Une arrivée en avion à Kaboul remet en mémoire Dien-Bien-Phu. Les dimensions de la vallée, les contreforts qui la dominent, l’aéroport hérissé de défenses et jusqu’aux points d’appui adossés aux axes d’entrée, tout cela remémore la cuvette où nos soldats connurent, en 1954, le désastre et la gloire.
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Kaboul... |
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Dien-Bien-Phu... |
Mais la ressemblance ne s’arrête pas là. La capitale afghane, peuplée aujourd’hui de trois millions de quasi réfugiés, passe à l’état de siège : alors que les Taleban s’infiltrent dans la population, les routes d’accès se ferment. Les Etats-Unis et l’OTAN vont jusqu'à payer indirectement les insurgés pour obtenir l’approvisionnement terrestre de la garnison. Les Américains sont si conscients de la gravité de la situation qu’ils augmentent d’un tiers leur contingent par un renfort de 17 000 hommes qui sera déployé au printemps au sud de l’agglomération. Notons que l’environnement populeux de Kaboul est mille fois plus dangereux que celui, agreste, de Dien-Bien-Phu : il permet d’installer des commandos auprès des points d’appui et fournit le terreau d’un fanatisme qui pourrait submerger les défenseurs. Le seul fait qui puisse reporter de quelques années l’échéance de cet assaut est l’extrême lassitude du peuple afghan épuisé par trois guerres successives.
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Attentat suicide à Kaboul - 07/07/2008 |
Le peuple afghan, au fil de son histoire, a plusieurs fois illustré sa capacité à chasser les étrangers. Il est facile d’envahir l’Afghanistan, pays divisé dans lequel on peut toujours s’appuyer sur une faction. Mais le tenir est une autre affaire ! L’Afghan, en effet, et en particulier le Pachtoun, se caractérise par une xénophobie latente. Pour peu que le nouveau venu fasse preuve d’arrogance, pour peu qu’il n’appartienne pas à l’islam, et voici l’unité qui se reconstitue contre lui. Les Anglais qui ont essuyé en moins d’un siècle, de 1838 à 1921, trois échecs en s’aventurant en pays pachtoun, auraient dû s’en souvenir. Mais non ! Quel Anglo-saxon revenu à Kaboul s’est rappelé le désastre infligé en 1842 aux 4500 hommes du premier corps expéditionnaire britannique ?
Contraints de quitter la capitale afghane, ils ont disparu à l’exception d’un seul, le docteur Brydon. Aujourd’hui, comme en 1880, voici les mêmes Britanniques enlisés dans l’Helmand. Sait-on qu’alors, dans cette région, au cours de la bataille de Maïvand, l’armée de Sa Majesté, face à des guerriers déchaînés, s’est débandée perdant 800 hommes sauvagement tués, tous ses canons et même deux étendards ? Les Afghans, il est vrai, avaient été fanatisés par une passionaria locale, Malalaï, qui leur répétait : « si tu reviens vivant de Maïvand, la honte sera sur toi ! ».

En 1919, enfin, alors que l’émir Amanullah, ulcéré par les contrôles anglais sur sa politique étrangère, vient d’attaquer à l’improviste la garnison anglaise, Londres, déjà, se met à bombarder par avion le palais royal. Le monarque fait mine de céder, mais la maladresse anglo-saxonne laisse des traces profondes dans un peuple plus indomptable que jamais.
Il le montre de 1979 à 1989 contre les Soviétiques. Face à la montée des périls, ces derniers ont le mérite de réussir un repli avant que la nasse ne se referme sur eux. Cette nasse correspondait à un étranglement terrestre de la capitale par les résistants complété par l’utilisation de missiles anti-aériens stinger fournis par les occidentaux.
Puisse nos troupes de l’OTAN se retirer à temps ! Sinon, notamment à Kaboul, comment faire face à des foules fanatisées ? Aujourd’hui déjà, il y a pléthore de volontaires pour les attentats par kamikazes alors même que l’armement des Taleban s’améliore. Comme à l’état-major de Saïgon où prévalait le point de vue selon lequel le Viet-Minh ne pourrait installer son artillerie lourde autour de la cuvette, domine de nos jours à l’OTAN l’opinion que les insurgés ne pourront se procurer les missiles anti-aériens qui leur permettraient d’acquérir la supériorité. Or nombre d’ex-Soviétiques, humiliés naguère par les stinger remis aux mujjahidines, rêvent d’agir de même avec les révoltés. Par ailleurs, on signale de ci de là l’utilisation en Afghanistan des premiers missiles sol-air achetés sur le marché parallèle…Que deviendront les points d’appui isolés par les insurgés lorsque les hélicoptères ne pourront plus assurer le ravitaillement ?
A quoi bon insister ? La guerre a été perdue dès novembre 2001. Le peuple afghan, révulsé par la dictature des Taleban, venait pourtant d’accueillir avec curiosité sinon bienveillance –hospitalité oblige- ces étrangers qui promettaient d’apporter le renouveau et la richesse. Hélas ! A peine les Américains étaient-ils arrivés qu’ils procédaient à des bombardements massifs.
Depuis, les Etats-Unis et, à leur remorque, l’OTAN, n’ont cessé d’accumuler les fautes graves. Ils n’ont pas lutté contre la culture du pavot qui finance de plus en plus l’insurrection. Ils n’ont pas établi un contact suffisant avec la population. Enfin, alors qu’ils avaient affaire à une société médiévale, ils ont promu un système démocratique inadapté, assorti d’un pouvoir fantoche : seule la famille royale, autour du roi Zaher Shah, avait l’aura et le savoir-faire nécessaires pour brider les seigneurs de la guerre et lutter contre la corruption.
Malgré l’aggravation de la situation, les Américains s’accrochent. Ils le font surtout parce que leurs bases dans la région leur offrent un pivot idéal pour prendre à revers aussi bien l’Iran ou la Chine que la Russie. Devant l’importance de l’enjeu, ne vaudrait-il pas mieux, au nom de l’efficacité, qu’ils se désengageassent, sinon des bases de Bagram et de Kandahar, du moins de Kaboul trop menacé ?
Ils retrouveraient ainsi une liberté de manœuvre leur permettant, entre autres, de mieux lutter contre la culture du pavot. Que les Russes et les Chinois – et, à travers eux, l’Organisation de coopération de Shanghaï - soient alors obligés d’intervenir serait logique : l’insécurité afghane n’est-elle pas, d’abord, le problème des pays de la zone ?
Si les Américains persistent dans leur guerre, une question se pose, pour nous Français comme pour nos comparses de l’OTAN : comment tirer notre épingle d’un « très grand jeu » qui, pour l’instant, ne nous concerne pas ? Attendons que cette guerre s’effectue réellement contre la drogue. Alors, mais alors seulement, notre devoir sera d’y participer.
René Cagnat
°Colonel (er), auteur de La rumeur des steppes (Payot), René Cagnat s’est retiré au Kyrgyzstan d’où il suit l’évolution de la situation en Asie centrale. |