Genèse de l’armement nucléaire français
Pour être compris, un des aspects de la genèse de l’armement nucléaire français – et des plus décisifs – doit être évoqué dans le cadre du rapport de forces qui prévalait à la fin de la Seconde guerre mondiale. Celui-ci était ainsi caractérisé :
-Rivalités politiques, économiques et militaires opposant l’Ouest à l’Est.
-Monopole nucléaire détenu par les Etats-Unis. La loi Mac Mahon entendait mettre la nouvelle énergie au seul service des économies civiles.( La loi Mac Mahon de juillet 1946 ou Atomic Energy Act, du nom du sénateur « démocrate » du Connecticut Brien MacMahon, président de l’ « U.S. Senate Special Committee on Atomic Energy »)-Le plan Baruch fut un essai d’internationalisation de toutes les activités relatives à la désintégration de la matière. L’U.R.R.S. fit échouer ce projet. (Le plan Baruch présentant la position américaine devant la commission de l'Energie Atomique des Nations Unies (14 juin 1946).
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Dès novembre 1945, Truman signe avec Attlee (premier ministre britannique), une déclaration affirmant qu'aucun pays ne devrait avoir le monopole d'utilisation de ces armes. Ce projet, connu sous le nom de Plan Baruch prévoyait la gestion par un organisme international des installations nucléaires de tous les pays. Il fut arrêté par un simple "niet" du russe Gromyko, alors représentant soviétique à l'ONU. Les autres projets n'eurent pas plus de succès.
http://www.dachary.org/obses/etats-unis.html |
-Le 23 septembre 1949, le président Truman révéla la première explosion expérimentale nucléaire soviétique. Elle eut lieu en août 1949.
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Bombe A, soviétique « RDS-1 » testée le 29 août 1949. |
Elle décidera Truman à lancer l’étude de la bombe thermonucléaire. Elle fut expérimentée à Eniwetok en novembre 1952.
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Harry Truman |
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Le 31 octobre 1952, les Etats-Unis firent exploser la première bombe H (bombe thermonucléaire ou à hydrogène), dans un îlot du Pacifique nommé Eniwetok. Elle avait été conçue par Edward Teller et était le résultat d’une recherche effectuée à partir de la bombe A, commencée en 1949 et aboutie en 1951.
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-Entre temps, le 3 octobre 1952, la Grande-Bretagne procéda à ses premières expérimentations en Australie.
Et la France ?
Elle possède un fort potentiel scientifique. Mais, dans une première phase, le Commissariat à l’Energie Atomique n’a eu d’objectif que scientifique. Y travaillèrent : Joliot-Curie, Francis Perrin, Dautry, professeur Auger et aussi les équipes qui collaborèrent au projet américain et américano-canadien, tels Halban, Kowarsky, Goldschmidt. Dans une seconde phase, grâce à des hommes politiques courageux et clairvoyants comme Félix Gaillard, Antoine Pinay, Pleven… L’industrie prit le dessus et fut ouvert l’avenir des applications militaires. Mais, malgré leur perspicacité et leurs talents, les avocats du militaire, tels l’amiral Castex et le colonel Ailleret demeurèrent marginaux et j’étais dans leur sillage.
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Amiral Castex |
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Général Ailleret |
La bombe soviétique en 1949 allait tout changer.
1) La planification de l’OTAN face aux Soviétiques a été bouleversée. Désormais, l’atome était partagé et il fallait en tenir compte.
2) Le Commandement suprême de l’OTAN change de titulaire avec le général Gruenther assisté du maréchal Montgomery et du général Norstad pour l’aviation.

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Maréchal Montgomery |
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Général Lauris Norstad |
Un groupe de travail de quatre jeunes colonels (2 américains, 1 britannique, 1 français – votre serviteur -) fut mis sur pied (août 1953) avec mission d’intégrer le recours à l’atome dans les plans.
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Archives Général Gallois |
Après trois ans de travail, un document inspiré par nos études fut officiellement approuvé par le Conseil atlantique.
Mais en février 1956, je posais à mes chefs la question suivante : « Nous venons d’engager les Etats-Unis à défendre l’Europe de l’ouest par tous les moyens, à commencer par l’atome. Aujourd’hui, l’Amérique est hors de portée des armes soviétiques et elle peut prendre ce risque. Qu’en sera-t-il demain lorsque les armes russes auront une portée suffisante pour mettre le territoire américain en première ligne ? « Bonne question, faites-nous une étude sur ce thème » me fut-il répondu.
Je préparais un texte et les tableaux illustratifs correspondants en comparant, en fonction du passage des ans, d’une part, la nature et l’ampleur du risque pris par les Etats-Unis à recourir à l’atome au profit de l’Europe et, d’autre part, la valeur évolutive de cette Europe, du moins appréciée par les Etats-Unis. Et je fixais au début des années 60 le moment où recourir à l’atome pour défendre l’Europe de l’Ouest apparaîtra exorbitant, l’U.R.S.S. ayant les moyens, en représailles, de détruire les Etats-Unis.
Ainsi, l’arme atomique sera réservée à la défense du vital, l’Amérique en l’occurrence.
L’exposé correspondant amena le général Norstad à en approuver la logique et à m’inciter à rendre compte à mon gouvernement des dangers d’une telle évolution.
J’objectais qu’avec les événements d’Algérie, mon gouvernement avait des soucis plus pressants.
« Vous avez tort, répondit le général Norstad, votre devoir est d’informer vos dirigeants des caractéristiques nouvelles de l’ère nucléaire ».
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Guy Mollet |
Et c’est ainsi que, par l’intermédiaire de Chaban-Delmas, un ami, je demandais à être reçu par le Premier ministre, à l’époque Guy Mollet (soirée du 14 au 15 mars 1956 à Matignon, presque jusqu’à l’aube). Cette rencontre a été maintes fois évoquée. En substance, l’échange de vues a été le suivant :
Le Premier ministre : « Si je comprends le sens de votre exposé, vous voulez que la France s’engage dans le nucléaire militaire ? »
« Oui, Monsieur le Président, il faut y aller, les jours sont comptés. »
- Toutes les conditions ne sont pas réunies : je viens de faire ma campagne électorale sur trois thèmes :
- la paix en Algérie ;
- la réduction des impôts ;
- le désarmement.
- Or, je fais la guerre en Algérie, je ne réduis pas les impôts et vous voudriez, qu’en outre, je fasse la « bombe » ? »
- Vous avez déçu l’opinion sur deux de vos promesses, d’ailleurs d’ordre conjoncturel, alors qu’il s’agit de la sécurité du pays, sur le long terme.
- Ce n’est pas vous qui allez devant l’électeur !
- Mais c’est de lui qu’il est question. Sa sécurité et son indépendance sont prioritaires.
A ce point du débat, Chaban-Delmas intervint : « Gallois a raison, il faut lever le voile, cesser les ambiguïtés. La population doit savoir le véritable objectif de nos travaux sur la désintégration de la matière… nos alliés, d’ailleurs, nous y engagent… »
Passé une heure du matin, Guy Mollet céda… « On va la faire, votre sacrée bombe » déclara-t-il. J’appelle au téléphone Bourgès-Maunoury – alors ministre des Armées – pour qu’il voit de suite. Gallois et ses documents.
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Maurice Bourgès-Maunoury |
Rendez-vous fut pris pour 11h00, soit une dizaine d’heures plus tard.
Le Ministre m’accueillit favorablement : « Inutile de recommencer ici votre exposé. Le général Ailleret m’a convaincu et je suis heureux de la décision du Président du Conseil… Mais tout mon entourage ne l’est pas. Préparez-moi un « amphi » sur le sujet, vous parlerez devant les directeurs du ministère et leurs états-majors ».
L’ « amphi » eut lieu au début juillet 1956 alors que l’EURATOM était en discussion. Tous ne furent pas convaincus et le général Jouhaud, pour l’aviation, m’accusa de proposer un armement qui réduirait les effectifs ; donc l’avancement.
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Général d'Armée aérienne Edmond JOUHAUD |
Au lendemain de l’entretien de Matignon, j’en rendis compte au général Norstad. Celui-ci m’engagea à rencontrer le général De Gaulle et de lui détailler les particularités de l’ère nucléaire.
Comme je jugeais la démarche superflue, il insista. « J’ai lu la traduction de ses livres… c’est un grand esprit… il faut le mettre au courant de vos travaux à l’OTAN et de tout ce que vous avez appris ici… ».
« Le général ne reviendra jamais au pouvoir…, c’est l’homme des chars… pas de l’énorme discontinuité créée par l’avènement de l’atome militaire… » objectais-je…
Rien n’y fit. Discipliné, spéculant sur l’amitié de René Lucien, patron de la firme Messier et militant gaulliste, je lui demandais de solliciter le général afin qu’il me reçoive. Et dans la soirée du 1er au 2 avril 1956, le général De Gaulle me reçut rue La Pérouse où il séjournait chaque semaine pour un court déplacement à Paris. Je lui présentais une douzaine de tableaux que le général Norstad m’avait permis d’emprunter à la « chambre forte » du Quartier général de l’OTAN (SHAPE), où ils accompagnèrent nos « amphis ». L’exposé dura approximativement une heure, puis, le général commença un long monologue, reprenant les idées et les faits qui venaient de lui être soumis, les complétant et les enrichissant, leur donnant une portée politique que je n’avais pas su traiter. Suivirent les questions, les précisions éclairant ce que j’avais laissé dans l’ombre. Le général s’étendit sur deux thèmes que j’avais évoqués :
- Cette arme est celle de l’indépendance, nul besoin de « protecteurs » nationalement, elle est intimidante.
- Cette arme annule les notions millénaires de supériorité numérique des forces armées. Elle est un égalisateur de puissance. Il suffit qu’elle soit en mesure d’infliger une « quantité » de mal équivalente aux bénéfices que rapporterait à l’adversaire le recours à la force… « Oui, vous avez raison, s’exclama le général, dans notre cas, il suffit que nous soyons capables de leur arracher un bras pour qu’ils nous respectent ».
C’était l’essence de ce que j’appelais la « dissuasion proportionnée ».
Frapper et détruite les Etats-Unis, c’eût été acquérir la domination mondiale et le risque correspondant pouvait être envisagé.
S’en prendre à la France n’eût procuré que des avantages stratégiques régionaux, si bien que seul un risque bien moindre se serait révélé – peut être – acceptable.
L’échange de vues se prolongea tard dans la nuit. Le général y mit un terme : « Allez vous reposer, il est tard… Je veillerai sur votre carrière », me dit-il en me serrant la main.
Je rendis compte au général Norstad de l’intérêt qu’avait manifesté le général De Gaulle et il en fut satisfait.
Dans le contexte de l’époque, cette attitude était inattendue en raison des réticences officielles américaines quant à la « nucléarisation » de la France et des idées politiques prêtées au général De Gaulle. Mais Norstad exerçait son haut commandement avec passion. Il s’agissait de défendre l’Europe de l’ouest de toute agression et à juste titre, il estimait que seule l’intimidation du géant soviétique pouvait imposer le non recours à la force. Plus particulièrement, Norstad avait épousé la cause de la France, lui accordant une priorité que Washington ne lui donnait pas. D’où une certaine ambiguïté dans ses rapports avec l’administration centrale américaine. A cet égard, au moins, dans une modeste mesure, j’eus une certaine influence sur lui. Je travaillais directement sous ses ordres et le voyais quotidiennement, plusieurs heures, le matin. A sa grande intelligence, il ajoutait une constante disponibilité, accordait une attention soutenue aux propositions de ses subordonnés et manifestait une grande rigueur morale… Un chef que l’on aimait servir.
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Colonel Pierre-Marie Gallois et général Norstad (Archives Général Gallois)
Légende du colonel Gallois :
Mai 1954
« Au secours de Dien Bien Phu.
Je vais chercher le général Norstad à une soirée pour l’amener chez M. Pleven au ministère de la Défense » Urgence Dien Bien Phu |
A ses préoccupations stratégiques et aéronautiques - il commandait l’aviation de l’OTAN -, Norstad joignait un intérêt surprenant pour la vie économique et sociale des pays européens, spécialement, d’ailleurs, de la France.
Réglées les questions militaires qui allaient documenter mon groupe de travail (celui formé par les quatre « hot colonels », Norstad m’interrogeait longuement sur la France, son histoire, les soucis, comme les distractions des Français. Il m’est même arrivé, de nombreuses fois, d’aller au concert ou au théâtre pour être en mesure, le lendemain, de satisfaire sa curiosité.
Elle s’est traduite, sur le plan politique, par la défense des intérêts français. Lorsque le général De Gaulle annonça son intension de sortir de l’OTAN, Norstad s’efforça d’expliquer la démarche, soulignant qu’il était de l’intérêt des Etats-Unis de conserver des liens étroits avec la France. Encore, en 1966, quatre ans après qu’il eut été contraint de démissionner, mais ancien « commandant suprême de l’OTAN » (SACEUR), il avait été amené à déposer devant une commission sénatoriale lorsque le retrait de la France devint officiel et il se rangea du côté du général De Gaulle, estimant que c’était là l’occasion de réformer l’OTAN et de résoudre le problème de l’armement atomique de l’Alliance en tenant compte des intérêts des grands alliés européens, y compris la France.
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13 février 1960. La « Gerboise Bleue »
Première arme nucléaire française. (Reggane) |
En l’occurrence, avocat des Alliés plus que de Washington, il brisa sa carrière pour défendre ses idées.
En juillet 1962, au cours d’une conférence de presse, le président Kennedy fut interrogé sur le départ du général Norstad, remplacé par le général Lemnitzer. Kennedy déclara qu’en mai 1962 Norstad était venu à Washington pour obtenir d’être mis à la retraite. En réalité, Kennedy arrangeait à sa façon le départ du général. La vérité est tout autre et Norstad me raconta en détail ses rencontres avec les autorités qui l’avaient convoqué. Voici son récit :
… « J’ai d’abord rencontré Mac Namara. Il m’accueillit chaleureusement, me félicitant pour le bon travail effectué à la tête de l’OTAN où j’étais irremplaçable… Mais, ajouta-t-il, quel malheur, pour l’Alliance et les Etats-Unis spécialement, que vous soyez malade…
- Mais je ne suis pas malade !
- Vous êtes courageux, je le sais, mais il faut d’abord vous soigner… vous nous êtes nécessaire…mais une fois votre santé rétablie… D’ailleurs à la Maison-Blanche, le président vous attend ».
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J.F.Kennedy et Mac Namara, Secrétaire à la Défense |
« Quittant le Pentagone, je me rendis à la présidence. Kennedy se montra encore plus chaleureux que Mac Namara. D‘après lui, grâce à moi, la conduite des affaires de l’OTAN était un succès. Tous les dirigeants des Alliés chanteraient mes louanges et j’avais beaucoup fait pour le prestige et le « leadership » des Etats-Unis… Mais, hélas, j’étais malade et ne pouvais mener à bien l’importante mission qui m’avait été confiée. Il me fallait du repos et des soins ».
« Mais je suis en parfaite santé ».
« Vous dominez votre mal, nous le savons. C’est tout à votre honneur, mais on ne peut jouer avec la santé ».
« Si je vous comprends, monsieur le Président, vous voulez que je quitte mon Commandement… qu’elle sera ma prochaine affectation ? »
« Oui, d’ailleurs votre successeur est déjà désigné (Lemnitzer). Quant à votre affectation, c’est le repos et la vie civile qui vous conviennent, c’est une perte pour le pays, mais votre santé avant tout… ».
« Voici, me dit Norstad, dans quelles conditions j’ai été « viré ». La scène se passait à Garches, au cours d’un déjeuner auquel – en tête-à-tête – Norstad m’avait invité à son retour de Washington. J’étais stupéfait par un tel cynisme, d’autant que j’ignorais la version mensongère de Kennedy.
Donc, Norstad aborda la vie civile, occupant des postes élevés dans diverses sociétés : « Corning Glass », « North West Airlines »… Il avait trop bien rempli sa mission : défendre l’Europe de l’ouest, engageant à cet effet l’Amérique dans une politique plus conforme aux intérêts européens qu’à son pays.
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Archives Général Gallois |
Pierre-Marie Gallois
Juillet 2008 |