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Nous aimerions tous l’avoir pour grand-mère…
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Depuis toujours elle lutte contre les barbares ! Combattante infatigable, elle vient de recevoir la distinction suprême qu’envie les plus grands soldats… Jacqueline de Romilly, a été élevée à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur. Nous déposons autour de sa plume en hommage à son esprit de résistance contre la barbarie, une brassée de Lys d’or !
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Jacqueline de Romilly et Thucydide |
Cinquième femme à recevoir une telle distinction, Jacqueline de Romilly jette un regard sur sa vie. Une vie d’exigences et de réussites : A 17 ans, elle se présente au Concours général. Nous sommes en 1930 et c’est la première fois que les jeunes filles ont le droit de se présenter à ce concours… Prix de grec et de latin tombent comme des lauriers dans son panier de moissonneuse ! Rien de ce qui suivra ne la rendra plus heureuse. Son nom est alors connu du monde entier qui reçoit la nouvelle comme un exploit…
Première femme à franchir les portes de l’Académie des inscriptions et belles- lettres, Marguerite Yourcenar la précèdera en habit vert à l’Académie Française, mais elle sera encore première femme à s’asseoir au Collège de France.
Son combat pour la pérennité de l’enseignement des langues anciennes et pour son cher grec a beau être honoré et reconnu, notre grande dame n’est pas dupe :
« Je ne suis pas très optimiste, ni pour mes chères langues anciennes, ni pour la langue française d’ailleurs, ni pour les humanités en général et, pis, guère plus pour l’avenir de notre civilisation. S’il n’y a pas un sursaut, nous allons vers une catastrophe et nous entrerons dans une ère de barbarie… Ce qui me passionne dans les textes grecs, c’est la rencontre avec la naissance de la pensée rationnelle, de la réflexion, c’est l’irruption de la lumière qui est apparue pour la première fois dans un monde encore confus et obscur. Toute la morale politique et la philosophie hellènes visent à la clarté et à l’universel. Et elles ont réussi, rien n’a vieilli, leurs préoccupations sont d’une telle actualité ! Apprendre à penser, à réfléchir, à être précis, à peser les termes de son discours, à échanger les concepts, à écouter l’autre, c’est être capable de dialoguer, c’est le seul moyen d’endiguer la violence effrayante qui monte autour de nous. La parole est le rempart contre la bestialité. Quand on ne sait pas, quand on ne peut pas s’exprimer, quand on manie que de vagues approximations, comme beaucoup de jeunes de nos jours, quand la parole n’est pas suffisante pour être entendue, pas assez élaborée parce que la pensée est confuse et embrouillée, il ne reste que les poings, les coups, la violence fruste, stupide, aveugle. Et c’est ce qui menace d’engloutir notre idéal occidental et humaniste. »
Dites-nous encore « grand-mère »…
Dans un trésor d’entretien dont nous vous livrons quelques extraits, Liliane Delwasse (Le Point du 25 janvier 2007) questionne…
« Il existe d’autres formes de pensée que littéraire, sans pour autant tomber dans la barbarie. »
Et la « grand-mère » à laquelle nous rêvons tous de poursuivre :
« Sans doute, mais plus simplistes, qui assènent des vérités toutes faites, pauvres et sans nuances. Et qui risquent donc de déboucher sur une pensée appauvrie, squelettique. La pensée demande des correctifs, des nuances, de la subtilité, pas des dogmes tout faits issus des fast-foods de la réflexion. Ma chaire au Collège de France s’intitulait « La Grèce et la formation de la pensée morale et politique ». C’est cette construction que j’admire, qui a jeté les fondements de notre organisation et de notre pensée occidentale et que je ne peux accepter de voir rejetée et oubliée alors qu’elle n’a jamais été aussi nécessaire. Je connais des cas d’établissements scolaires où l’on ferme l’option grec faute de crédits, soi-disant, ou pour des raisons fallacieuses d’emploi du temps alors qu’il y a quinze ou vingt élèves inscrits. On craint sans doute que les élèves ne se forment un jugement trop acéré, qu’ils ne deviennent trop intelligents, qu’ils ne remettent en question la société telle qu’elle est… »
Et Liliane Delwasse de se risquer…
« Vous craigniez une guerre des civilisations ? »
« Ne simplifions pas, là encore. Je refuse de résumer, de schématiser les enjeux en termes politiciens qui seraient plein d’allusions anachroniques. Le danger de la démocratie, le seul, le vrai danger, c’est la démagogie. Ne tombons pas dedans. Dans mon « Alcibiade ou les dangers de l’ambition », j’analyse cet écueil. Rien n’a changé depuis le temps d’Alcibiade. Les mutations sont marginales, anecdotiques. Sauf que l’inculture a gagné du terrain… »
Et notre grande dame, la « grand-mère » que nous aimerions tous avoir,regarde de ses yeux clairs la vieillesse contre laquelle elle mène combat, combat que nous mènerons tous et que nous perdrons… « Tout se dégrade, se défait, pouah, affreux ! On peut avoir acquis des qualités de sagesse, de hauteur de vue, de courage moral, de stoïcisme (il faut bien se consoler avec des aspects positifs), mais on perd la vue, l’ouïe, la marche… »
Mais notre « grand-mère » voit et entend le monde comme personne ! Elle résiste et lutte !
Son secret ?
« La passion, pardi ! La passion de ce que je fais, de mon travail, de mes recherches, et puis l’amour, l’amour pour mon cher Thucydide. »
Quelle plus belle leçon ? Merci « Grand-mère » ! Nous allons vider nos tirelires et acheter « Alcibiade ou les dangers de l’ambition ». Nous gravons dans le marbre que le danger de la démocratie, le seul, le vrai danger, c’est la démagogie ! Et nous enverrons « Alcibiade… » à tous les candidats.
Nous n’oublierons pas votre cher Thucydide…
Tout comme lui, vous nous offrez « un bien pour toujours »…
Et nous vous baisons mille fois les mains, « grand-mère » !
Un grand bravo à Liliane Delwasse et à l’hebdomadaire « Le Point » pour cet entretien.
Portemont, le 18 février 2007
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