PRIÈRE
À JEANNE
Sainte Jeanne,
Puisque vous êtes
sainte, vous avez déjà fait des miracles, vous
savez vous y prendre, alors je vais vous demander d'en faire
un pour nous.
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Non. Parce que vous êtes
une grande sainte, je vais vous demander d'en faire dix. Et
de très grands, de très miraculeux.
Premièrement, sainte
Jeanne, je vais vous demander de faire que tous les Français
redeviennent amoureux de la France. Pas de l'Amérique
insidieuse, pas de l'Orient fascinant, pas de l'Islam séducteur.
De la France, de la doulce France.
Deuxièmement, sainte Jeanne,
je vous demanderai de faire que tous les Français inspirent de
nouveau à toutes les Françaises l'envie de porter leurs
enfants, de les porter jusqu'à leur naissance, d'en accoucher,
de les nourrir, de les élever, d'en faire des Français,
beaucoup, beaucoup de Français, ce qui nous épargnera,
entre autres, la nécessité d'encourager une immigration
que nous savons si mal intégrer.
Troisièmement, je voudrais
vous demander d'avoir une pensée pour notre belle langue française.
Rendez-nous la première partie de la négation: faites
que nous disions « je ne vais pas voter oui » et non «
jvais pas voter ouais ». Rendez-nous l’accord du participe
qui est en train de disparaître. Rendez le subjonctif à
encore que et l'indicatif à après que. Rendez-nous les
liaisons : « vous-z-aussi » et non pas « vouossi ».
Otez la bouillie de certaines bouches contemporaines, surtout celles
de beaucoup de jeunes gens et des acteurs en vogue. Faites que nous
recommencions tous à dire bonjour et non pas bonjoureu. Essayez
de nous épargner les anglicismes et les américanismes,
pas seulement dans le vocabulaire, surtout dans les tournures de phrase
contre nature que nous inspirent les langues anglo-saxonnes. Quant à
ceux qui disent conforter, ou incontournable, oui qui se laissent interpeller
au plan de leur vécu, faites que le diable les patafiole. Si
j'osais, Jeanne, si j'osais - mais je sais que j'exagère -je
vous demanderais timidement de ressusciter aussi, ne serait-ce que sporadiquement,
l'imparfait du subjonctif.
Quatrièmement, je vous demande,
sainte Jeanne, de faire que les Français redeviennent frondeurs,
gouailleurs, indisciplinés, sceptiques, qu'ils ne se laissent
plus bourrer le mou ni laver le cerveau, qu'ils sachent distinguer entre
une vessie et une lanterne, qu'ils prennent de nouveau un malin plaisir
à traverser en dehors des clous, qu'ils se rappellent le vieux
dicton picard méfie-te, qu'ils appliquent la méthode périgourdine
plus je me regarde, plus je m'attriste, plus je me compare plus je me
rassure, qu'ils sachent conclure comme il faut l'adage normand pt-êt'
ben qu'oui, pt-êt ben qu'... non ! Qu'ils n'oublient pas que dire
oui, c'est baisser la tête et que dire non, c'est relever le front.
Cinquième miracle, faites,
je vous en supplie, que les Français ne deviennent pas une plèbe
irresponsable, soucieuse de ses droits à et non plus de ses devoirs
de, perpétuellement assistée donc asservie, et ne connaissant
plus que deux catégories : tout ce qui n'est pas interdit est
obligatoire et tout ce qui n'est pas obligatoire est interdit. Je voudrais
voir les Français non pas libéraux ni libertaires, mais
libres. Affranchis. Francs, quoi. Des Français qui seraient redevenus
Francs.
Sixième miracle, je vous demande de nous rendre le respect
de l'âge.
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D'abord j'y ai intérêt et puis
c'est le respect de l'âge qui caractérise le raffinement
du cœur : peu importe si le respecté est une vieille
baderne, c'est le respectueux qui gagne à respecter,
ou, du moins, à employer les marques extérieures
du respect.
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Vladimir Volkoff |
Que voulez-vous, j'en ai assez de
constater qu'avec ma barbe blanche il n'y a que des Noirs à me
céder leur place dans le métro ! Je la refuse, d'ailleurs,
mais à la longue cela va finir par me rendre raciste, raciste
pro-Noir, bien entendu.
À propos de racisme, septième
miracle. Je voudrais voir supprimer de France le racisme puritain, anti-fumeur
et anti-buveur, qui s'empare de notre pays. Enfin, c'est affligeant.
Vous entrez dans un restaurant et la première question qu'on
vous pose, c'est « Fumeur ou Non fumeur ? » Et quand vous
dites « Non fumeur », comme moi, vous sentez aussitôt
l'approbation du jeune maître d'hôtel. Ensuite, quand vous
êtes deux et que vous commandez du vin, il vous demande d'un ton
encourageant « Une demi-bouteille ? » et quand vous répondez
comme moi « Non, une bouteille entière... pour commencer
», le jeune maître d'hôtel cache à peine sa
réprobation ou alors il sourit avec indulgence comme devant une
plaisanterie de mauvais goût. Bientôt, dans les restaurants,
on vous demandera « Buveur ou non buveur » et il y aura
un coin réservé pour les parias alcoolos tandis qu'aux
tables pour honnêtes gens les sodomites, les pornographes et les
drogués triomphants ne boiront que de l'eau. Épargnez-nous
cela, sainte Jeanne.
Sainte Jeanne, je voudrais aussi
voir l'administration de la justice revenir à des normes humaines.
S'il y a conflit entre un employé et un employeur, je ne voudrais
pas que l'employé eût gagné d'avance comme le recommande
le Syndicat de la magistrature. Si des enfants pervertis par la télévision
dénoncent leurs éducateurs pour pratiques sexuelles interdites,
je voudrais qu'une enquête sérieuse fût faite. Si
un cambrioleur armé s'introduit dans ma maison et que je tire
mieux que lui, je ne voudrais pas passer pour un assassin.
Neuvième miracle. Faites,
sainte Jeanne, je vous en supplie, que ce ne soit pas seulement le trente-et-un
du mois d'août et pas seulement au roi d’Angleterre, que
la France puisse se permettre de citer le général Cambronne.
Faites que ce soit tous les jours de l'année, et 366 jours les
années bissextiles et faites que ce soit à tous les potentats
du monde, s'ils nous manquent de respect. J'espère, sainte Jeanne,
ne pas vous choquer : vous avez dû en entendre d'autres quand
vous commandiez à vos troupiers médiévaux.
Dernier miracle. Sainte Jeanne,
donnez-nous une aventure. Une grande et noble aventure. Une aventure
à la mesure de la France, comme celle que vous nous aviez donnée
à l'époque de la guerre d'Algérie et que nous n'avons
pas su apprécier. Faites que nous courions des dangers, que la
vie devienne exaltante et dure, que nous oubliions nos comptes en banque,
nos livrets de caisse d'épargne, nos chaînes hi fi, nos
vacances, notre bougeotte, nos coucheries, nos barbituriques, nos prudhommes,
nos normes européennes, notre traintrain planplan, et revenez
alors, revenez sainte Jeanne, brandir votre étendard et vous
mettre à la tête de ceux qui vous suivront.
Il y en aura, sainte Jeanne, il
y en aura. Et peut-être plus que nous ne pensons.
Vadimir Volkoff, 2005. |