L'Iran en quête
de sécurité et d'indépendance
Général Pierre Marie GALLOIS
août 2005
En ce milieu de l'année 2005 c'est l'Iran qui suscite
la grande interrogation internationale et provoque d'abondants
commentaires. L'Iran et sa politique énergétique
mettent l'Occident à l'épreuve. Plus d'un demi
siècle de ses certitudes sécuritaires sont mises
en question.
Le 11 août, après deux
jours de délibérations, pressés par Washington,
les 35 membres du directoire administrant l'Agence Internationale
de l'Energie Atomique (ou IAEA selon le sigle anglo-saxon) avaient
adopté une résolution incitant l'Iran à
suspendre toute activité d'enrichissement (de l'uranium).
Au sein de l'AIEA, la majorité requise est de 18 voix.
Or, au nombre des 35 membres siègent 14 représentants
des " pays non alignés ", d'où les débats
et la relative modération de la résolution finalement
adoptée.
Contrastés ont été les commentaires
:
- Absurde " s'est exclamé le représentant
iranien à l'AIEA. " Au cours de la présente
décennie, l'Iran sera un pays producteur de combustible
nucléaire ".
- Toutes les options sont sur la table ", a menacé
le président Bush, faisant allusion à l'intervention
armée, tandis que madame C. Rice, Secrétaire d'Etat,
affirmait que " les Etats-Unis ne peuvent laisser l'Iran
développer un armement nucléaire ".
- A Berlin, une nouvelle fois, M. Schröder s'opposait aux
Etats-Unis. " Chers amis d'Europe et d'Amérique,
travaillons à occuper une forte position pour la négociation.
Mais écartons l'option militaire. Nous avons vu qu'elle
n'est pas la bonne ", sous entendu, les évènements
d'Irak en témoignent.
- A Paris, le ministre des Affaires étrangères
a cru bon d'affirmer que " l'Europe est tout à
fait en mesure d'offrir à l'Iran des garanties sur sa
sécurité ". Téhéran doit
tenir ces propos pour une plaisante vantardise. Pour qu'ils
aient un sens encore faudrait-il l'aval de Washington.
- A Pékin, a été signé avec Téhéran
un contrat de 70 milliards de dollars portant sur l'exploitation
des gisements de pétrole de la région de Yadaran,
à l'ouest de l'Iran. Pour la Chine les approvisionnements
en énergies fossiles sont prioritaires et l'Iran en regorge.
De surcroît un échec politique de Washington ne
déplairait pas.
- A Moscou, l'on entretient d'étroites relations avec
Téhéran. Les Allemands s'étant retirés,
ce sont les Russes qui achèvent la construction et l'équipement
de la centrale nucléaire de Bouchehr. Et ils entendent
honorer leurs engagements d'autant qu'il a été
convenu que le combustible irradié serait envoyé
en Russie garantissant ainsi l'utilisation pacifique de la centrale.
Moscou est d'autant plus incité à s'entendre avec
Téhéran que l'installation de bases américaines
en Asie centrale menace l'influence russe dans les ex républiques
soviétiques musulmanes.
- A Tel Aviv, l'on juge particulièrement dangereuse la
future arme nucléaire iranienne. " Avec ses
missiles (Chahab 3 et 4) l'Iran pourra atteindre Londres, Paris,
Berlin et le sud de la Russie, mettant en péril non seulement
la sécurité d'Israël mais la stabilité
du monde entier… premier exportateur mondial du terrorisme,
de la haine et de l'instabilité, il a remplacé
Saddam Hussein " avançait un ministre israélien,
oubliant que les faits ont démenti bien des accusations
portées contre Saddam Hussein. Ou encore : "
l'Iran menace aussi les pays du Golfe, leur pétrole,
il faut détruire ses installations (atomiques). Grâce
à ses F 15, l'Etat d'Israël peut frapper l'Iran
".
Mais ce qui importe, au premier chef, c'est l'attitude
du gouvernement iranien. Elle a été à la
fois péremptoire et ambiguë. Hamid Reza Assefi,
porte-parole du ministère des Affaires étrangères
(ce sera Manouchehr Mottaki, ancien ambassadeur au Japon) déclara
que " cette résolution politique, adoptée
sous la pression des Etats-Unis et de leurs alliés n'a
pas de fondement juridique ni de logique et elle est inacceptable…
La république islamique d'Iran ne renoncera pas à
ses droits légitimes et insiste toujours pour avoir la
maîtrise de la technologie nucléaire civile ".
A Téhéran le président Mahmoud
Ahmadinejad affirma que le traitement de l'uranium était,
pour l'Iran, un droit et s'il acceptait de poursuivre
la négociation avec l'Allemagne, la France et
la Grande-Bretagne, il rejetait catégoriquement
leurs propositions, qu' " il tenait pour une
insulte à son peuple, comme si les Iraniens formaient
une nation de primitifs ".
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 |
| Un
technicien Iranien donnant des explications lors d’une
exposition de l’Organisation de l’Energie
Atomique Iranienne. |
Et les scientifiques iraniens remirent en marche
les installations transformant en gaz le minerai d'uranium,
activité qu'ils avaient stoppée - de leur plein
gré disaient-ils - à l'issue des entretiens avec
les diplomates des trois intervenants européens. "
Cette relance des activités de la centrale nucléaire
d'Ispahan est une mesure de protection des droits de la nation
", déclara Téhéran, justifiant
ainsi la levée des scellés apposés sur
le site par l'AIEA. L'ambiguïté réside dans
le fait que le traitement de l'uranium naturel n'est pas l'enrichissement
qui, poussé à un pourcentage élevé,
aboutit à un matériau fissile utilisable à
des fins militaires, mais il en est la lointaine condition préalable.
D'où la controverse : Les Occidentaux
estiment que l'Iran vise la bombe - mais ils ne peuvent le prouver,
et M. Elbaradei, directeur de l'AIEA le reconnaît - tandis
que Téhéran réclame l'enrichissement nécessaire
au combustible de ses centrales nucléaires productrices
d'électricité.(1) - mais ne s'interdit pas de
le porter un jour au niveau des applications militaires.
Celles-ci peuvent être obtenues, compte
tenu des ressources de l'Iran, par deux procédés
:
- L'un consiste à traiter du minerai d'uranium pour en
extraire un gaz, l'oxyde d'uranium concentré, lequel
est progressivement " enrichi " à l'aide de
centrifugeuses, montées en chaîne, aux rotors tournant
à une vitesse très élevée et séparant
les isotopes d'uranium 235 fissile une fois atteint un certain
niveau d'enrichissement. L'Iran chercherait à disposer
de quelque 5000 centrifugeuses, installées dans une usine
souterraine. Les inspecteurs de l'AIEA auraient constaté
l'existence de seulement 160 de ces centrifugeuses (à
Natanz). Ce procédé a été mis au
point par la société anglo-germano-hollandaise
URENCO avec deux modèles de centrifugeuses, le G1 et
le G 2, l'Iran les détenant l'un et l'autre. Le scientifique
pakistanais Abdel Qadir Khan aurait aidé l'Iran, comme
il aida la Corée du nord et la Libye, à la fois
en ce qui concerne les centrifugeuses et aussi en ce qui a trait
à l' " architecture " de la bombe.
Voici deux ans, le président Mohamed Khatami révéla
que l'Iran possédait une mine d'uranium naturel, mine
découverte en 1985 et située non loin de la ville
de Yazd, au centre du pays et que cette mine était en
exploitation, déclaration qui confirmait la validité
du procédé qui vient d'être sommairement
décrit.
- Le second procédé repose d'abord sur l'achèvement
du réacteur de Boushehr. Après plusieurs années
de fonctionnement l'Iran disposerait d'assez de matière
fissile (plutonium) pour assembler plusieurs dizaines de bombes.
Autre solution : produire de l'eau lourde (ce serait le cas
à Arak) pour alimenter les centrales nucléaires
et obtenir du plutonium militairement utilisable.
Si indirectement, la Chine, le Pakistan, la
Russie ont aidé l'Iran dans sa quête d'indépendance
par l'atome militarisé, l'entreprise recueille l'adhésion
de la majorité des Iraniens. Déjà, au cours
des années 70, le Chah avait souhaité que son
pays entre dans le club des Etats nucléairement nantis.
Mais les " convenances " politiques et diplomatiques
voulaient que l'armement atomique fut proscrit et qu'on se déclare
opposé à la prolifération et partisan de
l'élimination de cet armement. Aussi les dirigeants successifs
de l'Iran ont-ils tenu le même discours. Mais tous ont
admis que l'intérêt de la nation exigeait l'adoption
de dispositions contraires. Dans son ensemble la population
souscrit à la politique du gouvernement. L'Iran est peut-être
le seul pays où religieux, intellectuels, " bazar"
et paysans sont prêts à fournir des volontaires
pour défendre les sites d'activités atomique,
y former des " boucliers humains " ou exercer des
représailles en cas d'attaque.
Les opposants sont à l'extérieur.
Adversaires du régime des mollah, ils ajoutent à
leurs griefs les efforts nucléaires de Téhéran
proclamant qu'un changement de statut politique permettrait
de mettre fin à l'aventure atomique dans laquelle est
engagé leur pays, attitude qui leur apporte la sympathie
d'une fraction de la communauté internationale souhaitant
l'élimination du nucléaire. " Il faut
désarmer les tyrans de Téhéran qui mentent
effrontément aux inspecteurs de l'AIEA", déclarait
un opposant iranien, M. Amir Jahahchahi.
Le comportement du gouvernement iranien est compréhensible.
C'est d'abord, un grand pays au passé prestigieux et
à l'avenir prometteur. Ses 70 millions d'habitants occupent
une surface trois fois plus grande que celle de la France. Héritiers
d'une civilisation millénaire, ils ont un taux d'alphabétisation
élevé, une longue espérance de vie et forment
néanmoins une population jeune, le taux de fécondité
renouvelant largement les générations. Riche est
le sous-sol de l'Iran, essentiellement en pétrole (12
milliards de tonnes de réserves), en gaz naturel (27
milliards de mètres cubes) et, même on l'a vu ,
en minerai d'uranium.
 |
| Installations
nucléaires en Iran |
Ce sont ces richesses qui ont provoqué
l'ingérence étrangère : en 1951 une première
nationalisation des installations pétrolières
avait décidé de l'éviction du premier ministre
Mossadegh et en 1973, le Chah s'assurant la maîtrise de
la production de pétrole avait dressé contre lui
les entreprises pétrolières étrangères
dans le même temps que la population désapprouvait
ses efforts de "modernisation à l'occidentale ".
Les discours de Khomeyni, enregistrés à Neauphle-le-Château,
ont préparé le départ du Chah et l'instauration,
en 1979, d'une république islamique en Iran.
Les évènements internationaux ont
placé l'Iran dans une situation géopolitique difficile.
En effet :
- Les voisins de l'Iran sont des Etats nucléaires, militairement
parlant. C'est le cas de la Chine, de l'Inde, du Pakistan, de
la Russie, et aussi de la Corée du nord. Et, en face,
de l'Etat d'Israël. On sait également, que la Corée
du sud, sans en référer à l'AIEA, a procédé
à des essais d'enrichissement de gaz d'uranium et aussi
de séparation du plutonium fourni par le fonctionnement
de ses 19 centrales nucléaires.
- Au sein du monde musulman (1 ,2 milliard) on ne compte que
120 millions de chiites, dont la moitié vit en Iran.
Avec ses 160 millions, à 80 % sunnites, le Pakistan a
bien été le premier Etat musulman à détenir
l'arme atomique, mais les musulmans chiites n'ont pas ce privilège.
- Les ingérences étrangères, celles de
la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, notamment, ont démontré
aux dirigeants iraniens les avantages de l'indépendance
et de l'auto suffisance avec l'audience internationale qu'elles
confèrent l'une et l'autre.
- La stratégie interventionniste pratiquée par
les Etats-Unis soucieux de s'assurer les approvisionnements
en énergies fossiles nécessaires à leur
développement économique et industriel aboutit
à l'investissement stratégique de l'Iran. A l'ouest,
sur 1500 kilomètres de frontière avec l'Irak,
les contingents armés des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne
montent la garde. A l'est, sur un millier de kilomètres,
des formations militaires occidentales, exercent les mêmes
fonctions tandis qu'au sud le Golfe persique et la mer d'Oman
(2500 kilomètres de littoral) sont placés sous
le contrôle de la puissance maritime et aérienne
des Etats-Unis. Ajoutons qu'au nord, sur 1000 kilomètres,
la Turquie et l'Azerbaïdjan, alliés des Etats-Unis,
isolent l'Iran, en particulier de l'ami russe. Et voici l'Iran
" enclavé ", ses voies d'acheminement du pétrole
et du gaz naturel tributaires de la bonne volonté de
ses adversaires politiques, aussi bien sur terre que sur mer.
" La communauté internationale
doit trouver un moyen pour être assurée que cela
(un Iran détenteur de l'arme nucléaire) n'arrivera
jamais ", affirmait, en août 2004, madame C.
Rice, Secrétaire d'Etat. Elle oubliait que les opérations
militaires américaines, le désir d'étendre
l'action de l'OTAN jusqu'à la Caspienne, l'annonce d'un
chambardement politique au Proche et Moyen-Orient, toutes initiatives
de son pays, légitimaient les démarches nucléaires
de Téhéran.
Les énergies fossiles constituent la
principale ressource de l'Iran. Mais il s'agit là, d'une
richesse temporaire, rémunératrice durant encore
quatre ou cinq décennies. Il est normal que Téhéran
se soucie, aujourd'hui, de satisfaire demain ses besoins en
énergie et que le gouvernement iranien - quel qu'il soit
- entende être maître du cycle atomique complet,
en laissant ouvertes ses différentes options. Il est
de bonne guerre d'affirmer que le seul objectif visé
est l'utilisation industrielle de la désintégration
de la matière. Mais aussi, à la fois de tirer
profit du chantage au renoncement à l'atome militarisé
et de conserver aussi longtemps que possible la menace d'en
venir aux applications militaires. Ainsi Téhéran
gagne du temps. Les comportements antérieurs des Etats-Unis
l'y incitent.
- Washington a détruit l'Irak dépourvu
d'armes d'intimidation et respecté la Corée du
nord soupçonnée, à la longue, d'en détenir
quelques unes.
- Washington a renoncé à ratifier le traité
d'interdiction de tout essai nucléaire, sans doute faute
d'être en mesure de détecter et de sanctionner
les expérimentations de faible énergie et afin
d'avoir les mains libres pour moderniser sa panoplie atomique.
Mais en supprimant un obstacle à la prolifération
horizontale. Pourquoi l'Iran devrait-il être la seule
puissance qui, en ayant la capacité financière
et scientifique, ne tirerait pas parti des agissements des Etats-Unis
?
-Pour l'ancien recteur de l'Université de Téhéran,
M. Houchang Nahavandi, ce n'est pas l'Etat d'Israël qui
est visé par la future arme atomique iranienne, mais
c'est assurer la pérennité du régime, c'est
imposer qu'on le respecte, c'est le renforcer à l'intérieur
en donnant des preuves de sa puissance avec la sécurité
dans l'indépendance qu'il s'efforce de fournir au peuple
iranien. Si bien que, pour le recteur, les attaques dont il
est l'objet ne font que l'unir à son gouvernement et
à sa politique nucléaire, " les Etats-Unis
ne comprennent pas l'Iran ", conclut-il.
Dans son combat contre une large fraction de
la communauté internationale, l'Iran n'est pas sans atouts.
- Il appartient au groupe d'Etats qui, en dépit
de leurs positions spécifiques très différentes,
ont en commun l'opposition à l'expansion politique et
militaire des Etats-Unis en particulier, et des alliés
de la superpuissance, en général.
Et au nombre de ces Etats figurent de grandes puissances telles
que la Russie et la Chine, auxquelles il faut, maintenant, ajouter
sinon les gouvernements, du moins, les populations musulmanes
fustigeant le "grand Satan américain ". Aussi
Téhéran ne redoute-t-il pas que le Conseil de
sécurité des Nations-Unies soit saisi et qu'il
impose à l'Iran des sanctions économiques, la
Chine ou la Russie, voire les deux puissances y ayant un droit
de véto.
- En dépit des particularismes du monde musulman et des
différences confessionnelles entre sunnites et chiites,
l'Iran est un pays musulman. Après s'être attaqué
à l'Irak et à l'Afghanistan, avoir longtemps soutenu
l'Etat d'Israël, on imagine mal les Etats-Unis bombardant
un troisième pays musulman. La pratique de l'intimidation
par la menace d'en venir au conflit armé serait une démarche
politique de même que le sont, du côté de
l'Iran, les arrêts et les remises en route successifs
de son programme nucléaire.
- Exportateur de pétrole et de gaz naturel, l'Iran fournit
de l'énergie fossile aux pays gros consommateurs, eux-mêmes
dépourvus des approvisionnements nécessaires au
développement de leur économie, tels la Chine
et le Pakistan. Les évènements d'Irak contribuant
à l'augmentation du coût du baril de pétrole,
l'attaque des installations iraniennes bouleverserait davantage
encore ce marché de l'énergie.
- L'Iran chiite a pour allié naturel, aujourd'hui du
moins, la population chiite, majoritaire en Irak. Aussi, vis-à-vis
de Washington, l'Iran détient-il un moyen de pression
car il a la faculté d'attiser ou de calmer la révolte
contre l'occupant occidental.
- Les dirigeants iraniens ont tout naturellement retenu la leçon
de la destruction du centre atomique irakien de Tamouz, près
de Bagdad au début du mois de juin 1981. Leurs installations
scientifico-techniques sont dispersées et, surtout, enfouies
assez profondément. Aussi faudrait-il de nombreux bombardements
sur zones et la dévastation du pays pour neutraliser
à coup sûr l'entreprise atomique irannienne.
- Enfin, l'Iran aligne encore une armée active de 500.000
hommes, auxquels il faut ajouter les 100.000 hommes de la Garde
islamique révolutionnaire. Il tient sous la menace de
ses missiles Scud et Chahab les contingents occidentaux déployés
en Irak et en Afghanistan. Ravitaillant en armes et en explosifs
la résistance à l'occupant, l'Iran là où
il est placé sur la carte, est en mesure de se faire
craindre.
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| photo
satellite de la centrale de Busher |
La question se pose, compte tenu de la démarche
iranienne peut-on exorciser l'atome militarisé ?
Il est communément admis que l'arme atomique
constitue un grave danger pour l'humanité et qu'un monde
à nouveau sans désintégration de la matière
serait plus sûr. Aussi, faute d'être en mesure de
revenir à l'ère pré- atomique et d'effacer
ce qui a été appris et réalisé au
cours du dernier siècle, est-il indispensable à
la fois de limiter le domaine nucléaire, de réduire
les panoplies de ceux qui détiennent l'armement correspondant,
de tarir études et recherches jusqu'à l'extinction
naturelle d'une discipline qui aurait dû demeurer ignorée.
C'est là un sentiment général. Tout être
censé croit devoir témoigner de cette réprobation
et, pour ainsi dire, automatiquement. Cette condamnation ne
peut être l'objet d'aucune discussion. Il s'agit d'une
évidence et bien rares sont ceux qui la nient.
Et pourtant ?
Est-il souhaitable d'en revenir à l'ère pré-atomique,
celle de la poudre qui succéda à celle de la flèche
? Au cours des six siècles de l'ère de la poudre,
l'humanité a été constamment en guerre.
En près d'un demi siècle (1905 - 1945) le paroxysme
de la violence guerrière a été atteint
avec, probablement, 150 à 200 millions de victimes et
plus de 50 millions de morts. Par dizaines de millions les combattants
se sont affrontés, mettant en œuvre canons et chars
d'assaut par centaines de milliers, avions par dizaines de milliers,
navires de combat par milliers. Et sur de pareilles lancées
les industries d'armement s'apprêtaient à faire
" mieux " encore afin de rendre la guerre plus rémunératrice.
Hiroshima et Nagasaki, un avion, dix hommes d'équipage,
deux projectiles, en 3 jours ont mis un terme au massacre. Le
Japon a chèrement payé cette brutale cessation
d'hostilités mais Pearl Harbour a été son
initiative, comme la cruauté de ses combats. En revanche,
l'irruption de l'atome militarisé sur la scène
internationale a imposé bien des renoncements à
la guerre et notamment en Europe, apporté soixante années
de paix, ainsi que le reconnaît le professeur Michel Serres
(une paix qui eut été totale si l'Allemagne, mue
par ses vieux démons n'avait mis les Balkans à
feu et à sang ou si devenue une puissance nucléaire,
la Yougoslavie eut été respectée).
Ce ne sont pas les mots qui comptent ici mais les faits :
- Entre les forces de l'OTAN et celles du Pacte
de Varsovie, de 1955 à 1989 l'antagonisme a été
manifeste. Mais, l'épée est demeurée au
fourreau, ou plutôt les mégatonnes ont sommeillé
dans les dépôts. A Moscou comme à Washington,
l'on savait que l'affrontement armé était impossible.
On savait - et l'on sait de plus en plus - qu'à l'ère
atomique gigantesque est la disproportion entre l'enjeu d'une
guerre - et les bénéfices qu'on en attend - et
les risques qu'il faudrait prendre à y avoir recours.
- Ce fut également le cas entre la Russie et la Chine
au cours des années 60, lors de leur différend
doctrinaire.
- Et aussi entre la Chine et l'Inde, avant de devenir des puissances
atomiques s'affrontant militairement dans l'Himalaya mais négociant
sagement leurs intérêts respectifs depuis que l'atome
est partagé, même inégalement, entre Pékin
et la Nouvelle-Delhi.
- Il en a été de même avec l'Inde et le
Pakistan que deux guerres ont opposés. Depuis que chacun
de ces deux pays possède un (modeste) armement nucléaire,
l'entente et la coopération se sont imposées.
Islamabad et la Nouvelle-Dehli ont substitué la négociation
à l'épreuve de force.
- Enfin, figurant en tête de l'énumération
des peuples de l' " axe du mal ", la Corée
du nord, potentiellement nucléaire, n'a pas subi le sort
de l'Irak dont on sait, maintenant, qu'il était dépourvu
de ces " armes de destruction massive " qui incitent
à respecter l'Etat qui les détient. On ne peut
mieux avoir mis en valeur l'intérêt national de
l'atome militarisé.
Renonçant au traité d'interdiction de toute expérimentation
nucléaire et laissant entendre que les Etats-Unis reprendraient
les essais de leurs prochaines réalisations atomiques,
M. Bush a implicitement admis que le " génie nucléaire
ne pouvait plus être remis en bouteille ", que la
prolifération horizontale échappait au contrôle
et que, dans ce domaine, les Etats-Unis en ayant la liberté
de création et d'expérimentation, feraient mieux
que quiconque.
De son côté, sachant qu'elle va affronter politiquement
et économiquement les Etats-Unis, la Chine n'est sans
doute pas opposée à une certaine dissémination
d'un armement qui, rétablissant la pleine souveraineté
des Etats, limite le nombre de ceux qui recherchent la protection
américaine.
Et si la sagesse populaire se trompait ? Si le
rejet quasi unanime du nucléaire d'Etat était
une erreur ? Et si l'horreur d'Hiroshima escamotait l'abomination
des guerres traditionnelles ? L'humanité en aurait-elle
la nostalgie ?
La Grande-Bretagne ayant manifesté, au
sein de l'AIEA une certaine intransigeance, à Téhéran,
les étudiants ont lancé des pierres et…
des tomates sur l'ambassade britannique en réclamant,
pour leur pays, la liberté de poursuivre son programme
nucléaire. La fierté nationale les animait. Pourquoi
l'Iran serait-il incapable de gérer l'indépendance
que confère la possession de l'arme atomique ? Le monde
est dirigé par ceux qui la détiennent et ils ne
cessent de se donner en exemple. Autour de l'Iran nombreux sont,
maintenant, les Etats qui gèrent convenablement cette
forme de souveraineté. Devant les conséquences
des incessantes innovations de l'humanité, les peuples
seraient-ils à ce point inégaux ? La jeunesse
iranienne ne l'admet pas.
Ses clameurs ne demeurent pas sans écho.
Il est de l'intérêt des pays producteurs de pétrole
- et non encore " nucléarisés " - de
consacrer les ressources nouvelles que procure le renchérissement
du baril aux énergies de remplacement, à commencer
par l'énergie atomique. Ses applications industrielles
contribuent au développement et ses applications militaires
apportent à la fois la sécurité et l'indépendance.
Si bien que combattre pour éliminer les armes de destruction
massive - celles-là du moins - aboutit à un résultat
opposé à celui qui était visé :
la rente pétrolière devient si rémunératrice
qu'elle finance l'interdit.
Note :
L'Iran met en œuvre 11 centrales nucléaires (fournissant
au total 2600 mégawatts), une dizaine d'autres doivent
être construites pour porter à près de 20.000
mégawatts la capacité de l'électro- nucléaire
iranien en 2025. |