Et pour comprendre cette Tunisie,
cette autre rive de notre « Mare Nostrum », lisons
ensemble les réflexions sensibles du Professeur Khalifa
Chater , parues dans les Cahiers de la Méditerranée,
en juin 1998. Ulysse est toujours parmi nous, et le voyage d’Ahmed
Bey nous est présenté.
Dans cette Méditerranée, horizon - limite des aires
d'appartenance, frontière des rêves et des défis
- qui était jadis perçue comme le terme du voyage
parmi les siens, la sortie de son propre monde - l'Ulysse des
temps modernes s'inscrit encore comme un aventurier, à
la croisée des aires de civilisations. Peut-être
oubliait-il, en attendant de la revivre, qu'il participait à
cette civilisation-rencontre, fondée sur cet entrelacement
subtil et heureux d'éléments culturels, venus d'Orient
et d'Occident. L'imagerie de l'époque occultait, curieusement,
la démarcation Nord/Sud, reportant toutes les spécificités
aux frontières civilisationnelles orientales et occidentales.
Nous n'allons pas prendre en compte cette querelle de mots, qui
consacre les Nords-Africains comme occidentaux, par les Orientaux
et orientaux par les Occidentaux. Qu'à cela ne tienne,
puisque les définitions ne peuvent infléchir les
réalités sociétales.
Mer de rencontres, à l'échelle de l'homme, la Méditerranée
acquiert, de nos jours, sa dimension réelle de "patrimoine"
commun, que les riverains, n'ont pas été encore
en mesure d'intérioriser, d'en prendre conscience. Mais
est-ce sa faute ! Confirmant le diagnostic de son expert, Fernand
Braudel, elle se redimensionne, réduit son territoire,
à l'échelle des durées de ses itinéraires.
La longue traversée de jadis occupe à peine une
heure de trajet, de Tunis à Nice. Elle perd, d'une certaine
façon, de ses charmes. Banalisé, le voyage ne peut
désormais constituer un sujet d'entretien, car il relève
du vécu ordinaire ou presque. Mais la réalité
était bien différente, au XIX-XXe siècles.
En dépit de la révolution des transports et de l'avènement
du navire à vapeur, en l'occurrence, de la "pacification"
des espaces marins, de l'institution d'une co-existence de fait,
l'itinéraire méditerranéen, parsemé
d'embûches, plus mythiques que réels est encore perçu,
comme un voyage initiatique, une tentative d'incursion dans un
monde étranger, un exercice pour élargir les connaissances
et même un exploit. C'est ainsi, que nous devons situer
nos partenaires du voyage, objet de notre entretien. Nous devons
restituer leurs conditions d'aventure, pour mieux saisir leurs
enjeux et leurs défis et prendre conscience de leu apport.
Je vous invite, au cours dette randonnée, à revoir
le monde, à travers leurs yeux, à considérer
leurs valeurs, à prendre acte des étrangetés
qui les étonnent et à saisir l'écoulement
du temps selon leurs propres mesures spatio-temporelles.
Nous n'avons pas choisi des voyageurs du commun, mais des hommes
de cours, des personnages influents - des rois, des princes et
un poète de l'exil - qui accomplissent, au-delà
de leurs rivages, des excursions de tourisme d'agréments
et parfois d'affaires. L'errance ne constitue guère l'objectif
du voyage. Il ne s'agit pas d'une quête de l'évasion
ni d'une "affaire d'acceptation ou de rejet d'un réel
ou d'un imaginaire", d'après la citation du poète
Tahar Bekri, mais d'une volonté de rencontre et d'une certaine
façon, d'une participation à la construction d'un
pont au-delà de la mer, d'une liaison outre-Méditerranée.
Permettez, au méditerranéen que je suis, de faire
valoir, chez ces aventuriers de la connaissance humaine, cette
affirmation de leur ambition commune de transgresser les espaces,
de vaincre les frontières effectives ou symboliques, de
défier les obstacles mythiques ou réels. Quand on
s'embarque en Méditerranée, l'homme est toujours
à l'horizon. Il est l'objectif de l'exploit.
I - Le voyage d'Ahmed Bey, en France (1846) :
a) Le contexte du voyage :
"Les princes musulmans, en allant dans l'Arabie, visiter
les villes saintes, aspirent à obtenir le titre de pèlerin
de la Mecque (hadj); moi, je serais le premier qui ait été
visiter les terres des Francs pour mériter le titre de
pèlerin de la civilisation européenne".
(hadj frandj)
Ainsi décria Ahmed Bey, son aventure française,
lorsqu'il a vu disparaître les côtes de la Régence
de Tunisie, le 5 novembre 1846. Ces paroles qu'on lui avait attribuées-
les aurait-il dites ! - mettent en valeur le caractère
novateur de l'initiative, un précédent pour la cour
beylicale et un renversement de perspective significatif. Il était
de tradition - mais les beys tunisiens n'en étaient pas
coutumiers du fait - que le voyage conduisait vers l'Est, vers
les lieux du pèlerinage de la Mecque et de Médine,
après une traversée des territoires musulmans libyens
et égyptiens. Ahmed Bey a pris le contre-pied des us et
coutumes établis, en s'embarquant sur la "mer des
Roums" (des Byzantins), selon son ancienne appellation arabe,
et en se dirigeant vers ses rivages septentrionaux. Au-delà
des mutations de l'imaginaire et de l'émergence de nouvelles
attentes et de nouveaux espoirs que cette option implique, le
voyage français d'Ahmed Bey constitue une gageure d'envergure.
"Aucun des membres de notre dynastie n'a quitté
la Régence, par voie de mer", confiait Ahmed
Bey, à ses proches collaborateurs. Diplomate avisé,
Ahmed Bey faisait état de la nouveauté du moyen
de transport, occultant la dimension politique du voyage, qui
s'inscrit dans la refondation de la politique tunisienne. Bey
autonome, Ahmed Bey n'était, par définition générique,
qu'un simple gouverneur de province - un pacha - aux ordres de
son souverain, le sultan-calife ottoman. Ultime défi, à
la contingence, Ahmed Bey rend visite à la France, sans
consulter le souverain d'Istamboul, qui voit d'un mauvais œil,
la France établir des relations concurrentes, en Tunisie,
après l'occupation d'Alger. D'une certaine façon,
et employant les grilles de valeur de l'époque, Ahmed Bey
brave tous les tabous, en engageant des relations de cordialités
avec les ennemis de l'establishment musulman. Dans ce contexte
d'épreuves, Ahmed Bey est accusé d'esquisser un
renversement d'alliances. Nous préférons, quant
à nous, dire que le bey de Tunis, fait valoir une nouvelle
politique, qui privilégie l'option diplomatique. "
Dieu sait que l'amour de mes sujets et de ma régence exige
que je fasse face aux dangers, pour assurer leur sécurité.
Nous supportons les affres du voyage, pour assurer la paix de
leurs territoires et assurer la protection de leurs biens et de
leurs êtres." Ainsi expliqua Ahmed Bey, l'objectif
du voyage à ses sujets. En réalité Ahmed
Bey faisait valoir les intérêts de la Realpolitique
sur la solidarité organique de principe. Depuis les conquêtes
d'Alger et de Constantine en 1830 et en 1837 et la reprise en
main de la province de Tripoli, en 1835, mettant fin à
l'autorité des Karamanly, les princes husseinites identifiaient
simultanément deux dangers aux frontières, qu'ils
essaient de conjurer en adoptant une subtile politique de bascule.
Pour mieux situer ce voyage dans son contexte, nous devons rappeler
que l'Europe occidentale constituait, simultanément depuis
l'expédition de Bonaparte en Egypte, un centre répulsif
qui inspirait la crainte et un pôle attractif qui forçait
l'admiration. Dans la lignée de Mohamed Ali Pacha d'Egypte,
de Chakir Sahab Et-Tabaa, l'influent ministre tunisien, Ahmed
Bey était plus attentif au modèle de progrès,
de développement - qu'il appelait alors omran - et de modernisation.
Il avait engagé, son pays, dans une ambitieuse politique
de réformes politiques, économiques et militaires.
Qu'il nous suffise d'évoquer l'abolition de l'esclavage
et de la traite (1842-1846), le développement de l'armée
moderne et la création de nouvelles industries à
l'européenne. Il légitima sa politique de "l'emprunt
à l'Occident" sur les discours réformateurs
de deux illustres membres influents de l'intelligentsia éclairée
de l'époque : le professeur et poète Mahmoud
Kabadou et le ministre historien Ahmed Ben Dhiaf.
Ayant pris la décision d'effectuer son voyage, Ahmed se
soucia d'obtenir, au préalable, l'accord de sa mère,
après avoir mis au courant les membres de son équipe
gouvernementale : "Ma mère n'a que moi. Etant donné
qu'aucun membre de notre famille n'a quitté la Régence,
par voie de mer, je crois que mon voyage peut l'inquiéter.
Je ne peux me réjouir de ce qui peut l'affecter".
Ultime précaution, Ahmed Bey demande à son ministre
- précepteur, Mustapha Sahib et-Tabaa, de la mettre en
condition, avant de la voir :
- Ahmed Bey : "J'ai estimé de mon intérêt
d'aller en France".
- La mère :" Tu assumes mon fils une charge qui
exige des voyages, par terre et par mer. Les femmes ne sont pas
en mesure de connaître les affaires politiques. Mais vous
avez des ministres et des conseillers, consultez-les. S'ils approuvent
votre opinion, que vous soyez sous la protection de Dieux. Je
me bornerais à prier (pour votre salut)".
La mère d'Ahmed Bey, était une captive italienne,
prise avec sa mère et sa sœur, avec 900 autres prisonniers,
lors de l'attaque des corsaires de Tunis, en 1798, de Saint Pierre
en Sardaigne. Mahmoud Bey prit en charge la famille captive, procéda
à l'éducation des deux filles et maria son fils,
Mustapha Bey, avec l'une d'elles. D'une certaine façon,
la mère du bey était - par ces deux faits fondateurs
de sa personnalité : la naissance et l'éducation
- à cheval entre les deux rives. Intégrée
dans la nouvelle aire, par sa promotion comme dignitaire, femme
de prince, femme de bey et reine-mère, elle ne pouvait
oublier qu'elle vivait malgré tout, dans un exil doré,
qui lui permettait de partager les héritages méditerranéens
communs. Il s'agissait, d'une certaine façon, pour Ahmed
Bey, et davantage évidemment pour sa mère, de personnes
relais entre les cultures et les civilisations des deux rives.
D'un point de vue affectif, le voyage permettait peut-être
au Bey Ahmed de retrouver une partie de son patrimoine, de l'héritage
culturel de sa mère.
b) Le voyage vers Toulon : Ahmed Bey s'embarqua
à la Goulette, le jeudi 5 novembre 1846, à bord
du Danté, un petit vapeur que lui avait offert Louis Philippe.
Une suite nombreuse formée par le Premier ministre Mustapha
Khaznadar, le ministres de la guerre Mustapha Agha, le ministre
bach-Kateb, (le préposé à la correspondance),
l'historien Ben Dhiaf, le ministre d'origine italienne Joseph
Raffo, qui dirigeait de fait le Département des Affaires
Étrangères, le capitaine Hassouna Mourali et des
gardes de l'armée régulière. Le consul de
France de Lagou, accompagnait le souverain. Les témoins
ne laissèrent pas de description du voyage. Et d'ailleurs,
le voyage n'inaugurait guère, dans ce cas, la transgression
dans un monde étranger, étant donné que l'équipage
tunisien, réglait, sans doute, le vécu à
bord, selon les coutumes du pays. Dans ce cas, les frontières
symboliques étaient bien au-delà de la mer. On rapporta
seulement "qu'après une traversée heureuse
et une navigation de quatre jours", le bey arriva, à
Toulon, le 8 novembre 1846. L'amiral le salua, en compagnie des
deux plénipotentiels : le premier secrétaire interprète
du ministre des Affaires étrangères M. Alix Desgranges
et un aide de camp du ministère de la Guerre qui étaient
venus de Paris pour l'accueillir, et organiser son voyage vers
Paris.
L'accueil fut triomphal. Les bateaux de l'escadre étaient
pavoisés aux couleurs tunisiennes. Des salves d'honneur
étaient tirées. Le bey accepta, de bonne grâce,
que le bateau fut soumis à la quarantaine de cinq jours,
"puisqu'il appliquait, dit-il, lui-même, les mêmes
mesures de prévention sanitaire". Aussitôt le
délai expiré, l'amiral est remonté à
bord, pour saluer le bey. Il lui déclara :" La France
a été très touchée par votre visite.
Elle vous reçoit, comme vous avez reçu les fils
de son souverain". Ne s'agit-il pas d'une redimension du
voyage, puisque on explique au bey les honneurs qu'on lui rend,
par son accueil chaleureux des princes français et qu'on
évite, malgré les subterfuges diplomatiques et les
nombreux gestes de sympathie de le considérer comme partenaire
du souverain français, en dépit de l'accueil particulièrement
chaleureux. Mais la question n'était pas de la compétence
des autorités locales. L'amiral prit place, avec le bey,
dans la chaloupe, qui devait accoster le quai. Salué par
de nouvelles salves d'honneur de l'escadre, acclamé par
les marins, le bey put ainsi débarquer au port de Toulon,
le 13 novembre, où il fut reçu par les autorités
civiles et militaires.
c) la visite de la France : aussitôt arrivé,
le bey visita, en compagnie de l'amiral, l'arsenal, ses chantiers
navals, ses dépôts de munitions et ses équipements
de protection contre l'incendie où des exercices furent
exécutés en sa présence. Le lendemain, Ahmed
Bey visita le nouvel arsenal et la grande tour. Ahmed Bey résida
à Toulon, à l'amirauté, en tant qu'hôte
d'honneur. Puis le bey se dirigea vers Paris, monté dans
un carrosse de l'Etat, tiré par six chevaux. Il put ainsi
effectuer, en huit jours, le trajet de d'un mois. Toulon n'était,
dans le cadre de ce voyage princier qu'un relais vers la capitale.
Mais elle fut " le site d'initiation", le point de départ
de la découverte d'un pays qui s'industrialise, développe
son agriculture, modernise son armée et fait valoir les
intérêts qu'il porte aux créations artistiques.
"Celui qui emprunte la route de Toulon à Paris perçoit
la signification du omrane , l'image du progrès, dans les
domaines de la civilisation et les conséquences de la paix
et la sécurité". Nous retrouvons ce concept
de oumrane , un mot-clef de la pensée réformiste
tunisienne. Puisé dans le langage du grand sociologue maghrébin
Ibn Khaldoun, le mot oumrane signifie l'occupation optimum du
sol et le peuplement et la civilisation urbaine qu'ils impliquent.
Re-actualisé, ce mot adapte sa signification au contexte.
Cet ideal-type correspond, à ce que les voyageurs tunisiens
trouvent en Europe. Serait-il anachronique, de traduire le oumrane
, par le développement, puisque les observateurs tunisiens
définissaient ainsi le développement des activités
agricoles et industrielles européennes.
La visite de Paris, fut l'objet de l'émerveillement du
bey et de sa suite. "Nous arrivames à Paris, dit Ben
Dhiaf. Mais comment décrire Paris ! Une belle hétaïre,
accueillant avec le sourire les visiteurs ! Toutes les merveilles
du monde, s'y trouvent. Tout ce qui est beau y est rassemblé".
Les hôtes tunisiens, qui résidèrent dans le
palais Elysée Bourbon, furent conviés au théâtre
et visitèrent le château de Versailles, l'hôtel
de la Monnaie, les ateliers Gobelins et la Bibliothèque
Nationale où ils remarquèrent le grand intérêt
porté à l'acquisition du savoir et la collecte des
livres. On leur présenta, à cette occasion, de nombreux
Coran et autres livres "musulmans". Entouré d'égards,
par le roi de France et ses ministres, Ahmed Bey fut très
attentif aux réalisations modernes, des exemples à
suivre, pour ce fervent réformateur.
A son retour, Ahmed Bey consacra une journée et une nuit,
à la visite de Marseille, prenant contact avec des anciennes
connaissances, parmi les commerçants ayant vécu
à Tunis et quelques notables. Puis il y visita la raffinerie
de sucre. Il rejoignit Toulon, où il embarqua, à
bord du navire que le roi de France mit à sa disposition,
pour lui éviter le mal de mer et les imprévus d'une
croisière, en saison de tempêtes. Le voyageur illustre
s'embarqua sur le bateau qui a servi, au voyages des princes à
Tunis. Il aurait été très instructif de connaître
les conditions du voyage, qui d'une certaine façon, prolongeait
le séjour à l'étranger. Mais les sources
se taisent. Peut-être voulaient-elles éviter de transgresser
des tabous, de franchir des frontières d'intimité
d'un souverain chéri, dans son vécu privé
?
II - Le voyages de Beyram V, en Italie (1875) :
Appartenant à la lignée des grands oulémas
hanéfites, qui ont joué un rôle de premier
plan, au sein de la Zeitouna, l'université traditionnelle
prestigieuse et dans la magistrature, le corps du Charaâ.
De formation zeitounienne, Beyram V (Tunis 1840 - Halwane 1889),
devait se distinguer, au sein de la grande lignée des Beyrams,
en assumant, après une brillante carrière dans les
domaines réservés aux oulémas, comme eux
- je citerais notamment Mohamed Beyram II, son arrière-grand-père,
Mohamed Beyram III, grand-père et Mohamed Beyram IV, son
oncle - des charges politiques, au sein de l'équipe des
réformateurs, formée par le Ministre Khéréddine.
Beyram V, faisait valoir, outre sa parenté prestigieuse,
cette filiation intellectuelle avec les Réformateurs, se
démarquant ainsi de son oncle Beyram IV et de ses collègues
de l'Establishment religieux, qui s'étaient opposés
au Pacte Fondamental (1857) et à la Constitution de 1861.
Nommé Premier ministre, en octobre 1973, Kéreddine
nomma Beyram V, président de la Commission d'administration
des biens Habous (de mainmorte), puis Directeur de l'Imprimerie
officielle (1875) et responsable, dans le cadre de l'exercice
de cette charge, du journal officiel tunisien, ar-Rayid, le porte-drapeau
de la mouvance réformatrice. Atteint d'une maladie nerveuse,
qu'il ne put soigner à Tunis, Beyram V, accomplit des voyages
en Europe, pour se soigner.
Pourvu d'un passeport, rédigé en Français
- des passeports écrits en arabe étaient fournis
aux voyageurs vers les pays musulmans, nous confie le voyageur
- Beyram V s'embarqua, à La Goulette, pour l'Italie, le
18 novembre 1875, à 17 heures de l'après-midi, sur
le navire à vapeur du courrier italien Foria, en première
classe. Il était accompagné de deux serviteurs,
dont l'un d'eux parlait l'Italien, le Français, l'Allemand
et l'Arabe. S'agissait-il d'un compagnon européen, qu'il
aurait pris à son service ? Nous ne le savons pas. Beyram
V rencontra, sur le bateau, son collègue le cheikh Salem
Bouhajeb, qui regagnait l'Italie, pour rejoindre le Ministre Hussein,
en mission officielle.
a) - Cagliari (19 novembre 1875) : Le navire
arriva le lendemain, à Cagliari, en Sardaigne. Beyram V
remarqua que la Sardaigne était dépourvu de oumrane
(la civilisation-urbanisation). Tout en remarquant l'importance
de son trafic portuaire, rendez-vous des navires-courriers, exportation
du sel, des fruits et des légumes, il signala que Cagliari
était une agglomération peu motamassira , peu urbanisée
et que "la plupart de ses routes étaient étroites,
que ses immeubles de style européen, ne dépassant
pas quatre étages". Peu impressionné par le
pittoresque populaire de Cagliari, notre visiteur affirma que
" les rues (escarpées) étaient fatigantes pour
la vue et la marche et qu'on voyait des cordes qui s'étendaient
entre les rues, couvertes de linge et que leur literie était
semblable à la literie européenne". Soucieux
de présenter une vue globale, notre voyageur décrivit
les différents aspects de Cagliari, son jardin public animé
dimanche et les jours de fête, par une clique militaire,
ses hôtels de différents niveaux, ses places publiques,
pourtant modestes, ses cafés et ses établissements
commerciaux. Sans doute était-il plus attentif aux signes
de progrès, telle la voie ferrée en construction,
l'hôpital, les écoles, les imprimeries et notamment
les quatre journaux. Présentant la société
sarde, Beyram V distinguait "les notables et les étrangers,
vêtus à l'européenne et les autres habitants
habillés grossièrement, avec des pantalons semblables
aux pantalons de Tunisie. Les femmes étaient vêtues
à l'européenne mais modestement. Elles portaient
à leurs pieds des sabots, qu'il appelle kobkabs , empruntant
le mot tunisien Sans qu'il le dise formellement, Beyram V, suggère
que la Sardaigne était une région de transition
entre l'Europe industrialisée et l'Afrique du Nord. Mais
son jugement était sans appel : " Ce qui domine,
dit-il, c'est le non - tamaddoun , l'absence de civilisation urbaine".
b) - Naples (20 - 28 novembre 1875) : Dès
le lever du soleil, Beyram V, découvrait la baie de Naples,
l'île d'Ischia et le cône fumant du Vésuve.
Puis le navire accosta à Naples, "port bien plus important
que Cagliari, mais bien moins fréquenté". Beyram
V et ces trois compagnons s'installèrent dans l'un de ses
hôtels. Ce qui lui donna l'opportunité de décrire
les chambres d'hôtel et leur équipement : un lit,
des fauteuils, une garde-robe, une grande glace, une horloge,
des serviettes, une bougie, une table et de quoi écrire.
Mais l'hôtelier fournit, le papier et les bougies (supplémentaires)
sur demande et aux frais des clients. Il s'attarda sur la description
du service, le petit-déjeuner, puis les repas, dans la
salle à manger : 5 ou 4 plats, avec viande, poulet et poisson,
puis fromage et fruit.
Ayant séjourné huit jours à Naples, Beyram
V, décrit ses principaux sites touristiques : Le Palais
royal, le théâtre San Carlo, le musée et l'église
etc. Beyram V remarqua le déclin du Palais Royal, depuis
la réalisation de l'unité italienne, puisqu'il devint
l'un des châteaux, entres autres de la monarchie établie
à Rome et surtout la fermeture du théâtre
San Carlo, depuis deux ans, puisque les recettes n'arrivaient
plus à couvrir ses dépenses, en dépit de
sa capacité d'accueil qui était de 1500 spectateurs.
Les six étages étaient réservés aux
loges, alors que l'orchestre avait une capacité d'accueil
de 630 spectateurs. Le deuxième château, sans doute,
l'ancienne chartreuse San Martino - Beyram V parle du château
Capodi Montani - était converti en musée. le visiteur
tunisien se livra à une description de l'importante collection
d'Art antique, dont des vestiges de Pompéi et des momies
égyptiennes, du Musé National. Il fut très
intéressé par le grand hôpital et la qualité
de ses services, n'omettant pas de signaler, les visites des femmes
de bien aux malades, pour les aider et les soutenir. L'Université
suscita également son admiration, avec ses différents
départements (médecine, politique, commerce, chimie,
pharmacie, bâtiments, astronomie, algèbre et mathématiques)
et sa riche bibliothèque. Il y avait, lui avait-on dit,
plus de cent trente mille livres, la plupart imprimés,
y compris des livres en arabe, en hébreux, en grec, en
latin et. Il remarqua l'existence d'un Coran lithographié,
livre saint musulman, ainsi que des traductions de la bible en
six langues : l'arabe, l'hébreu, le grec, le latin, le
himyarite et le syriaque.
Beyram V se rendit à Pompei, la ville qui fut ensevelie,
lors de l'éruption du Vésuve, sous les laves du
volcan. Le drame de Pompéi serait d'après notre
voyageur, le châtiment de Dieu, punissant cette ville de
plaisirs, célèbres par ses jeux de cirques où
des hommes étaient mis en pâture, aux animaux sauvages.
Les spectateurs de Pompéi, y compris les femmes - ultimes
transgression, se mettaient à rire, en voyant ces scènes.
Ce qui provoqua le tremblement de terre - châtiment.
Après avoir été examiné par les médecins
Thomasi et Contani, Beyram V quitta Naples.
c) - La visite de Rome (30 novembre 1875 - 5 décembre
1875 : Aussitôt arrivés à Rome, Beyram
V et ses compagnons s'installèrent dans un hôtel.
En y reprenant leurs bagages, à la gare, ils durent constater
que l'un de leurs burnous a été volé, au
cours du voyage. Après avoir rencontré le Docteur
Bashly, l'un des plus célèbres médecins de
la ville, Beyram V consacra son temps à la visite de la
ville. Utilisant le même critère d'appréciation,
Beyram V estima que "les habitants de Rome était
bien plus civilisés que ceux de Naples". Preuves
à l'appui, "toutes ses routes étaient propres".
La basilique Saint -Pierre - qu'il appela à tort Saint-Paul,
lui semblait curieuse, par sa taille élancé, dans
le style gothique, que notre lettré musulman ignorait.
Il admira ses coupoles et les "mosaïques qui ornent
ses murs". Puis il décrivit le Vatican, l'Etat pontifical
: "L'un des plus grands palais royaux, comprenant 1200 chambres
et une des plus riches bibliothèques italiennes, dont de
nombreux manuscrits, écrits dans les langues anciennes".
Beyram V affirma même qu'il y avait un évangile très
ancien, en langue arabe himyarite, reproduisant le verset coranique,
où Jésus Christ affirmait "qu'un messager,
du nom d'Ahmed - autre prénom de Mohamed - viendrait après
lui. Beyram V n'a pas vu cet évangile, ni lu lui-même
ce verset mais il affirme qu'un Anglais l'avait lu et qu'un des
hommes de confiance lui rapporta ce fait de l'Anglais lui-même.
Nous voilà, par cette anecdote, remis dans le contexte
historique de l'époque, des controverses religieuses et
des débats passionnés entre les religieux de part
et d'autre de la Méditerranée. Autre anecdote intéressante
du séjour romain, Beyram V et ses compagnons rencontrèrent
le prêtre arabe Darouni qui se proposait de leur faire visiter
le château du Vatican. Mais ayant appris que le pape se
proposait de les recevoir, ils s'excusèrent, sous prétexte,
qu'ils reprenaient leur voyage. Beyram V estimait, en effet, que
cette visite impliquait qu'on montre de la déférence
vis-à-vis de ce pape, à l'instar des rois qui lui
rendent visitent et qu'ils devaient éviter ce comportement
protocolaire pour des raisons religieuses. Beyram V estimait,
cependant, que rien n'interdisait les visites des églises,
puisque les touristes étaient dispensés, depuis
la réalisation de l'unité italienne, par les Sardes,
de toute pratique religieuse, dans ces lieux de culte. On pouvait,
dans ce cas, visiter les églises comme les palais. Beyram
V prit acte de ce principe de tolérance et affirma :"Puisque
le musulman jouit de l'amane (la sécurité), en entrant
dans leurs monuments, il n'y a pas lieu de leur porter atteinte
ou de les trahir".
Notre voyageur continua ses visites, mettant en valeur les vestiges
de l'antiquité et notamment le Colisée, "un
grand lieu de distraction, en ruine, semblable à celui
de Pompéi". Il assista à une séance
du parlement italien et fut surpris de voir les députés,
critiquer le gouvernement et remettre en cause sa gestion financière,
en présence des journalistes. Cette leçon de démocratie
directe - en dépit de certains écarts de langage
de la part d'un député sicilien - devait impressionner
notre réformateur, alors qu'il était favorable à
l'institution, en Tunisie, d'un régime constitutionnel.
Des journalistes remarquèrent même la présence
de Tunisiens, dans l'enceinte parlementaire italienne. Beyram
V nota que ses costumes et ceux de ses compagnons suscitaient
la curiosité et les attroupements, dans les agglomérations
où les habitants manquaient d'éducation, de telle
manière qu'il résolut de ne plus se déplacer
qu'en carrosse.
d) - Les dernières étapes du voyage
: Après une escale à Livourne, Beyram V se dirigea
vers Florence, en remarquant, au passage, la célèbre
tour penchée de Pise. Florence suscita son admiration,
par sa propreté, l'éducation de ses habitants, ses
places et ses jardins. Mais en dépit de quelques remarques
hâtives, telles l'observation de la décoration d'une
église, avec ses revêtements de marbre en bandes
alternativement blanches et noires et la description d'un dôme,
en grande partie en verre, Beyram semblait dépassé
par cette collections de monuments artistiques, ces chefs d'oeuvre
d'une culture artistique raffinée et qui lui est étrangère.
Il s'y plaisait, certes mais ne put décrire ce qu'il voyait.
Fait intéressant, dans cette vile où il séjourna
chez son collègue le ministre Hussein, Beyram V rencontra
le médecin Schife qui lui aurait conseillé un traitement
pertinent : Son un mal incurable, sans être dangereux, pouvait
être traité, en suivant un régime, en s'éloignant
du littoral marin et en évitant de se surmener.
Le voyage à Turin permit à Beyram V, d'apprécier
le développement du oumrane , en pleine campagne italienne.
Il découvrit, à Turin, le métro, tiré
par deux chevaux et roulant sur voie ferrée. Visitant sa
bibliothèque, il constatant l'affluence des lecteurs, des
centaines et quelques femmes, alors que la bibliothèque
de Naples était quasi déserte (quelques lecteurs
seulement), concluant ainsi que les Turinois étaient plus
instruits.
A Turin, Beyram V prit le train, pour Paris, sur un train avec
wagon-lits, où il se réserva une couchette. Il était
muni, au cours de voyage, de sa trousse de toilette, ses serviettes
et surtout une petite boussole, pour lui indiquer la direction
de la Mecque, pour effectuer ses prières. Arrivé
à Modène, il fut transféré sur le
train français, pour continuer son voyage.
Nous avons privilégié cette relation italienne,
puisé dans le livre de Beyram V, Safwat el-itibar, une
véritable encyclopédie. Ayant quitté, pour
toujours Tunis, en octobre 1879, deux années, après
la démission de Khéreddine, Beyram V multiplia ses
voyages à Malte, en Egypte, en Turquie, en Angleterre,
en Allemagne et en Autriche, puis il s'installa au Caire, où
il rédigea son traité. A l'instar de son maître
à penser Khéreddine, qui publia en 1867, les réformes
nécessaires aux pays musulmans, qui était une histoire
des progrès européens et un plaidoyer pour les réformes,
l'oeuvre de Beyram V est une présentation des différents
pays, alliant les synthèses géographiques et les
observations personnelles. Il atteste, chez le lettré tunisien,
en dépit de sa formation zeitounienne, une éducation
générale qu'il a pu compléter par ses voyages
et sa volonté d'ouverture évidente.
III - Le voyage de Naceur Bey, en France (1912) :
a) Le contexte du voyage : Ce voyage a été
accompli par Naceur Bey, fils de Mhamed Bey, qui a promulgué
Ahd el-Aman, le Pacte fondamental, la déclaration des Droits,
en 1857 et père de Moncef Bey, qui devait s'illustrer comme
le grand bey nationaliste, l'exception husseinite, si je peux
m'exprimer ainsi. Né le 13 juillet 1855, Naceur Bey prit
symboliquement - puisque la Tunisie était un protectorat,
depuis 1881 - les rênes du pouvoir, le 29 août 1896.
Pour Naceur Bey, le voyage en France ne se présente pas
comme une innovation ou un acte de rupture. Il s'agit, pour le
bey de Tunis, d'effectuer un voyage dans la métropole,
de rendre visite au pôle du pouvoir français, qui
gère la Régence de Tunis, en tant que protectorat.
Le déplacement a lieu à l'intérieur de l'aire
française, d'une périphérie nord - africaine
à un centre français, d'un relais du pouvoir colonial,
qui asservit, en fait, "une souveraineté beylicale",
minorisée, formelle, sans attributs effectifs et plus symbolique
que réelle. Mais la Méditerranée - pont relie,
en dépit de l'unité politique de l'empire français,
des champs de civilisations différentes, des dichotomies
irréductibles: Christianisme/Islam, puissance industrielle
/économie traditionnelle, souveraineté/dépossession
coloniale. De part et d'autres de la Méditerranée,
malgré des courroies de transmissions efficaces, une connaissance
de la langue française largement partagée par les
nouvelles élites, une domination de l'appareil gouvernemental
français, une libre circulation des produits surtout métropolitains,
le voyage garde une certaine dimension touristique, comme instrument
de découverte et d'exotisme. Il implique, en dépit
de tout, une certaine distanciation spatiale et civilisationnelle.
Etait-ce bien le but recherché par Naceur Bey ?
Peut-être faudrait-il l'inscrire dans les nouvelles traditions
acquises, dans les colonies, où les fonctionnaires français
mettent à profit le billet annuel de transport entre la
colonie et la métropole pour effectuer des séjours
de vacances, en France. Les hauts fonctionnaires français
de Tunisie - peut-être s'agit-il d'une tradition plus générale
? - avaient l'habitude d'effectuer des cures thermales, dans les
villes d'eaux, en France. Fait révélateur de l'intérêt
porté par la Nomenclatura coloniale, aux cures thermiques,
sa gazette "La Tunisie illustrée" publia, des
articles présentant les villes d'eaux et définissaient
leurs compétences médicales. Effet d'entraînement,
recherche d'alliance, signe d'appartenance à l'Establishment
colonial, des résidents généraux, des contrôleurs
civils et à leur traîne, des hommes du makhzen tunisien
: caïds et vice-caïds se réunissaient dans les
cures thermales où ils recréaient leurs microcosmes
privilégiés, tout en étant débarrassés
des épreuves des quotidiens ou de la gestion laborieuse
de leurs affaires. Pour les membres du makhzen tunisien, ces voyages
relevaient du mimétisme, d'un acte d'appartenance à
l'establishment, d'une opportunité de rencontre avec les
détenants du pouvoir colonial. Au delà de tout,
il s'agissait d'un acte de faire valoir, d'une auto-affirmation
au niveau des symboles et des signes du pouvoir, d'une participation
au jeu subtil des influences, lorsque les lieux de rencontres
occasionnels s'érigent en arrières-salons du pouvoir.
On traverse la Méditerranée, on part en France pour
consolider ses acquis dans la hiérarchie du pouvoir colonial.
Dans quelle mesure, est-ce que le voyage de Naceur Bey ne relève
pas, de ce même souci de démonstration, de mimétisme,
de faire valoir, porté à de plus hauts niveaux car
cela concerne des rencontres au sommet, entre l'autorité
métropolitaine et le "possesseur du Royaume de Tunis",
selon l'expression consacrée.
Mais si l'on inscrit ce voyage, dans ce contexte politique tunisien
- les événements du Djellaz, le 7 novembre 1911,
premier grand soulèvement nationaliste de protestation
contre la décision d'immatriculer le cimetière de
Tunis, le boycottage de la population tunisienne du tramway, dès
le 9 février 1912, dont un des conducteurs italiens a écrasé
un enfant tunisien et l'arrestation ou l'expulsion des dirigeants
du mouvement Jeunes-Tunisiens qui s'en suivit, nous remarquons
cette volonté du bey d'ignorer le mécontentement
populaire, de s'inscrire en dehors de la mouvance nationale et
d'opter pour un dépassement des événements.
Naceur Bey, expliqua son voyage notamment par son souci de répondre
à l'invitation du Président de La République
française Armand Fallières, qui a visité
la Régence de Tunis, en avril 1911. Le Président
français devait, au cours de cette visite, inaugurer le
Lycée qui devait porter son nom et prendre connaissance
de la situation du pays. "Je suis venu, pour me promener
mais pour voir et écouter", affirmait-il. Il put,
en effet, effectuer sa mission de représentation, présider
les cérémonies protocolaires, assister à
un grand déjeuner dans l'arène de l'amphithéâtre
d'El-Djem - ce qui permit à Naceur Bey de transgresser
ses traditions et de franchir les limites de la banlieue de Tunis
-, mais il eut rarement l'occasion, le désir ou les moyens
"de prendre connaissance des revendications de la nation".
Tout juste, apprit-il, d'une façon fortuite, lorsqu'il
interrogea des jeunes bédouins, qu'ils n'étaient
pas allés à l'école. Mais le contexte des
relations franco-tunisienne a bel et bien changé, lors
du voyage de Naceur Bey, en France. Occultant le contexte, Naceur
Bey recherche par dessus tout à cultiver des relations
de solidarité avec les hommes du pouvoir français
qui se rendent bien compte qu'il constitue une autorité
de vitrine, une souveraineté symbolique sinon formelle.
Mais les cérémonies protocolaires peuvent être
utiles pour construire des images à faire valoir auprès
des populations tunisiennes et françaises.
Ce voyage, fut-il protocolaire essentiellement, permet cependant,
d'avoir des "instantanés" de la vie du sérail
tunisien, de surprendre quelques moments d'intimité, de
regarder, d'une certaine façon, du petit trou de la serrure,
si l'on peut s'exprimer ainsi. Dans leur vécu, au cours
de la traversée, le bey et les princes husseinites qui
l'accompagnaient - ses propres fils - assisteront à des
cérémonies protocolaires. Tout en vivant les scènes
de représentation, ils ne peuvent exclure de leur vécu,
les comportements de leur vie privées. Ce qui atteste,
en dépit de tout, de l'apport de cette relation du voyage
princier, à Paris, pour assister, en tant qu'invité
présidentiel, aux fêtes du 14 juillet.
b) Le voyage et ses étapes : Une délégation
d'une dizaine de collaborateurs, ayant à leur tête,
ses deux fils Moncef et Hachemi, le Premier ministre Youssef Jaït,
le ministre de la Plume Mohamed Taïb Jallouli, le Secrétaire
Général aux affaires judiciaires, l'influent Jean-Bapiste-Bernard
Roy, accompagnait Naceur Bey, au cours de ce périple. Naceur
Bey s'est embarqué, le 10 juillet à dix heures,
quarante cinq minutes du matin, à Bizerte, à bord
du croiseur "Victor Hugo", mis à sa disposition
par le gouvernement français. Etant donné "l'état
de la mer qui interdisait l'embarquement, en rade, à la
Goulette", le bey prit le train pour regagner Bizerte puis
il monta sur le remorqueur pour rejoindre le "Victor Hugo",
mouillé à l'entrée de la baie. Il fut reçu
par le capitaine de vaisseau Clarke, commandant le croiseur qui
lui présenta son état-major. Naceur Bey s'avança
vers la chaire qui lui a été réservée
et s'assit. Le capitaine Clarke effectua la levée drapeau
royal husseinite, qui "se mit à flotter de joie avec
le drapeau français". Durant cette traversée,
Naceur Bey et la délégation tunisienne qui l'accompagnait,
avaient l'opportunité de vivre, une expérience inconnue,
dans une unité navale de guerre. Ces 700 marins et ces
23 officiers, commandés par le capitaine Clarke représentaient
un microcosme de la marine française. Fait d'évidence,
la vie dans le croiseur français assure d'ors et déjà
le transfert de l'imaginaire mais aussi du vécu, entre
les deux mondes.
Nous avons peu de renseignements sur la vie privée du
Bey, dans ses appartements à l'arrière du bâtiment,
lors du voyage. On sait seulement que le bey s'y reposait après
ses repas et qu'il y faisait ses prières en privé.
On retrouve ainsi, la tradition musulmane sunnite qui évitait,
en matière religieuse, les démonstrations publiques.
Unique indiscrétion ou entorse au respect de la vie privée,
Naceur Bey consacra, une partie de sa journée, lors de
la traversée Tunis - Toulon, après la visite du
bateau (salon des officiers, chambrées des marins, magasins
d'armes, infirmerie, pharmacie, service du télégraphe
etc.), à des discussions avec ses ministres et au jeu des
échecs.
Innovation, par rapport au voyage d'Ahmed en 1846, Naceur Bey
rejoignit Paris, par le train, après un court séjour
à Toulon. Il y visita le port le Mourillon qui accueille
la navigation de plaisance et les passagers pour les îles
de la Méditerranée occidentale, puis il se rendit
à l'arsenal. Cette visite de la pièce maîtresse
de la puissance navale française devait faire valoir aux
yeux du bey, la puissance de la métropole et conforter
la légitimité du régime du Protectorat. En
tout cas, c'est ainsi que l'explique l'historiographe de la Rihla.
Les cérémonies protocolaires redevenaient prioritaires,
lors du séjour parisien (13 juillet - 16 juillet : Séjour
officiel et 16 - 21 juillet : séjour privé). Naceur
Bey qui habita la Résidence le Crillon, qui lui a été
réservée par le gouvernement français eut
l'opportunité de visiter les hauts lieux du tourisme :
Hôtel de la monnaie, Municipalité de Paris, château
de Versailles, Opéra de Paris, Palais Orsay, Jardin des
plantes, musée Grevin etc. Ultime honneur, Naceur Bey fut
convié à présider, en compagnie du Président
de la République française, la revue militaire du
14 juillet. Puis le bey reprit le chemin du retour, pour Tunis
où il arriva le 23 juillet.
c) Les conséquences d'un voyage diplomatique :
Le voyage de Naceur Bey en France est un non-événement,
à moins qu'il ne s'agisse de détourner les populations
tunisiennes et françaises des derniers affrontements du
régime colonial, avec les populations tunisiennes. D'un
certain point de vue, Naceur Bey aurait fait un voyage d'agrément
en France, pour se distraire des problèmes de l'heure et
oublier, peut-être, les différents procès
des membres du mouvements Jeunes-Tunisiens, puis des accusés
des événements du Djellaz et les condamnations pour
l'exemple que les accusés risquaient. Les événements
du Djellaz furent d'ailleurs évoqués par le journal
français l'Intransigeant, lors de l'interview que lui a
accordée le ministre Taïb Jallouli :
"Question : Quel est l'attitude des habitants de la Régence,
après les jugements rendus dans l'affaire des désordres
commis par certains tunisiens?
Réponse : Ils ont les mêmes attitudes qu'avant, puisque
ce qui s'est passé fut le fait d'un groupe de criminels,
connus par la police et que l'ensemble des habitants n'a pas participé
(aux désordre) ce qui explique que les mesures répressives
prises n'ont pas soulevé de protestation". Or tous
les observateurs avaient remarqué la large assise populaire
du mouvement, dans une large mesure spontané, de protestation
contre l'immatriculation du cimetière.
A défaut d'être acteur, Naceur Bey assume son rôle
en tant que figurant auprès de l'équipe de la Résidence
qui l'asservit. Mais les apparences restent sauves, puisqu'on
le gratifie du titre prestigieux de souverain. Notons cependant
que les représentations ne sont guère gratuites
ou plutôt sans effet. Elles créent des précédents,
permettent des ouvertures, confortent les nostalgie et nourrissent
les frustrations. Peut-être n'a-t-on pas donné sa
juste mesure aux effets du voyage sur les deux princes Moncef
Bey et Hachmi Bey, qui ont eu une heureuse opportunité
de découvrir des nouveaux mécanismes d'exercice
de pouvoir, de différentes méthodes de gestions
des affaires et des définitions différentes de la
souveraineté nationale.
Fait d'évidence, ce voyage permettra de s'empreigner de
la vie française. Ces hommes du sérail, embarqués
dans cette aventure méditerranéenne, ont sans doute
le sentiment de franchir un seuil. A mesure que se déroule
le voyage, ils vont découvrir des habitudes sociales différentes.
Qu'il nous suffise de considérer les pratiques culinaires
qu'ils découvrent en France. La Rihla décrit les
différents menus des repas des hôtes tunisiens. Trois
repas ont été servis au cours de la traversée,
annonçant sans doute aux visiteurs tunisiens d'autres us
et coutumes, ne serait-ce cet abandon des mets à la turque,
qui constituaient la spécialité alimentaire des
élites du pouvoir beylical. Et n'oublions pas cette profusion
de salades, d'hors d'œuvres et de desserts. Un recensement
exhaustif des repas décrits par la rihla nous permet de
découvrir 23 menus : 4 au cours des traversées Tunis-Toulon,
2 dans les trains Toulon - Paris et retour, 16 à Paris
et un à Toulon. Mohamed Naceur s'accommode des repas qu'on
lui sert, sans se soucier de faire préparer des plats tunisiens.
Il donne un dîner officiel de 64 couverts, aux dignitaires
français, qu'il a connus à Tunis, le 16 juillet
à sa Résidence officielle du Palais Crillon. La
liste des plats servis : melon glacé, soupe au lait, plat
Théodore, viande Orlof, Poulet à la Crillon, tarte
aux pommes, salade à la Louisette, asperge à la
crème, artichauts à la Mornay, gâteau de Marie,
fruits etc. C'est dire le niveau d'adaptation de Naceur Bey, puisque
que la table des hôtes tunisiens ne présente que
des plats français ou européens ! Mohamed Belkhodja
s'en tient au menus qu'il présente sans commentaires. Mais
il s'en tient à l'étiquette et prend soin de ne
pas décrire les atmosphères, les commentaires, les
réactions spontanées. Il a laissé taire la
rumeur et évité, par éthique ou par diplomatie,
de lire les silences, de noter les mouvements d'humeur, d'enregistrer
les détails des conversations qui sont davantage bien plus
instructifs que les discours officiels.
Le voyage permet ainsi à la délégation tunisienne
d'effectuer une adaptation progressive aux us et usages européens.
On se rend compte que les comportements et les normes changent
ainsi que l'univers familier du voyageur qui effectue sa mue.
Au - delà des transgressions des horizons linguistiques,
l'intrusion dans un nouveau monde peut affecter les repères,
les références, les valeurs et peut-être même
les représentations des découpages du monde et la
répartition des temps sociaux, qui construisent notre imaginaire.
D'après le témoignage de son historiographe, Naceur
Bey n'a fait part ni de ses états d'âme, ni de ses
inquiétudes. Peut-être s'est-il tout simplement laissé
vivre, cette échappée du temps tunisien, cette évasion
de son environnement, dans une quête d'évasion des
réalités obsessionnelles. Alors que d'autres décidaient
d'aller cultiver leurs jardins, Naceur Bey voulait se retrouver,
dans une quête vaine de libération de son exil intérieur.
III - Le périple méditerranéen d'Ali
Douagi (1933) :
a) Ali Douagi, l'errance d'un marginal : Ali Douagi (Tunis
1909 - Tunis 1949), qui était peut-être le plus célèbre
écrivain de l'avant-garde tunisienne, a surpris l'intelligentsia
tunisienne, en publiant son "périple à travers
les bars méditerranéens", en 1935, dans la
revue el-Alam el-Adabi (le Monde Littéraire). Appartenant
à la bourgeoisie tunisoise, de culture zeitounienne, Ali
Douagi était appelé, de par sa formation et son
statut social, à exercer une charge gouvernementale ou
à diriger le henchir (domaine agricole), de ses parents.
Il opta, encouragé par une mère possessive, qui
aliéna sa liberté, pour une vie d'oisiveté
et se laissa vivre, au milieu d'une bande d'artistes marginaux,
les écrivains et les artistes du café de Taht es-Sour,
dans le faubourg de Bab Souika, à Tunis. L'école
tunisienne de littérature naquit dans ce salon littéraire
de fortune, cours de l'entre - deux -guerres. La naissance de
la radio tunisienne offrit, à ce groupe d'intellectuels
désœuvrés, l'opportunité de participer,
selon leurs dons respectifs, à la production de fictions,
à la création littéraire, à la rédaction
des scénarios, au travail journalistique et à la
production de variétés. Ces intellectuels participèrent,
à quelques exceptions près, à la renaissance
de la chanson tunisienne, par leurs poèmes en arabe littéraire
et parlée. En dehors de ces occupations - pouvait-on alors
parler d'œisiveté pour ces vacataires de la plume
!, ces artistes qui se définissaient volontairement comme
marginaux, s'adonnaient à une sorte de "spleen baudelairien".
Et d'ailleurs, Douagi devait se démarquer du groupe, par
sa production "prolifique et variée" qui décrivait
les atmosphères autobiographiques de ses nouvelles, révélant
ainsi, ce décalage entre sa condition sociale, sa marginalité
revendiquée et son vécu de rebelle existentiel,
sinon de salon.
La mémoire populaire tunisienne cite volontiers deux vers-slogans,
de l'auteur de la rihla, que je traduirais dans son cas, non de
voyage mais de pérégrinations de poète ou
plutôt d'errance. Elle permettent de présenter ce
compagnon de voyage, dans les lieux de convivialité et
de complicité, où il promène ses lecteurs:
• " Toute sa vie, il désira un raisin
• "A sa mort, on lui offrit une grappe
• "Ainsi va la vie; pour l'artiste de la défaite
• "il n'y a de bonheur pour lui que sous les pierres
tombales".
Douagi se définit comme le poète de la "Gholba",
de la défaite, d'un manque de reconnaissance, qui génère
des sentiments de désarroi et de frustration. Mais alors
que son compagnon, Mahmoud Messadi, l'écrivain existentialiste
estimait que la littérature, d'après Messadi est
nécessairement tragique, Douagi crée une atmosphère
de désenchantement, où l'ironie se mêle à
la tragédie. Disons plutôt que l'ironie tente de
masquer la tragédie effective. Dans son périple
méditerranéen, Douagi évolue, avec aisance,
entre ces deux registres, remettant en cause son sérieux
par ses mouvements d'humeur, dramatisant son ironie, par la lucidité
de ses réflexions. Par ce jeu subtil, Douagi se révèle
soucieux, avant tout, de démentir l'optimisme affecté
qu'il affiche.
b) Un voyage de plaisance : Mais que recherchait
Douagi dans le voyage ? Notons d'abord, que cette rihla, écrite
deux ans après le voyage, subjectivise et reconstruit le
récit qu'on aura tort de définir comme un simple
reportage. Cette distanciation par rapport à la réaction
immédiate, conforte et exagère peut-être ce
rêve d'ailleurs, cette quête de l'élargissement
de l'horizon et cette volonté de sortir de l'exil intérieur.
" J'ai accompli mon voyage pour me distraire et mon récit
n'a d'objectif que de distraire les lecteurs". Mais le souci
de découverte est évident : "Nous nous
dirigeons vers de nombreux pays, dont on ne connaissait ni beaucoup
ni peu, ni les traditions de leurs habitants, ni leurs langues,
un grand point d'interrogations qui commence par la France, se
poursuit en Italie, Grèce, Turquie, Syrie et qui se conclue,
au moins pour moi, à Alexandrie, ultime étape de
notre croisière". Expliquant le titre de son
récit, Douagi annonce, dès le premier chapitre :
"Il s'agit d'un compte rendu de ce que nous avons vu, lors
de notre excursion dans les ports méditerranéens,
puisque nous n'avons vu dans ces ports que ses bars et ses cafés
et je crois qu'une telle relation n'ennuie personne, y compris
ceux qui terminerons leur lecture plaisante, par la récitation
du verset coranique : « Que Dieu nous préserve de
Satan » ". Douagi adopte et peut-être inaugure
pour les Tunisiens, la conduite des Tours, visitant pour son propre
plaisir, adoptant le comportement aristocratique du voyage pour
le tourisme, l'agrément et la découverte. Nous noterons
cependant, que Douagi s'inscrit comme voyageur anti-exotique ou
a-exotique. Prenant le contre-pied "de ceux qui visitent,
en priorité, les musées, les usines, les paysages
de la nature ..." ainsi que "les grandes avenue, les
jardins publiques et les immeubles, qui se ressemblent partout",
il occulte cette approche si répandue où les lieux
parlent de leur antiquité et non de leur présent,
accordant la priorité à la reconstitution des atmosphères.
Dans cette hiérarchisation des sites, Douagi privilégie
les bars aux vestiges, ce qui atteste un certain attachement à
la vie de bohème, de part et d'autre de la Méditerranée.
Il reste sensible à la différence des cultures mais
il ne se complaît pas, dans le rôle d'un "éternel
étranger" à l'instar d'un Pierre Loti, qu'il
cite, à plusieurs reprises. Tantôt, il le prend comme
témoin, pour "accuser tous les hommes d'être
également incapables de décrire le ciel (d'Istamboul)
et tantôt il le critique, pour avoir décrit cette
ville, "avec sa sensibilité et non sa raison".
Et pourtant Douagi effectua une croisière traditionnelle
de Tunis à Izmir. Après la traversée Tunis
- Nice, il a rejoint le navire de la croisière l'Angkor,
à Marseille et suivi l'itinéraire d'un tour operator,
programmé dans ses moindres étapes et sites (musées,
monuments, mosquées etc.), avec un groupe de touristes.
Le narrateur se propose de dépasser le programme officiel,
de réussir à le détourner, en privilégiant
les loisir personnels, les rencontres et les liaisons de fortune.
Par pudeur, par retenue ou par simple fidélité à
la réalité, le périple dans les bars est
omis. Nous ne partageons pas le point de vue de Férid Ghazi,
qui évoque " une rihla à la quête de
la dive bouteille et surtout des femmes faciles et des aventures
sans lendemain". A l'instar de Zazie dans le métro,
qui trouve le métro parisien, en grève, Ali Douagi
oublia les bars, objet de sa relation. Tout juste se borna-t-il
à suggérer et parfois à évoquer quelques
moments de loisir : Un dancing à Nice, un cabaret à
Istamboul et des évocations vagues partout ailleurs. D'autre
part, Douagi a décrit une rencontre fortuite, avec une
grecque, lors de la visite de l'Acropole et une liaison avec une
danseuse turque, à Istamboul.
utrement, il s'est conduit comme un simple touriste, qui suit
le programme indiqué, avec plus ou moins de bonne volonté,
mais sans provoquer des ruptures. Il fut néanmoins plus
attentif à la découverte de la mixité, aux
loisirs nocturnes, dans les cabarets et les dancings et aux mutations
des genres musicaux. Il évoque, à Nice, les danses
en vogue au rythme du jazz et les deux shows du cabaret "Panorama"
d'Istamboul : l'orchestre oriental et le "jazz-américain",
selon les goûts des clients. Douagi suivit le programme
oriental, par nécessité et non par choix, étant
donné que son hôte était la danseuse de cette
troupe. Cette volonté de se démarquer des touristes
de la croisière, de faire valoir de nouveaux centres d'intérêts,
fussent-ils inavouables, chez des notables orientaux comme lui,
d'exprimer et de revendiquer cette quête de plaisirs et
de loisirs, atteste les profondes mutations de l'intelligentsia
tunisienne et la guerre que se livraient les anciens et des modernes.
Réaction similaire à Mhamed Ali, le père
fondateur du syndicalisme, à Tahar Haddad, qui a lutté
pour la libération de la femme (1930), à Abou el-Kacem
Chabbi, le grand poète rebelle et bien entendu à
Habib Bourguiba qui devait s'attaquer aux cheikhs nationalistes
conservateurs - les "archéos", selon sa propre
expression -, Douagi fait partie de cette jeunesse qui s'est libéré
des tabous et qui lutte pour briser les chaînes. Mais le
bohémien inscrit bien entendu sa révolte, sur les
registres qui lui sont particuliers, de la création littéraire
et des mémoires.
c) Des repères : Douagi rejette le rituel
culturel du tour opertor et adopte, pour signifier son rejet,
une attitude critique vis-à-vis de deux membres du groupe,
des fidèles de sa croisière, "madame tout savoir",
qui "accapare le guide, à elle toute seule et accable
ce malheureux de questions" et " Mr acide opposique",
qui "nous administre des cours gratuits, inspirés
du «guide bleu», qui ne quitte ses mains, que pour
se réfugier dans la poche de son manteau". Une ironie
caustique permet à Douagi de prendre ses distances et de
marquer son territoire. Il semble, en effet, soucieux de remettre
en cause le culte des musées, peut-être par ce qu'ils
représentent une culture figée, arrachée
à son contexte et qu'ils impliquent, une distinction sociale,
où peut-être, tout simplement pour prendre ses distances,
par rapport aux intellectuels conventionnels, qui les fréquentent,
parmi ceux qu'il a rencontrés, au cours de la croisière.
Et d'ailleurs est-ce que les bars, ne représentent pas
l'opposé à la culture officielle. Douagi adopte
une attitude non-conformiste et s'amuse, puisqu'il visite les
sites touristiques et se moque de leur savoir, qu'il tient, pour
ainsi dire, à effacer ce qu'il a appris.
Intérêt pour le détail, l'insignifiant, les
macaronis l'intéressent plus que le musée : "Les
macaronis sont un plat très délicieux - dit-on-
et constituent la meilleur propagande pour l'art Italien si réputé.
Dommage seulement qu'ils soient si difficiles à manger
pour un africain comme moi, habitué au couscous.".
Sur la côte d'Azur, Douagi semble plus intéressé
par la description des lieux de loisirs, les bars, les dancings,
les restaurants et les plages "fréquentées
par des "houris" (les belles femmes du paradis), adorant
les rayons du soleil et leur exposant leurs corps délicats".
Il y découvre, sans s'en offusquer, le moins du monde,
la pratique du nudisme.
Repère important de la croisière, Douagi évoque,
avec nostalgie la Turquie, ce pôle qui bénéficiait,
pour la génération de Douagi, d'un véritable
culte. Les Tunisiens se rappelaient avec nostalgie, leur appartenance
au sultanat-califat ottoman. L'arrivée des Ottomans en
Tunisie, en 1574, est une référence importante de
l'histoire officielle tunisienne. mais l'entrée des Français
en Tunisie, en 1881, provoqua l'effet d'une rupture, un sevrage
douloureux. Ces sentiments d'affiliation furent perturbées
par l'abolition du califat en 1924 et les réformes de Mustapha
Kamel, qui a exprimé sa volonté d'occidentaliser
la Turquie, de la dénaturer selon certains. Témoin
de ce paradoxe turc, Douagi évoque, à l'occasion
de la visite d'Istamboul, les sentiments mitigés que lui
inspirent Mustapha Kamel :
"Quant à moi, il m'est impossible d'exprimer ce
que je ressens envers cet homme : je l'admire, je l'exècre
et je le considère dans le même temps, avec la même
sincérité, en un seul sentiment indissociables.
Ce que vous pouvez voir de ses traces en Turquie vous inspire,
en effet, ce cocktail de sentiments à son égard.
Cet homme a fait de la Turquie, ce pays si oriental qui était
si vénérable, si faible et si dissolu, un Etat européen
puissant ... et ridicule". La conclusion de Douagi est
pertinente : "J'ai remarqué par ailleurs, chez
les Turcs, déclara-t-il, un dynamisme, une civilisation
et un sentiment national qui les rendent semblables - pour moi,
au moins - aux Européens comme les Grecs, les Espagnols
etc."
Le sérieux reprend ses droits, chez Douagi. Faisant partie
d'une génération où le rire est tragique,
où l'insignifiant s'accommode d'un engagement réel,
où la quête d'un modèle civilisationnel prime
tout autre intérêt, notre relation se conclut sous
forme d'un traité politique, examinant, sans l'exprimer
formellement, les scénarios d'avenir du pays, étudiant
les diverses options et évoquant les mutations nécessaires.
En effet, la toile de fonds obsédante, l'occupation coloniale,
ne saurait être occultée par ces intellectuels lucides,
dans leurs désarrois, tragiques, dans leurs plaisanteries
et assumant leur désenchantement.
d) Au-delà du périple : La rihla
permet la découverte de l'auteur et balise les traits de
son imaginaire. Fantasmes, désir de rêve, volonté
d'évasion, Douagi, qui s'est attribué les exploits
de l'acteur Roman Novarro, se présente à son amie,
la belle grecque, rencontrée à l'Acropole, comme
un héros de mille et une nuits, le fils d'un cheikh touareg
du désert, mariée à douze femmes et qui vient
d'être libéré, grâce au paiement d'une
rançon de 2 chameaux, 4 ânes et 2 chevaux etc., après
de combats glorieux. où il aurait tué sept cavaliers
valeureux. Lors de sa deuxième rencontre amoureuse, Douagi
se présente comme un commerçant tunisien, venu à
Istamboul, pour acheter des cuirs et des noix. Ce souci de dédoublement
du personnage et cette quête d'un nouveau rôle, dépasse
le comportement d'un jeune dragueur - il avait alors 24 ans -
mais confirme cette volonté chez le poète mélancolique
et désespéré, de transgresser sa propre condition
de vie.
Douagi se distingue, par ailleurs, par cette volonté de
mettre en valeur et d'intérioriser cette rencontre des
cultures. Alors que Pierre Loti exprimait son inquiétude
face à la modernité occidentale et affirmait une
certaine adhésion au "calme inaltéré
de l'Orient", Douagi se percevait, lors de la traversée
des Dardanelles, "là où " il n' y a pas
plus de vingt mètres, entre l'Orient et l'Occident",
comme "un bigame", qui "voyait dans son épouse
Asie, l'Orient avec ses mystères et ses symboles, sa grandeur
d'âme et sa noblesse ..., l'Orient des caravanes d'éléphants
chargés de soie, de girofle, d'ivoire et d'ivoire, avançant
sur une route déserte et lointaine de l'Himalaya"
et son "épouse Europe, l'Occident avec ses usines,
ses machines et ses cheminées, créées par
la matière, l'ordre, l'imprimerie et la raison tranquille
...". Pour ce philosophe libertin, cette volonté d'intégrer
les éléments qui peuvent paraître irréductibles
des deux mondes, est représentée et symbolisée
par deux belles femmes appartenant à ces deux civilisations.
Douagi présente longuement ces deux beautés, une
brune et une blonde, sans pouvoir choisir, entre lesquelles son
cœur balance. Adoptant le style d'un journal, à plusieurs
voix, il présente sa propre relation et la schématisation
qui la dénature, dans sa re-écriture par Madame
Tout-Savoir, la touriste superficielle, à la recherches
de hâtives impressions de voyages. Douagi souhaite, sans
doute, relativiser les impressions de voyage, mettre en question
les propos des soi-disant connaisseurs, exprimer un certain humanisme
qui rejette toutes velléité d'exclusion, de jugements
définitifs, d'absolus. La vie est avant tout une rencontre,
un enrichissement de soi, par l'emprunt aux autres, une ouverture
sur le monde. Nous retrouvons, par des chemins détournés,
par des opportunités de plaisirs et de loisirs, l'idéologie
tunisienne, qui s'est affirmée et développée
du XIXe siècle à nos jours, du progrès, de
l'ouverture sur le monde, de la modernité et de l'humanisme
chaleureux.
Douagi, cet éternel étranger, aussi bien dans son
propre environnement bourgeois, qu'à l'étranger,
était à la recherche d'ailleurs, mais à partir
de ses propres références et dans le but de se retrouver
et de s'assumer, dans son propre contexte, exprime, avec retenue,
son inquiétude face aux traditions, à l'Establishment
conservateur et, en premier lieu, son propre milieu. Alors que
ces nouvelles exprimaient sa peinture, sans concession de son
milieu petit bourgeois, le voyage lui permet d'exprimer son inquiétude
et son désarroi "existentiels" et peut-être,
de le désaliéner, en lui donnant "sa part de
l'horizon ".
Conclusion : Nous avons limité notre
communication à trois itinéraires méditerranéens,
effectués par un prince autonome (Ahmed Bey), un souverain
symbolique (Naceur Bey) et un écrivain marginal, qui inaugure
le voyage de tourisme et la libre errance, sans but et sans fin,
sinon de se retrouver soi-même et d'échapper à
son exil intérieur. Il y a là, un changement de
perspective, un renversement de tendances, une quête de
nouvels horizons. Il n'était, dans les traditions, de traverser
la mer Méditerranée. Les Nord-Africains orientaient,
en effet, leurs montures, vers la Mecque, où ils effectuaient
leur pèlerinage, leur voyage d'initiation et d'acquisition
des connaissances. Innovation progressive, reformulation de leurs
imaginaires, de leurs attentes et identification de nouveaux projets
d'évasion, des Tunisiens acquièrent de nouvelles
habitudes, construisent de nouveaux pôles attractifs, transgressent
leurs us et coutumes et d'une certaine façon, laïcisent
leurs voyages. L'aventure implique, dans ce cas, une légitimation
religieuse de telles initiatives hardies, qui devaient les conduire
dans des lieux profanes, de vivre dans des pays dépourvus
de leurs lieux de cultes, leurs mosquées, où ils
peuvent retrouver à leurs tables des mets illicites. Pour
ne pas enfreindre les interdits et éviter de tels risques,
les Etats musulmans refusaient, jusqu'à des dates tardives,
de nommer des consuls ou des ambassadeurs, dans les pays européens,
se contentant d'envoyer des émissaires.
Aventures au-delà des espaces musulmans balisés,
les voyages doivent être justifiés, légitimés.
Ahmed Bey, dut s'expliquer et expliquer, demander l'autorisation
de sa mère, mais surtout montrer qu'il agissait sous l'emprise
de la nécessité, dans le cadre de l'exercice de
sa charge gouvernementale. Le réformateur Beyram V, qui
a accompli divers voyages en mission puis pour se soigner, rédige
une sorte de fetwa (consultation juridique) de fait pour définir
l'attitude de l'islam, à l'égard des voyages, en
fondant sa démonstration sur la lecture des textes référentiels
du Coran et de la Sounna, les actes et paroles du prophète.
Il cita la fetwa formelle effectuée par son grand-père,
Beyram IV, qui affirma que le musulman, garde sa crédibilité
comme témoin, s'il effectue un voyage, hors de l'oumma,
par nécessité, pour l'intérêt public
ou pour des soins médicaux. Mais gare à celui qui
fréquente ces lieux pour effectuer le commerce et s'enrichir.
Etant donné que Beyram V, effectuait son voyage européen,
en novembre 1875, pour se soigner d'une maladie nerveuse, semblait-il
héréditaire, il estimait que son voyage était
toléré ou même permis. Autre temps, autres
considérations, l'instituteur Amor Rokbani, plus connu
comme percepteur des jeunes bourgeoises de Tunis, à domicile
et auteur de manuels de vulgarisation, réserva, par tradition
littéraire, sans plus, son introduction, aux bienfaits
des voyages, ne faisant pas la différence entre les pays
musulmans et autres. Même libération du tabou religieux,
Naceur Bey justifia son voyage, en France, en 1932, par le devoir
de répondre à l'invitation du Président de
la République française. Pour Douagi (1933), il
n'était plus question de chercher à se justifier
ou à se déculpabiliser.
Nous pouvons dire, qu'on assiste à l'établissement
progressif d'une tradition de voyage, qui s'accompagne d'un développement
d'un genre littéraire renouvelé, les nouvelles rihlas,
qui différent, selon leurs auteurs, des relations des historiographes
(voyage d'Ahmed Bey et rihla de Naceur Bey) au reportage socio-géographique
(Beyram V et Amor Rokbani), à la création libre
et autobiographique qui dépasse les mémoires au
jour le jour (l'essai de Douagi).
Pourquoi voyageait-on ? La plupart des voyageurs étaient
des envoyés, en mission, pour régler des contentieux
(les nombreux voyages de Khéreddine et le général
Hussein), pour des missions de représentation (Ahmed Bey
et Naceur Bey), pour les cures et les loisirs. Amor Rokbani, effectua
son voyage en compagnie de ses deux enfants Zouheir et Habib,
en vue de les inscrire dans des écoles professionnelles.
Ces voyages étaient exceptionnelles, aux XVIIIe - XIXe
siècles. Ben Dhiaf cite, comme fait inusité les
voyages de Hassounna Mourali, sa connaissance des langues turque,
italienne, franque, française et anglaise et sa participation
avec l'Angleterre à l'expédition d'Egypte, fin XVIIIe
siècle. Mais le général Hussein a déjà
accompli des missions en Allemagne, au Danemark, en Suède,
en Hollande, en Belgique, en Italie, en France, en Angleterre,
en Algérie et en Turquie.
Ces voyages, qui ont été l'objet de notre étude,
restaient exceptionnels. C'est ce qui explique les relations qu'elles
suscitèrent. La littérature de la Rihla, s'est développée,
au cours du Moyen âge et des temps modernes. Elles avaient
pour but, de présenter des pays lointains d'Afrique et
Extrême-Orient, d'évoquer des civilisations diverses.
Les rihlas du XIXe-XXe siècles que nous avons évoquées,
avaient, pour objectifs, la découverte de l'Europe, au
delà la Méditerranée. Elles faisaient valoir
des différences de genres de vie et de culture. Mais la
rihla d'Amor Rokbani, annonce les grandes ruées des étudiants
et des ouvriers en France. Les Rihlas se banalisent, depuis lors.
Elles cessent d'être des centres d'intérêts
exotiques ou autres. S'il n'y a plus de situations d'exceptions,
il n'y a plus de matière à récits. Le genre
se perd, faut-il le regretter ? La Méditerranée
se rétrécit, puisque les trajets prennent de moins
en moins de temps. En dépit de tout, ces relations de part
et d'autre de la Méditerranée, facilitées
par la connaissance de la langue française, tissent des
chaînes de solidarité entre les hommes. Précurseur,
dans ce domaine, le poète Ali Douagi a rejeté tout
exotisme, refusant d'adopter le regard d'un touriste pressé.
Il se retrouve partout où les vents marins le conduisent.
Ils se sent partout chez-lui ou plutôt il se sent partout
marginal et étranger, puisque sa quête d'évasion
de son exil intérieur, lui permet de s'inquiéter
et par conséquent de s'assumer sur les différents
rivages, sinon les différents bars de la Méditerranée,
qu'il a, en fait, peu fréquentés.
Khalifa Chater
.
" L'errance n'est pas seulement une affaire de
lieu, elle est aussi une affaire d'acceptation ou de rejet d'un
réel ou d'un imaginaire" |