelligence et de la volonté. C'est cette stricte économie qui permet aux lignées familiales de se perpétuer. La famille n'est-elle pas le vecteur même de la transmission ? Cette transmission, on le voit, porte moins sur des biens, que sur des gestes fondateurs, qui réeffectués au fil des siècles permettent la refondation, donc la perpétuation de l'entreprise.
Le "bourgeois" du 19e siècle sera la contre-image du "ménager" des 14e, 15e, 16e, 17e et 18e siècles.
Qu'on relise Les grandes familles de Maurice Druon ou Famille Boussardel de Philippe Hériat, on est frappé par l'impuissance à fonder de ces libéraux, fils de l'Encyclopédie, de la Déclaration des droits de l'homme et du Code Civil. Une coupure radicale est passée par là, qui explique leur incapacité de maîtriser le temps, l'événement, la fortune qui, dès lors, devient inévitablement infortune. Comment auraient-ils pu "patrimonialiser", eux qui ont été dépossédés de l'héritage ?
Qu'en est-il aujourd'hui de leurs descendants ? On aura tout fait pour qu'ils soient sans mémoire. Une temporalité scandée de ruptures radicales aura fait de Descartes un commencement absolu dans l'ordre de la pensée, de la Révolution Française un commencement absolu dans l'ordre du droit et des institutions, du repliement sur l'hexagone un commencement absolu dans l'ordre de la conscience nationale, des traités européens un préalable indispensable à l'intelligence des problèmes planétaires, de la "Déclaration universelle des droits de l'homme" la charte incontournable pour que se réalise en douceur l'assimilation des individus indifférenciés à l'Etat universel. De mutation brusque en mutation brusque, on aura réalisé le rêve de Rousseau : produire un homme nouveau. Sans mémoire, ce mutant est sans passé, donc sans culture : voué à l'espace qui dissémine, il est sans feu ni lieu; voué au temps qui distancie, il n'a plus d'ancêtres ni d'identité familiale non plus que nationale.
Qu'importe, il se fond dans l'espèce, indifférencié dans son mode de vie, ses goûts, ses loisirs, ses opinions, son vêtement et jusque dans son visage. Jamais le conformisme aura été si lourd. Son comportement est anticipé par les sociologues, ses besoins sont déterminés par la mode, l'oscillation de ses humeurs est évaluée par des sondages. "Homme de sable", il souffre cruellement de l'absence de lien social. On invente alors pour lui des fêtes, aussi dépourvues qu'il se puisse de sens et de sacralité, Halloween ou la St Valentin.


C'est vraiment pousser à l'extrême la "sécularisation". Que dis-je ? Le mot a aujourd'hui mauvaise presse. Il ne serait plus "politiquement correct", car il évoque encore une survivance du passé, alors qu'il convient d'être sans mémoire. La critique des héritiers a conduit à déshériter tout le monde. Décidément nous vivons une époque formidable !
Pierre Magnard. |