« Alors que dans d’autres domaines, le gouvernement donne au moins l’apparence d’un changement politique, le projet présidentiel pour la Défense présente toutes les marques de l’incompétence. Sans entrer dans les détails techniques, il nous appartient de réaliser que c’est une dimension essentielle de la liberté d’action de notre communauté politique qui se trouve mise en danger.
Que retenir de la conférence donnée par le ministre de la Défense Hervé Morin lors de l’université d’été qui s’est tenue à Toulouse lundi et mardi dernier ? Un sentiment de consternation devant l’incapacité du ministre à comprendre les principes élémentaires de la défense, et à proposer une vision pour l’armée française du XXIème siècle, ses missions, ses moyens.
En fait de projet, il s’agit bien plutôt d’un réquisitoire accablant de tout ce qui a été fait jusqu’à présent, au profit d’une vision utopiste de la défense digne des théories de Rousseau sur la Pologne du XVIIIème siècle, qui préconisait l’absence de moyens militaires modernes et l’exaltation d’une milice. Son artifice rhétorique ? Les programmes auraient été conçus pendant la guerre froide et pour la guerre froide. Mais au lieu d’en déduire que les armements étaient adaptés à un type de menace qui n’a plus lieu aujourd’hui et qu’il faut donc identifier les nouvelles menaces, c’est à dénoncer l’armement en lui-même que Hervé Morin se fatigue.
Mettre le principe budgétaire au coeur de la question de la défense !
Il y a "une cohérence entre assurer la défense du pays et la lutte contre les déficits", déclare le ministre de la défense, qui pose en principe de son action un principe budgétaire, au lieu de poser un principe militaire, qui peut chercher par ailleurs à être le plus adéquat possible avec les objectifs budgétaires, mais qui aurait le mérite d’aborder les questions sous l’angle de l’expertise avant de tout ramener à des questions financières. Chacun sait que le domaine de la défense ne répond pas aux mêmes contraintes que celles d’autres ministères, et que, peu ou prou, la défense s’assimile aux principes de bonne gestion de la recherche fondamentale, avec des investissements à long terme et une persévérance de l’effort dans le temps. D’où l’absurde déclaration qu’il serait "illusoire" de croire que la France consacre 5 à 6 milliards par an de plus pour la défense, comme le plan Alliot-Marie l’avait prévu pour l’avenir.
Négligeant la spécificité des trois armes, qui fondent le principe même de l’armée contemporaine, le même déclare qu’il ne faut "pas empiler les programmes pour faire plaisir à chaque armée". Mais cela est à la portée de chacun de comprendre par exemple qu’on ne gère pas les filières littéraires comme on gère les filières scientifiques dans le ministère de l’Education nationale, et que de la même façon, la marine de guerre n’a pas la même façon d’être que l’infanterie.
L’armée n’aurait pas à chercher l’excellence technologique ?
Jusqu’ici, nous constations que nous avions affaire à un esprit limité. Mais la suite nous met en face d’un esprit cynique et irresponsable. Nous entendons donc dire qu’il n’y aurait pas de justification à la "la course perpétuelle à la technologie maximum" : "pourquoi propose-t-on", poursuit-il, "toujours aux politiques de choisir le programme qui est au sommet de la technologie, sans jamais faire de proposition contraire ?" Et notre ministre d’énumérer le ridicule du Rafale et du char Leclerc. Le Monde, dans son édition du 13 septembre parle de la "consternation" de l’Etat-major et de Dassault devant ces déclarations.
Nul n’ignore les difficultés de vente du Rafale, mais nous voyons ici le même raisonnement que pour les facultés de lettres avancé par le candidat Nicolas Sarkozy : si cela ne se vend pas, c’est qu’il faut supprimer le projet ; si le bénéfice commercial est difficile à identifier, alors c’est qu’il faut supprimer le programme... Drôle d’idée pour une démocratie occidentale du XXIème siècle ! Moyennant quoi nous réalisons tous que ce désaveu signifie un désengagement prochain de l’Etat, fatal à l’avenir pour ces programmes. D’ores et déjà, la presse parle d’une réduction de 30 exemplaires des commandes de Rafale par la Défense. Quoi de plus désastreux pour l’image de nos réussites technologiques ?
L’absence de proposition alternative à la réduction budgétaire accuse les intentions politiques réelles
Le vrai défaut du projet Sarkozy pour la défense est le manque d’une vision alternative. La seule qui se dessine, à travers la politique étrangère, est l’idée d’une défense qui s’appuierait prioritairement sur l’OTAN et sur l’Europe. Or, même dans le second cadre, ce gouvernement, plutôt européiste, se refuse à dessiner une vraie politique de la défense. Est-ce une manière d’avouer que le président Nicolas Sarkozy n’a pas le pouvoir, à lui tout seul, de créer cette Europe de la défense ? De fait, il faut l’accord des autres partenaires européens. Ou est-ce parce que au fond de lui-même le gouvernement sait qu’il n’y aura pas d’Europe de la Défense, compte tenu de la diversité des cultures politiques en ce domaine, et du relatif isolement de la France en termes d’ambitions militaires ? En réalité, la position d’Hervé Morin ne tient que si ce gouvernement va jusqu’au bout des efforts symboliques du défilé du dernier 14 juillet. Il faut aller jusqu’au bout de cette Europe de la Défense, en sortant de l’incantation, et en subordonnant la réduction de l’effort budgétaire national français sur le plan militaire à l’aboutissement effectif de décisions concrètes sur le plan européen. Voilà qui relèverait d’un authentique sens du service politique de la communauté des citoyens. Mais nous voyons au contraire que ces politiques sont irresponsables et maladroits à ce que, au lieu de subordonner la négociation d’un traité européen à l’aboutissement de ces questions primordiales, la Défense, l’élargissement à la Turquie, la régulation commune des phénomènes migratoires, Nicolas Sarkozy, en quête de reconnaissance, a grillé les cartouches, c’est le cas de le dire, qui lui auraient permis de peser dans la négociation européenne pour la faire évoluer sur des problèmes concrets. D’où l’incapacité de l’ex-UDF européiste qu’est Hervé Morin d’assumer ses convictions, et partant, de donner un sens à ces provocations gratuites envoyées au monde militaire.
La Défense est l’affaire de tous
Mais ne nous leurrons pas, ces questions ne sont pas lointaines, elles ne sont pas superficielles et marginales. Le monde de l’après guerre froide contient des menaces formidables, lesquelles ne se réduisent pas à des menaces terroristes localisées. L’Iran et la bombe, la Chine, ses budgets militaires exponentiels comme son piratage du Pentagone et du ministère de la Défense allemand, la Russie et la reprise de ses vols de bombardiers à long rayon d’action, voilà trois Etats qui nous rappellent que la guerre demande plus que jamais une vigilance afin que la France ne se retrouve pas encore une fois prise au dépourvu comme en 1939, où, après une décennie d’investissements maladroits, l’armée française ne s’est trouvée à la hauteur des prétentions militaires du régime nazi. Alors, oui, il n’y a pas de menace immédiate apparente aux frontières, oui, nous devons travailler à construire la paix, mais souvenons-nous du vieil adage romain : "si vis pacem, para bellum - si tu veux la paix, prépare la guerre", qui n’est pas un sophisme de bellicistes, mais un adage très sage qui dit ce qu’il dit.
Rappelons-nous aussi que la Défense n’est pas qu’une affaire de spécialistes en uniforme, avec un budget dépendant du sommet de l’Etat. C’est un budget voté démocratiquement, donc sous notre responsabilité de citoyens : la spécificité de cet investissement pour notre protection et le développement de la paix ne doit pas nous aveugler. La Défense est un budget qui ne s’improvise pas, qui ne se rattrape pas en un jour ou en quelques mois (cf la Drôle de guerre en 1940), c’est un budget qui se construit patiemment au quotidien.
Ne nous plaignons pas si nous acceptons d’ouvrir des brèches monstrueuses dans nos moyens de défense le jour où il faudra payer une addition d’un autre type devant une menace que nous ne saurons pas affronter. |