mardi 02 décembre 2008

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Tout se compte…

Et aux dires des spécialistes, il est plus facile de compter les milliards de dollars que les morts… Quant aux dommages collatéraux, il ne faut pas y compter…
Une « opération de la Liberté » à 3 000 milliards de dollars… Dans le texte : « The Three Trillion Dollar War »… par Joseph E. Stiglitz et Linda Blimes…

Joseph E . Stiglitz et G.W. Bush

Monsieur Stiglitz doit savoir compter. C’est du moins ce que l’on est en droit d’attendre d’un prix Nobel d’économie, cru 2001…

Et pour nous montrer tout de go, qu’il sait compter, de nous dire : « … 3000 milliards de dollars, au bas mot, le coût économique de la guerre pour les Etats-Unis. A cette somme, il convient d’ajouter 3 000 autres milliards supportés par le reste du monde. »

Enfin une bonne nouvelle ! Nous apprenons que l’ « Oncle Sam » est « partageux » !

Le prix Nobel est vraiment, comment dit-on ? « A nice guy » ?

Il nous rafraîchi la mémoire : « L’administration Bush avait dit que la guerre coûterait 50 milliards de dollars. C’est désormais le montant que les Etats-Unis dépensent en Irak tous les trois mois. Pour un sixième du coût de la guerre, ils pourraient remettre le système de sécurité sur pied pour plus d’un demi-siècle, sans réduire les allocations ni augmenter les cotisations. »

Un drôle de comptable que Joseph E. Stiglitz qui enseigne à l’université de Columbia…

Et de préciser : « En même temps qu’il est parti en guerre, le gouvernement Bush a réduit l’impôt des plus riches, en dépit de l’existence d’un déficit budgétaire. En conséquence de quoi, il doit recourir à l’emprunt pour financer son intervention en Irak »

C’est fascinant d’apprendre qu’il y a eu dans le « bushland » une opération du genre « bouclier fiscal »

Et le professeur de poursuivre : « C’est la première fois dans l’histoire des Etats-Unis que le coût d’une guerre n’est pas supporté par l’impôt des citoyens, mais intégralement transmis aux générations futures. »

Que des nouvelles qui nous ravissent ! Chez eux aussi, ils font des cadeaux en or aux générations futures…

Et tenez vous bien devant votre écran : Dans le « bushland », l’administration est vraiment cachottière !

« Le gouvernement a tenté de cacher le coût de la guerre au public américain. Des groupes de vétérans ont dû faire appel au Freedom of Information Act (loi sur la liberté d’information) pour que soit révélé le nombre total de blessés – 15 fois celui des morts. »

Un comptable terrible que Joseph E. Stiglitz : «  Quelque 52 000  vétérans de guerre de l’Irak souffrent déjà de syndromes de stress post-traumatique. On estime que les Etats-Unis devront fournir des pensions d’invalidité à 40% des 1,65 million de soldats déjà envoyés. Au final, la facture risque de s’élever à plus de 600 milliards de dollars (à son cours actuel) en soins médicaux et pensions. »

A lire la chronique de Joseph E. Stiglitz, je doute fort qu’il ait été invité sur le porte-avions de la « Mission accomplie » : « L’idéologie et la soif de profits ont également joué un rôle dans l’augmentation du coût de la guerre. Les Etats-Unis ont fait appel à des opérateurs privés, qui n’ont pas été bon marché. Un « garde » de la société militaire privée « Blackwater Security » coûte plus de 1000 dollars par jour…
Cette guerre n’a profité qu’aux compagnies pétrolières et aux sociétés de défense. Le cours de l’action « Halliburton », ancienne société du vice-président Dick Cheney, est monté en flèche. »

Vous parlez d’un comptable… Il se mêle de tout !

« C’est l’Irak qui a le plus souffert de cette guerre mal gérée. La moitié des médecins ont fui le pays ; le taux de chômage atteint 25% ; cinq ans après le début de la guerre, Bagdad ne connaît pas plus de huit heures d’électricité par jour. Sur une population irakienne totale de 28 millions de personnes environ, 4 millions ont été déplacées et 2 millions ont quitté le pays. »

Concluant par un dicton américain : « Il n’existe pas de repas gratuit », le professeur précise : « Il n’existe pas non plus de guerre gratuite. Les Etats-Unis – et le reste du monde – n’ont pas fini de payer le prix de cette guerre. J’aurai l’occasion de l’expliquer dans une prochaine chronique. » (Les Echos du lundi 17 mars 2008)

Quel comptable ! Nous attendons la suite avec impatience…

Ebranlés par cette nouvelle : nous aussi nous allons payer ? Et pas un Manant invité sur le beau porte-avion, pour goûter au gâteau d’anniversaire !

Nous nous consolons en pensant que Joseph E. Stiglitz  n’a pas été invité, lui aussi, sur le beau porte-avions…

Léon Areva, le 20 mars 2008

Un tableau peu réjouissant :

L’impasse

David L. Petraeus, le généralissime des 155 000 soldats américains stationnés en Irak, n’est pas content du gouvernement de Bagdad. Celui-ci n’ayant "pas fait, et de loin, les efforts politiques et législatifs" attendus "en matière de réconciliation nationale", le nouveau champion des militaires, troublé par la recrudescence des violences depuis deux mois, recommande le maintien de son contingent à au moins 135 000 hommes et femmes jusqu’à la fin de l’année 2008. Et sans doute au-delà.

Cinq ans après avoir envahi l’Irak avec 190 000 GI et 60 000 Britanniques - qui ne sont plus que 5 000 -, cinq ans après avoir essayé de réaliser l’impossible rêve néo-conservateur d’instaurer la démocratie par la force dans le monde arabe avec, entre autres, l’objectif de renforcer la sécurité d’Israël, cinq ans après avoir débarrassé la région d’une de ses plus brutales dictatures, l’Amérique est embourbée dans une impasse.

La "stratégie démocratique" a été abandonnée en chemin, l’ambition n’est plus que de parvenir à stabiliser la situation.

L’Amérique a perdu 4 000 soldats, et 29 000 ont été blessés. Mais elle ne contrôle toujours pas le pays, pas même les 16 km d’autoroute qui séparent sa "zone verte" ultra fortifiée au coeur de la capitale de l’aéroport de Bagdad. Après avoir dissous toutes les forces de sécurité irakiennes - "une grave erreur", admet-on à présent -, elle a dépensé plus de 20 milliards de dollars pour entraîner et équiper 250 000 policiers et 160 000 soldats irakiens dont les chefs disent eux-mêmes qu’au mieux ils ne seront pas prêts à prendre seuls en charge la sécurité nationale "avant 2012", et celle des frontières "avant 2018". L’armée américaine est épuisée, "incapable", disait l’amiral William Fallon avant d’être contraint à la démission la semaine passée, de "combattre sur un autre front" qui ne serait pas, cette fois-ci, "choisi" comme en Irak, mais imposé.

Par ses mensonges, l’administration Bush a gâché, pour longtemps, l’image et le crédit des Etats-Unis à travers le monde. Le conflit d’Irak a contribué au quadruplement des prix du pétrole en cinq ans. Malgré les milliards de dollars injectés dans l’exploitation, la production irakienne, troisième du monde avant 2003, n’est même pas encore revenue à son niveau d’avant-guerre. Même chose pour la distribution d’eau potable - dont 40 % des populations sont désormais privées - et d’électricité, dont la majorité des Irakiens, à commencer par les 5 à 6 millions de Bagdadis, ne reçoivent guère plus de quatre à six heures par jour.
En 2007, le Pentagone estimait que 70 % des 2 milliards de dollars (1,264 milliard d’euros) d’essence, kérosène et fioul produits par la raffinerie de Baiji, la principale du pays, "disparaissaient" dans la corruption généralisée qui sévit à présent partout en Irak. Bien sûr, une portion de ces détournements, estimée à "au moins 200 millions de dollars par an", participe au financement d’une insurrection, djihadiste et/ou nationaliste, qui trouve aussi des fonds privés à foison en Arabie saoudite, en Iran et dans les Etats du Golfe. Aujourd’hui en récession, l’Amérique surendettée a emprunté l’essentiel des 500 milliards de dollars déjà dépensés dans une guerre qui a, directement et indirectement, causé la mort d’au moins 400 000 Irakiens, selon l’Organisation mondiale de la santé.

Elle a aussi déclenché, d’après le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU, la plus "vaste migration humaine" depuis la partition entre l’Inde et le Pakistan en 1947.

Environ 4,4 millions d’Irakiens sont aujourd’hui des "déplacés" qui ont fui leurs maisons, 2 millions tentent de survivre dans les pays voisins, avec tous les risques de déstabilisation politique que cela implique.

Que faire à présent ? Impossible de rester quand toutes les enquêtes d’opinion montrent que les trois quarts des 25 ou 26 millions d’Irakiens n’en peuvent plus de l’occupation. Que les enfants sont souvent les premiers à applaudir lorsque l’insurrection parvient à exploser un de leurs blindés ou à abattre un hélicoptère. Impossible de se retirer quand presque tous les analystes, les stratèges, les journalistes et la quasi-totalité des politiciens irakiens eux-mêmes prédisent qu’en pareille hypothèse un bain de sang est pratiquement assuré et l’extension de la guerre civile aux pays voisins, possible sinon probable.

Confrontés à ce dilemme, que disent les successeurs potentiels de George W. Bush ? John McCain, le candidat républicain, estime qu’un retrait militaire complet déclencherait "génocide et chaos dans toute la région".

Pour lui, l’Amérique doit être prête à rester en Irak "un siècle s’il le faut". Hillary Clinton annonce un "retrait progressif" qui commencerait dans les soixante jours suivant son élection. Mais, prudente, la candidate démocrate ne se prononce pas sur la date finale de l’opération. Barack Obama est le seul à promettre un retrait complet de "toutes les brigades de combat" dans les seize mois suivant son élection. Mais il ne dit pas ce qu’il adviendrait alors des 100 000 soldats et soldates - au moins - et des 60 000 "contractuels" civils étrangers qui s’occupent, sur le terrain, de logistique, de sécurité et des chantiers, pour l’essentiel en panne, de la reconstruction.

La guerre a réveillé des haines intercommunautaires entre chiites et sunnites dans tout le Moyen-Orient. Tandis que l’Iran pavoise et s’infiltre dans les structures étatiques de son voisin, "les" guerres d’Irak se succèdent, s’additionnent et s’amplifient. Depuis l’offensive turque du mois de février contre le PKK, le Nord essentiellement kurde est devenu une poudrière qui peut exploser à tout moment. Dans le Sud, les gangs et les milices chiites kidnappent, assassinent et s’affrontent à l’arme lourde pour le contrôle des trafics. Depuis le recrutement par les Américains de 91 000 supplétifs - à 82 % sunnites -, les affrontements intra-sunnites et intertribaux se multiplient.

Le général Petraeus peut bien tancer le gouvernement irakien pour son manque de résolution. Celui-ci, chacun le sait, n’est qu’une addition de fiefs qui ne fonctionne qu’avec la moitié de ses ministres depuis des mois parce que les autres l’ont quitté pour diverses raisons, politiques et/ou sectaires. Après cinq années de tragédie ininterrompue, ce ne sont pas les 6 000 "soldats" d’Al-Qaida - dernière estimation du renseignement militaire américain - qui maintiennent seuls l’Irak dans la guerre.

Ce sont les rivières de sang versé qui polarisent toutes les communautés comme jamais. Que les Américains s’en aillent ou qu’ils demeurent, la stabilisation de la vieille Mésopotamie n’est pas pour demain.

Patrice Claude (Grand reporter) Le Monde du 20 mars 2008

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