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Notre nationalisme » par Pierre Lafarge
Le NON au référendum du 29 mai dernier a procédé
de désirs plus ou moins conscients d’un retour à
la nation.
Néanmoins il demeure, même
chez les souverainistes déclarés, une réticence
à se réclamer du nationalisme. Cette réserve
provient essentiellement d’une méconnaissance des
véritables fondements du nationalisme français et
de confusions qu’il est urgent de dissiper.
Il existe deux versions libérales
du nationalisme, deux modes d’érection de la nation
en individu : le nationalisme jacobin, qui postule l’égalité
de toutes les nations et le droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes, quelles qu’en soient les conséquences,
fussent-elles les plus catastrophiques, le nationalisme allemand
ensuite, qui est un impérialisme, un panisme (1) (le “pangermanisme").
Nous récusons ces deux formes d’expression nationale,
qui portent en elles des germes pouvant se révéler
désastreux.
Faux modèles
Il faut d’abord écarter le modèle allemand,
la nation organiciste, fondée sur le sang et la culture,
d’Herder et de Fichte (Discours à la nation allemande),
qui est une vision forgée dans un objectif politique précis
: le pangermanisme. Elle postule que les nations sont des individus
puisque comme le résume Louis Dumont, « Herder
transforme l’individualisme […] au plan d’identités
collectives ». L’Allemagne devient pour
Fichte la seule vraie patrie (Heimat), le seul vrai peuple, destiné
qu’il est à guider l’Humanité.
Comme l’écrivait Maurras,
qui refusait, lui, de déifier la nation : « On
a vu d’autres nations se décerner le rang divin,
une déesse Rome, une déesse France, une sainte Russie,
se loger elles-mêmes dans la niche sacrée. Elles
n’ont rien à voir avec l’apothéose,
que dédia Fichte à la sienne, le lendemain d’Iéna,
pendant qu’il y avait un gouverneur français à
Berlin. Aucune nation n’aura prétendu comme celle-ci
aux attributs exclusifs du Dieu unitaire et métaphysique,
de l’absolu juif et chrétien ; seule, la mère
Germanie aura survolé Olympe ou Walhalla pour s’asseoir
au plus haut des cimes en se proclamant l’Identique au vrai,
au beau et au bien. Ne parlons pas du Messianisme d’un peuple
de Dieu, le modèle juif est encore dépassé,
disons : « le Peuple-Dieu ». On sait
sur quelles conséquences terrifiantes et meurtrières
ont débouché ces théorie allemandes au XXe
siècle ».
Notre nationalisme ne procède pas
non plus, n’en déplaise à Jean de Viguerie,
de la vision jacobine et abstraite de la nation-contrat, issue
en droite ligne de Rousseau et de Siéyes, que rejoint Ernest
Renan dans sa célèbre conférence « Qu’est-ce
qu’une nation ? » (1882) lorsqu’il
fait de la nation « un plébiscite de tous
les jours ». Cette définition jacobine,
volontariste et idéologique de la nation conduit là
encore à une absolutisation dont s’est toujours gardée
l’école contre-révolutionnaire.
Ces deux formes de nationalisme dévoyé
s’accompagnent de principes destructeurs de l’ordre
international : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes
et le principe des nationalités, tant défendus par
Napoléon III et qui furent si utiles à Hitler dans
l’affaire des Sudètes. On en a encore récemment
vu les conséquences dramatiques en Yougoslavie. Nous ne
sommes pas égalitaristes, donc nous ne nous voilons pas
la face : toutes les nations ne se valent pas et le fait que certaines
n’accèdent pas à la souveraineté (comme
dans l’empire austro-hongrois) peut éviter bien des
malheurs à leurs propres membres.
Un État peut avoir des droits et
des devoirs historiques sur des régions à fort particularisme.
C’est le cas en France : Corse, Bretagne, Alsace…
Parler de « nationalisme corse » est donc
une aberration journalistique. Ce ne sont pas des nationalistes
mais des séparatistes.
Synthèse maurrassienne
Le nationalisme de Maurras est issu, via la médiation de
son ami Frédéric Amouretti (2), de la définition
de la nation comme communauté politique formulée
par l’historien Fustel de Coulanges (3) dans sa lettre à
Mommsen d’octobre 1870, à l’occasion du débat
sur l’appartenance nationale de l’Alsace : «
Ce qui distingue les nations, ce n’est ni la race, ni la
langue. Les hommes sentent dans leur cœur qu’ils sont
un même peuple lorsqu’ils ont une communauté
d’idées, d’intérêts, d’affections,
de souvenirs et d’espérances. Voilà ce qui
fait la patrie. »
Une communauté politique, ne se
décrète pas, elle se constate. Pour Maurras, la
nation constitue « le plus vaste des cercles communautaires
qui soient, au temporel, solides et complets »
(depuis la disloquation de l'oeucumène chrétien
par la funeste révolution stato-nationale luthérienne...ndlr).
La nation est ici une communauté
historique et politique naturelle. Il serait dangereux pour ses
membres de la remettre en cause, puisque ce serait se détacher
du réel au profit d’utopies dont la construction
européenne est le meilleur exemple.
Pour Maurras, la nation demeure la voie
d’accès privilégiée à l’universel :
« Pour rêver à la monarchie universelle
et pour s’élever jusqu’à la sphère
métaphysique de la Cité de Dieu, Dante n’en
est pas moins l’exact citoyen de Florence ; Sophocle l’Athénien
et Sophocle l’universel ne sont pas deux figures contraires
qui s’excluent mais bien le même personnage. Et ainsi
de Goethe à Weimar, dans la mesure où ils atteignent
le génie classique. »
Loin d’être un enfermement,
l’enracinement national est une condition d’ouverture
de l’homme au monde. Comment apprécier les autres
cultures nationales si on ne connaît pas d’abord la
sienne ? L’appartenance nationale est une, mais pas
la seule, des identités constitutives de la personne humaine.
Accès à l’universel
La particularité du nationalisme maurrassien est d’avoir
articulé nationalisme et royalisme en un « nationalisme
intégral » c’est à dire à
la nécessité pour la nation française de
retrouver un régime monarchique seul garant à long
terme, du salut public. Il a expliqué ce cheminement dans
« Pour un jeune Français » (1949) :
« La France, l’Unité française,
Unité de quoi ? Unité de langue ? De bons
Français, Alsaciens, Flamands, Bas-Bretons, Basques, Corses
différaient de langue. La langue d’oc était
une langue française, il y en avait au moins deux !
L’unité de langue nous manquait donc. Notre race
était-elle une ? Moins encore, de toute évidence.
La religion ? Non plus […] Nous ne pouvions pas nous
fier, comme l’aurait voulu Renan, à l’arbitraire
de nos volontés conscientes : elles laissaient à
la merci de reniements et de rupture la chose même qu’il
s’agissait d’en préserver ; la plus forte habitude
de la vie commune ne sauverait pas d’un divorce. Où
donc placer une sauvegarde de l’Unité nationale qui
rende compte de ses droits et de nos devoirs ? J’entrevoyais
bien ce qui me satisfaisait mal. Notre longue fraternité
pouvait ne pas sortir d’une cause unique comme la langue,
la race, la religion, mais résulter de la convergence de
leurs accords successifs, capitalisés. Encore fallait-il
trouver le principe de l’ordre de ces accords ! ».
Ce principe, Maurras le trouvera dans le lent et acharné
travail politique de nos rois, véritable matrice millénaire
du fait national français.
Maurras n’a eu de cesse de critiquer
le nationalitarisme (terme forgé par René Johannet)
c’est à dire le nationalisme offensif, expansionniste
et idéologique. Son nationalisme reste exclusivement défensif.
Jamais l’Action française n’a réclamé
l’annexion de la Wallonie, de la Suisse romande ou du Val
d’Aoste (ce qui nous distingue de certains souverainistes
jacobins) ! Elle n’a en revanche jamais transigé
sur la défense de nos départements et territoires
d’Outre-mer, qu’un déjà long passé
commun unit à la métropole.
Classique, politique, réaliste,
notre nationalisme n’a pas à rougir de ses fondements.
À nous, royalistes d’Action française, d’expliquer
et de démontrer à nos camarades souverainistes qu’il
est de salut public. La véritable restauration de la souveraineté
française sera acquise lorsque l’héritier
des Capétiens sera monté sur le trône, lorsque
la monarchie sera à nouveau instaurée en France.
Pierre Lafarge.
(1) Panisme : terme forgé
par les géopoliticiens pour caractériser une volonté
de rassemblement politique sur un critère identitaire fort
: panarabisme, panslavisme, panturquisme…
(2) Frédéric Amouretti (1863-1903) fut le secrétaire
de Fustel de Coulanges avant de rédiger avec Maurras la
Déclaration des félibres fédéralistes
puis de collaborer à la Revue grise d’Action française.
(3) Sur Fustel et l’A.F. lire François Hartog, Le
XIXe siècle et l’Histoire. Le cas Fustel de Coulanges,
PUF, 1988.
In - L’Action Française 2000 - 28 juillet 2005
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