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| Ah! Notre chère "Mare Nostrum"…
A la différence des entreprises qui l’ont devancée, la France cherche à institutionnaliser sa démarche en lui donnant un cadre politique. Comme toute politique, celle-ci suscite des oppositions. Celle de l’Allemagne, évoquée précédemment. Berlin craignant de perdre la prédominance en Europe, la France augmentant son influence. Celle de la Turquie, forte puissance méditerranéenne désireuse de devenir membre à part entière de l’Union européenne et redoutant d’être « seulement » reléguée dans une future union méditerranéenne, à la structure encore mal définie. Ankara se tourne davantage vers le nord-ouest du continent européen que vers les rivages du nord de l’Afrique. Autre obstacle, les hostilités israélo-palestiniennes.
Comment concilier, dans une vaste entreprise politico-commerciale, la majorité musulmane avec la minorité juive ? Toutes les tentatives ont échoué et réussir une certaine union méditerranéenne exigerait d’ignorer l’Etat d’Israël et la Palestine, ce qui ne laisserait pas de peser sur cette union, même si elle était plus commerciale que politique. Les interventions iraniennes au Liban, les visées de la Syrie sur Beyrouth compliquent encore la situation sur cette portion de rivage méditerranéen. Cependant, les atouts que possède la France incitent à rechercher des compromis. L’atout maître de la France réside dans ses capacités scientifiques et techniques nucléaires. Et à la fois en ce qui concerne la recherche et l’industrialisation correspondante. La préparation de l’avenir est maintenant dominée par les exigences – élémentaires – de l’environnement d’une part, et de la disponibilité d’une énergie de substitution compte tenu de l’épuisement des ressources en hydrocarbures, d’autre part. Dans une certaine mesure la désintégration de la matière satisfait, simultanément, ces deux conditions. Aussi est-il évident que les pays pétroliers envisageant l’épuisement de leur pactole, comme les consommateurs, aspirent à disposer de l’énergie nécessaire au développement économique et que la filière atomique leur est indispensable. Aussi la France reprend-t-elle à son compte le programme « Atom for peace », lancé par le président Eisenhower au cours des années 50 dont un article du traité de non prolifération précise que « les applications pacifiques de la technique nucléaire doivent être accessibles à tous les signataires du traité ». Lien vers le Eisenhower Institute: http://www.eisenhowerinstitute.org/themes/international/safeguarding/ Transposant ce texte visant l’universel au cas particulier de la Méditerranée, le président français justifiait la démarche lors d’un déplacement en Libye au cours de l’été dernier : « Si on ne donne pas l’énergie du futur aux pays au sud de la méditerranée comment vont-ils se développer » ? Et en décembre, parlant à Constantine, M. Sarkozy déclarait : « Le partage du nucléaire civil sera l’un des fondements du pacte de confiance que l’Occident doit passer avec le monde musulman »… pacte de confiance déjà conclu entre Paris et Alger et concernant l’accès de l’Algérie au processus nucléaire civil.
Bien qu’il réponde à l’attente des Etats méditerranéens qui en bénéficieraient – et qu’il les crédite d’une totale bonne foi quant à l’application du TNP, le projet français associe, bien audacieusement, le nucléaire civil à l’entreprise générale de coopération économique, sociale, culturelle, objectifs officiels.
- C’est ainsi que l’équipe gouvernementale Giscard d’Estaing-Chirac ayant invité l’Iran à participer au financement d’Eurodif, société produisant le combustible nucléaire nécessaire au fonctionnement de centrales atomiques génératrices d’énergie, la France se vit réclamer le remboursement d’un milliard de dollars, lorsque en 1979 Khomeiny prit le pouvoir à Téhéran. Refusant d’abord de s’incliner devant cette rupture unilatérale du contrat, Paris remboursa en paiements échelonnés. Mais non sans que Téhéran ait manifesté son impatience (par des prises d’otages au Liban et des attentats sur le sol français). Amère expérience qui causa bien des souffrances… - C’est ensuite, en 1975, la même équipe initiant Saddam Hussein au nucléaire. Sortant de l’Elysée, le président irakien confia à la presse sa satisfaction. En substance : « grâce à ces entretiens, l’Irak serait le premier pays musulman à posséder l’arme atomique ». Et un accord fut signé visant la fourniture de centrales atomiques et la formation de scientifiques irakiens.
On connaît la suite avec les désastreuses guerres d’Irak, la politique française ayant fourni au président américain le prétexte à l’invasion de ce malheureux pays. La désintégration de la matière, en dépit des services qu’elle rend, n’a pas bonne presse. Militairement utilisée, au choc et à la chaleur de l’explosif chimique, elle ajoute la radioactivité aux effets nocifs tenus pour permanents compte tenu de la durée de la vie humaine. Industriellement, elle laisse des déchets difficiles et coûteux à neutraliser. Aussi l’opinion publique, en général, souhaite qu’on en limite l’extension et que l’article VI du TNP soit appliqué qui vise le désarmement général… nucléaire en tête… D’où la manifestation d’une facile hostilité à l’égard du projet français d’union dans la mesure où il impliquerait l’extension du domaine nucléaire, éventuellement militaire, à des Etats scientifiquement peu préparés et parfois politiquement instables. La filière atomique est bivalente puisqu’elle peut satisfaire des besoins industriels ou militaires. Il en est d’ailleurs ainsi de bien d’autres disciplines. Un brillant ingénieur sortant d’une grande école scientifique peut aussi bien gérer une entreprise financière ou commerciale que s’orienter vers l’étude et la réalisation d’armes de destruction massive. En ce qui concerne la science de l’atome, il existe des moyens d’en limiter les applications à des activités pacifiques. Par exemple, obtenir que le combustible usagé soit contrôlé par l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Ou bien qu’il soit traité sur place, sous le contrôle de cette agence pour le rendre impropre à des usages militaires. - D’ailleurs, contrairement à un sentiment largement répandu le bilan du nucléaire « militarisé » est loin d’être négatif. Il a mis un terme aux conflits d’extermination comme ceux qui, au XXème siècle firent tant de victimes. L’arme atomique fait redouter des dommages excédants, par leur ampleur, tout enjeu politique. Entre Etats nucléairement nantis, même inégalement, démesuré est le risque de recourir à l’épreuve de force. Et Hiroshima a révélé au monde cette démesure. Le bombardement d’Hiroshima et celui de Nagasaki ont été qualifiés de « crimes contre l’humanité ».
C’est oublier qu’ils ont stoppé net une guerre d’usure particulièrement meurtrière alors que ni l’attaque de Dresde (13 février 1945 et ses 40.000 victimes) ni le bombardement de Tokyo (9 mars 1945 et quelque 100.000 morts) n’avaient imposé l’arrêt des hostilités, Hiroshima sauvant des centaines de milliers de vies humaines, prix de la poursuite des hostilités.
Et il a suffit d’un avion d’une, voire de 2 bombes, pour qu’un équipage de 12 hommes mette quasi instantanément un terme à une guerre
- Entre l’Inde et le Pakistan, toutes deux puissances atomiques militaires, il n’est plus question d’en découdre les armes à la main comme ce fut le cas en 1949 et en 1965. Le Cachemire est toujours la pomme de discorde mais la négociation s’impose et le recours à la guerre exclu.
- En 1962, la Chine et l’Inde s’affrontaient militairement sur les hauteurs de l’Himalaya. Mais en 1964, la Chine est devenue une puissance nucléaire et l’Inde en 1974. Depuis, l’on discute et négocie, l’atome, partagé, interdisant la guerre. - En 1959 tournent à l’aigre les relations entre Moscou et Pékin. Mais, en 1964, la Chine ayant procédé à ses premiers essais, M. Brejnev entame le processus de « réconciliation ». Depuis, les deux puissances s’entendent, bien que leurs intérêts soient parfois divergents (en Sibérie existent les ressources indispensables au développement de la Chine). Et Moscou ne craint pas d’armer Pékin, le nucléaire partagé ayant un pouvoir d’intimidation mutuel. - La guerre froide entre l’Ouest et l’Est a été gelée par l’atome militarisé dont le partage a interdit la montée aux extrêmes. Pas de 3ème guerre mondiale entre les tenants de l’économie planifiée et ceux de l’économie de marché mais des hostilités limitées à la manœuvre diplomatique ou politique contenues afin d’écarter l’irrémédiable. - Et chacun sait que si l’Irak avait réellement détenu des armes de destruction massive, à commencer par des engins atomiques, les - Le projet français est ambigu, disent les uns. On ne sait trop à quoi il peut conduire. - Il télescope l’accord de Barcelone (1995) déjà peu concluant et il risque de consacrer le fiasco de tout nouveau projet visant à gérer politiquement un ensemble aussi vaste et divers que le méditerranéen, affirment les autres.
- Bruxelles revendique la mission d’associer l’Union européenne au développement de la rive sud de la méditerranée. On y estime qu’il ne s’agit pas là d’une initiative seulement nationale mais bien d’une responsabilité de l’Union. Pour le président de la République, en ce qui concerne l’Union méditerranéenne… « 2008 devra…. être l’occasion d’avancer de manière décisive sur ce projet qui est l’une des priorités de ma politique étrangère. L’objectif est de faire de la Méditerranée un espace de solidarité et de coopération dont les piliers seraient l’environnement, le dialogue des cultures, la croissance économique et la sécurité ». En avant-première et sans attendre le résultat des « travaux préparatoires identifiant les domaines de coopération prioritaires », la France a négocié avec le Maroc, l’Algérie, la Libye et l’Egypte la cession de centrales nucléaires officiellement destinées à produire de l’énergie à des fins économiques (en somme dans le cadre, maintenant lointain du projet « Atom for peace » du président Eisenhower). Au cours du siècle passé trois révolutions dont deux d’ordre scientifique et technique et une relevant de l’humain et du confessionnel ont bouleversé les conditions de la coercition par la force. Les peuples du sud méditerranéen ont été étrangers, sinon aux manifestations, du moins aux origines des deux premières si, en revanche, ils ont fourni leur apport à la troisième. Il s’agit chronologiquement :
- de la désintégration de la matière, également d’applications durables, politico-militaires d’une part, et économiques d’autre part,
- du terrorisme de groupe*, ultime recours contre le « blocage » nucléaire qu’il contourne puisqu’il est à la fois partout et nulle part et que, par conséquent, il n’offre pas d’objectifs aux représailles si bien qu’il peut s’en prendre aux puissances nucléaires dont la sécurité est ainsi ébranlée et le pouvoir d’intimidation amenuisé. Sans être l’antidote absolu du nucléaire militarisé, le terrorisme de groupe lui met, maintenant, en évidence des limites inattendues. Les événements du 11 septembre 2001, et bien d’autres, sinon de la même ampleur, au moins de la même nature, ont indifféremment frappé des puissances nucléaires (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Pakistan) et des Etats dépourvus de cet armement.
Pour des raisons à la fois politiques et économiques, assorti de la possession de centrales nucléaires, le projet d’union du sud pourrait transformer en « sanctuaires » des pays ayant fourni leur contingent au terrorisme de groupe. Celui-ci serait alors géographiquement localisé mais il bénéficierait de l’invulnérabilité que confère l’atome formant ainsi de dangereuses entités politiques. En effet, elles seraient invulnérables tout en possédant un terrible pouvoir de nuisance sans que celui-ci puisse être sanctionné. Nous voici devant un dilemme. Il ne sera pas possible, indéfiniment, d’interdire aux peuples du pourtour sud de la méditerranée d’exploiter, à leur tour, les capacités énergétiques de la désintégration de la matière… Si bien que sera multiplié le nombre des Etats qui, à l’instar de l’Iran aujourd’hui, de la Corée du Nord hier, ont spéculé sur les deux utilisations possibles de la filière nucléaire. Car on imagine mal une population de plus de 400 millions retardée dans son développement par une telle contrainte. Dans un premier temps les exigences énergétiques la feront voler en éclat et il se peut que le projet français, tel qu’il a été présenté, rapproche cette échéance.
Pierre M. Gallois, décembre 2007 * par opposition au terrorisme d’Etat.
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