Quand la Grande Muette prend la parole…

La grogne semble s’installer dans nos armées… La publication, de ci de là, d’une lettre du général Cuche, Chef d’Etat-Major de l’armée de Terre au général Jean-Louis Georgelin, Chef d’Etat Major des Armées, en dit long… De la « dégradation importante sur le plan des équipements… »

Le général Bruno Cuche

Il s’agit d’un courrier daté du 17 décembre 2007 qui attirait l’attention du chef d’état-major des armées sur « la dégradation importante sur le plan des équipements qui contribue à l’amorce d’une paupérisation globale de l’armée de terre ». Insistant sur le budget opérationnel de programmes pour l’armée de terre, le Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre estimait que 10,51 milliards d’euros est « le seuil minimal en dessous duquel l’adéquation (...) des matériels aux missions est remise en cause ».

Le mal couve depuis plusieurs années et il est bon de rappeler en quels termes s’étaient exprimées les Conseils de la fonction militaire, lors d’une session extraordinaire en février 2002.

«Les armées sont déconsidérées depuis trop longtemps par les gouvernements. Il n'est que de constater la perte des 86 milliards de francs du titre V [du budget, NDLR] sur les six dernières années (revues de programme incluses) pour illustrer cette affirmation, alors que les mêmes gouvernements nous imposaient la construction d'une armée professionnelle moderne, réforme qu'aucun autre corps de l'Etat n'a su faire compte tenu des difficultés. Comme le confirme de façon très inquiétante le dernier rapport sur le moral, l'armée de terre souffre également de l'indifférence - voire du mépris - dans laquelle le pouvoir politique la tient. Par ailleurs, le sous-effectif récurrent, l'état et la vétusté des matériels majeurs, le manque de moyens avéré et la suractivité, opérations extérieures et projections intérieures, sont autant de contraintes au regard desquelles il faudrait mettre en place, «au forceps», quinze jours de temps d'activités et d'obligations professionnelles des militaires (TAOPM). Un palier symbolique a été franchi au début de décembre 2001. Par les mesures d'exception prises pour satisfaire les revendications de la gendarmerie nationale, le gouvernement a aggravé de façon flagrante la situation de décalage de cette armée par rapport aux autres. Ce décalage est aujourd'hui inacceptable. L'attente de tous les militaires de l'armée de terre est donc particulièrement forte et appelle une réponse urgente. Le Conseil de la fonction militaire terre ne se dispersera pas sur la crédibilité des instances de concertation bafouée, voire sur la perte de confiance vis-à-vis de la hiérarchie dans sa capacité à obtenir les moyens financiers nécessaires, ni même sur le sentiment profond et désagréable d'appartenir à une armée pauvre, affaiblie et qui arrive à bout de souffle. Pour cette session extraordinaire, le Conseil, d'une seule voix, s'est prononcé sur le seul moyen de réparer l'injustice de traitement que l'armée de terre ressent profondément. C'est pourquoi, aujourd'hui, solennellement, le Conseil de la fonction militaire terre demande au gouvernement, au titre de l'année 2002, une rallonge budgétaire de 255 millions d'euros: - pour l'armée de terre, - hors mesures d'effectifs, - sans amputer le budget de la Défense. Cette rallonge n'est pas maximaliste. Elle correspond, dans un souci de stricte équité, à l'équivalent financier accordé à la gendarmerie nationale et rapporté à nos effectifs. [...] Monsieur le Ministre, les militaires de l'armée de terre attendent des mesures fortes. Le Conseil demande et insiste pour que vos décisions soient annoncées dans un contexte interarmées et hors gendarmerie nationale, avant la fin de la session parlementaire à la fin de février 2002 et devant les six CFM (Conseils de la fonction militaire) d'armée et de services réunis.»

http://www.lexpress.fr/info/france/dossier/armee/dossier.asp?ida=420200

Dans sa correspondance, le général Cuche soulignait que la réalisation des programmes d'équipement a été minorée de 40 % en 2006 par rapport aux contrats de gestion initiaux, et par une non-réalisation de 46 % des besoins prévus pour 2007.

S’il est vrai que nos armées attendent la sortie du « Livre blanc sur la défense » et que les esprits chagrins font valoir qu’il s’agit là d’une manœuvre d’ « intimidation », sur 259 programmes militaires prévus sur les deux dernières années, seuls 176 ont été financés.  Ainsi, la modernisation de blindés, des petits véhicules d’infanterie, les armements non-létaux, des jumelles de visée nocturnes, sont passés à la trappe…

 Le « Livre blanc sur la défense » est très attendu…

Pour mémoire, il n’est pas inutile de lire :

ALLOCUTION DU GÉNÉRAL D’ARMÉE BRUNO CUCHE
CHEF D’ÉTAT-MAJOR DE L’ARMÉE DE TERRE
LORS DU COLLOQUE
«QUELLE ARMÉE DE TERRE POUR LE XXIe SIÈCLE ?»
PALAIS DU LUXEMBOURG
LE 19 FEVRIER 2007

Madame le Ministre,
Monsieur le Président,
Mesdames, messieurs,

Quelle armée de Terre au XXIe siècle ?
En répondant à cette question, j’ai plus de chance de me tromper que d’avoir raison. Du moins suis-je en partie rassuré par le fait que je ne serai pas le premier…
Le sujet est vaste et complexe à l’image du milieu aéroterrestre.
Mais l’enjeu est de taille. C’est pourquoi, je ne chercherai pas à me dérober à la question qui nous est posée.

L’enjeu est de taille pour l’armée de Terre ; c’est celui de sa modernisation. L’enjeu est de taille pour vous tous réunis, décideurs politiques, industriels ou citoyens, c’est celui de notre sécurité.
C’est bien là que nous nous retrouvons naturellement autour d’intérêts partagés: sans votre contribution financière, industrielle et votre volonté politique, la modernisation n’aura pas lieu. Sans modernisation, l’armée de Terre ne pourra pas assurer efficacement ses missions de sécurité et de Défense. Car ce qui justifie la modernisation n’est évidemment pas l’avenir de l’institution « armée de Terre », c’est la sécurité de nos concitoyens.

Or, je crois que cette sécurité dépendra de plus en plus, à l’avenir, de l’action de l’armée de Terre, en étroite synergie avec les autres armées et dans un cadre interministériel réaffirmé. Mais d’une armée de Terre modernisée prenant nécessairement en compte les nouvelles conditions d’engagement.

Le contexte d’engagement a changé et son évolution constante redonne toute son importance stratégique aux forces terrestres comme composante centrale de l’action interarmées et comme acteur privilégié de l’action publique.
La guerre classique comme nous l’imaginions a vécu. Le modèle dominant de la guerre totale sur mer, dans les airs et sur terre est caduque sous le double effet de la dissuasion nucléaire et de la dissuasion technologique. Il reposait sur le postulat de la destruction de l’adversaire sur le champ de bataille grâce à la supériorité technologique permettant la frappe à distance depuis des plates-formes indifféremment maritimes, aériennes ou terrestres. Le conflit irakien a illustré un temps sa pertinence ; il a signifié son obsolescence.
D’autres modèles l’ont remplacé. Ces modèles cohabiteront à l’avenir.
Le premier c’est celui de la guerre conventionnelle. Contrairement à certaines théories, je ne crois pas à la fin de la guerre conventionnelle. Si la « surprise stratégique » est toujours possible, je pense que la guerre prendra des formes différentes à l’aune des leçons irakiennes ou libanaises mais pas seulement. Une guerre conduite avec l’idée d’affronter le fort là où il ne peut pas donner toute la mesure de sa puissance classique, c’est à dire sur les terrains d’accès difficile et prioritairement au milieu des populations dans les zones urbaines. La victoire sur le champ de bataille permettra toujours d’atteindre l’objectif stratégique mais le rôle décisif dans cette victoire reviendra plus directement aux forces terrestres capables de contrôler des espaces de plus en plus complexes dans la durée.
Le second modèle est celui de la guerre au milieu des populations, c’est à dire des opérations de stabilisation dont la tendance, observée en Afghanistan et en Irak, est au «durcissement». L’action décisive n’a plus lieu sur le champ de bataille traditionnel faute de combattants réguliers mais au milieu des populations. L’objectif n’est plus d’écraser un adversaire délibérément imbriqué dans la population mais de conquérir la population et l’opinion publique. Pour y parvenir, seules des forces au contact ont la capacité requise pour discriminer les insurgés de la population, neutraliser la menace et rétablir progressivement, dans la durée, j’insiste, les conditions du retour à la paix.
Le troisième modèle pourrait être, me semble-t-il, celui des interventions sur le territoire national, en métropole et outre-mer, au profit de notre population. Face à l’insécurité globale et à l’attente toujours plus forte de nos concitoyens, les forces terrestres auront là encore un rôle prépondérant à jouer. Elles seules disposent des effectifs suffisants, des compétences et de certains matériels adéquats pour appuyer les services publics en cas de catastrophe ou de menace grave à l’ordre public. Elles constituent par ailleurs sur le territoire national un réservoir de forces permanent susceptible de renforcer l’action de l’Etat sur terre à l’exemple de la contribution actuelle de l’armée de Terre à la lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane.

Cette évolution ne modifie pas seulement les conditions d’engagement des forces terrestres ; elle remet en cause certaines idées reçues qui ont profondément influencé nos choix jusqu’à maintenant et qui à mon sens ne sont plus des références pertinentes pour penser l’avenir des forces terrestres.
La première idée reçue est celle du mythe de la «grande guerre». Les forces sont organisées et équipées pour faire la guerre dite de « haute intensité » considérant que celui qui « peut le plus peut le moins ». Or, les guerres actuelles en Irak et en Afghanistan ont prouvé que ceci n’était pas totalement vrai. L’asymétrie des modes opératoires et des moyens utilisés ne signifie pas systématiquement l’asymétrie des pertes. C’est même l’inverse qui se produit ; l’adaptation permanente des forces à toutes les réalités opérationnelles est donc nécessaire et urgente.
La deuxième idée reçue est celle de l’uniformité. Ce qui est valable pour une armée est transposable à une autre armée. Ce qui est valable pour deux armées qui présentent de nombreuses similitudes, la marine et l’armée de l’air, serait valable pour l’armée de Terre. Ce principe a guidé la transformation américaine. La guerre navale est alors devenue la référence de la modernisation des forces terrestres. Cette approche systématique a créé l’illusion de la solution miracle et de la substitution possible des capacités interarmées entre elles. Elle a montré ses limites en son temps au Kosovo puis encore une fois en Irak et en Afghanistan. Car le milieu terrestre est très différent des autres : il n’est pas homogène ; il conjugue complexité physique et humaine. Il est en perpétuelle mutation. La réponse militaire est donc nécessairement complexe et interarmées au sens de la complémentarité des moyens.
La troisième idée reçue est celle de la logique de moyen. La puissance s’exprimerait aujourd’hui comme hier par l’addition d’arsenaux de plus en plus sophistiqués. Si la dissuasion et la prévention restent des outils politiques et militaires essentiels, ils ne sont pas les seuls. Je suis pour ma part convaincu que la logique de résultat se substituera en partie à la logique de moyen. L’influence de la France au sein des coalitions ne se mesurera plus seulement au potentiel des forces déployées mais à travers la réalité de sa contribution directe aux opérations de combat les plus critiques. Crédibilité stratégique et engagement terrestre dans les opérations les plus dures seront étroitement liés.
La dernière idée que je réfute vigoureusement est celle de la banalisation du métier militaire. Le métier militaire, et madame le Ministre vient de le rappeler, n’est pas un métier comme un autre. Le métier de soldat au sein des forces terrestres est particulièrement exigeant. Les soldats sont placés dans des situations de danger qui ne sont pas virtuelles mais bien réelles. L’intensification des guerres et des interventions au milieu des populations accentuera les sollicitations individuelles physiques et psychologiques. Les contraintes du métier de soldat des forces terrestres sont très élevées. Cette spécificité est reconnue mais il est indispensable de la réévaluer régulièrement.

J’en viens maintenant à ma vision de l’armée de Terre nouvelle.
Vous l’avez compris, nous devrons être capables d’évoluer avec la même efficacité sur un spectre élargi de missions, sur le territoire national comme à l’étranger, et d’assumer l’essentiel de la pression opérationnelle.
Pour y parvenir, nous devons achever la modernisation engagée dans le cadre de la LPM actuelle. Nous devons développer également des capacités pour répondre aux défis spécifiques des guerres et des interventions au milieu des populations.
Je considère ainsi que l’armée de Terre nouvelle devra respecter un équilibre entre les investissements au profit des personnels et des équipements d’une part, entre les différents types d’équipement d’autre part.
Je vais vous livrer quelques orientations structurantes pour l’avenir :
Nos effectifs militaires, comme aujourd’hui, devront conjuguer nombre et qualité.
Le nombre parce que les opérations à dominante terrestre nécessitent des soldats au contact, dispersés sur des théâtres toujours plus vastes et toujours plus peuplés. L’armée de Terre professionnelle n’est pas une armée de masse et je ne fais pas des effectifs un dogme. Pour autant, la durée, la répétition et le « durcissement » des opérations exigent et exigeront de disposer d’un réservoir suffisant pour relever nos forces ou pour répondre aux urgences. C’est le prix à payer pour conserver l’efficacité opérationnelle sur le terrain, pour éviter l’érosion des effectifs et pour que notre pays conserve son rang.
La qualité est l’autre critère qui devra justifier notre attention. En effet chaque soldat en opération est en quelque sorte dépositaire à travers son comportement d’une part de l’effet stratégique. Nous devons donc non seulement former nos soldats à la mise en œuvre de systèmes d’armes toujours plus perfectionnés mais aussi les éduquer et les entraîner régulièrement en fonction de conditions d’emploi opérationnel toujours différentes et à un rythme toujours accéléré. Nous devrons également veiller scrupuleusement à maintenir au plus haut niveau la force morale et la force physique de nos soldats pour qu’ils restent plus que jamais aptes à « encaisser les coups » et « à en donner » lorsque cela est nécessaire.
Venons-en maintenant aux équipements.
Dans l’armée de Terre, ce ne sont pas des hommes qui servent des équipements mais des équipements qui appuient l’action des soldats au sol. C’est dans cet esprit d’adaptation aux nouvelles conditions d’emploi opérationnel que je souhaite poursuivre le renouvellement de nos équipements qui, je dois en convenir, est en bonne voie.
Cela signifie concrètement que nous entendons conduire à leur terme les principaux programmes en cours comme le VBCI, le Tigre, le NH90, la numérisation ou le système du combattant Félin. Ils participent directement au maintien indispensable de nos capacités de guerre conventionnelle.
Mais nous entendons aussi renforcer plus spécifiquement nos capacités à faire la guerre et à intervenir au milieu des populations selon quelques principes directeurs simples :
- Premier principe : la dualité ou capacité multi-rôle des équipements. Il s’agit de disposer de plus d’équipements pouvant remplir aussi bien des missions de service public que des missions de combat ; l’hélicoptère de manœuvre, et je cite une nouvelle fois le NH90, en est l’archétype. Il est incontournable sur tout le spectre des missions des forces terrestres mais il n’est pas le seul;
- Deuxième principe : le durcissement de tous nos moyens en opération extérieure, c’est à dire la protection active et passive des plates-formes et l’ajout d’armements capables de neutraliser comme de détruire;
- Troisième principe : l’intégration interarmes et interarmées jusqu’aux plus bas niveaux tactiques, des moyens d’appui, de soutien et de renseignement ; c’est à dire la déconcentration de capacités de commandement et de contrôle ;
- Quatrième principe : l’optimisation. Nous devons impérativement trouver un meilleur compromis entre sophistication et rusticité, entre coût d’acquisition et coût de possession, entre délais de conception et de réalisation.


L’armée de Terre, et ce n’est pas un «scoop», n’a pas de «porte-avions terrestre» à proposer. Car sa puissance ne repose pas sur un système dominant mais elle est le résultat d’une convergence de moyens humains et matériels nécessairement divers. Dans cette perspective, le renouvellement de notre flotte d’hélicoptères de manœuvre et le développement du successeur du VAB et des blindés roues-canon sont urgents.
La modernisation de l’armée de Terre ne peut plus être différée sous peine de rupture capacitaire et pire encore d’échec sur le terrain. Veillons tous ensemble pour les années à venir à la convergence des efforts d’investissement en fonction de la nouvelle réalité opérationnelle et stratégique.
Je vous remercie pour votre attention bienveillante et vous souhaite une journée de travail fructueuse.

www.defense.gouv.fr

La Grande Muette connaîtra –t-elle la Grande Disette ? La France n’a rien à y gagner. Tout au contraire !

Portemont, le 5 février 2008

 

 



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