Du Bosphore à l’Adriatique
Abritée dans l’enceinte de la Conciergerie, à deux pas du Palais de Justice de Paris, une remarquable exposition photographique présentée par le Centre des monuments nationaux jusqu’au 27 septembre 2009, explore un aspect méconnu de l’histoire du patrimoine culturel européen.
Quelques touristes s’y pressent en cette fin de matinée du jeudi 10 septembre, sans doute séduits, comme je le fus à mon tour, par son titre engageant : ‘‘Du Bosphore à l’Adriatique’’.

Sous les voûtes de l'immense salle des Gens d’Armes, cent quatre-vingt clichés réalisés par des photographes français dans les Balkans entre 1878 et 1914, convient le visiteur à la découverte des monuments et espaces traditionnels urbains de l’Europe danubienne et ottomane, pour la plupart désormais disparus.

Cette passionnante exposition est d’abord un prétexte à accomplir un vertigineux voyage dans le temps et dans l’espace : elle se parcourt avec une curiosité soutenue ; puis, progressivement, elle fait naître insensiblement chez le visiteur une émotion inattendue, chacun se sentant gagner peu à peu par une émouvante impression de mélancolie.
Cette plongée inédite dans le passé ressuscite un monde envoûtant, à présent rayé de la carte, où se côtoyaient, entre Vienne et Istanbul, des peuples aux caractères ethniques, linguistiques et culturels des plus divers, tous soudés par leurs appartenances à des empires habsbourgeois et ottoman au soir de leurs existences, qui, au fil des siècles, ne cessèrent de s’affronter dans leurs communes ambitions territoriales.
Tout en parcourant du regard les vestiges antiques de Delphes ou d’Athènes, les monastères du mont Athos, ou les monuments de Pristina ou de Raguse, fixés cent cinquante ans plus tôt sur la pellicule, bien des souvenirs de lectures alors resurgissent à mon esprit.
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François Fejtö |
En 1988, François Fejtö journaliste et politologue français d’origine hongroise, disparu en 2008, faisait paraître un magnifique essai, « Requiem pour un empire défunt », qui mettait en lumière avec beaucoup d’intelligence, les motifs idéologiques qui avaient conduit au funeste démembrement de l’empire austro-hongrois, que le dernier des souverains habsbourgeois, le bienheureux Charles 1er , auquel Jean Sevilla vient de consacrer une belle biographie, avait vainement tenté de sauver de l’anéantissement.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Europe connaît une période d’instabilité qui ne s’est jamais depuis véritablement refermée.
Avec la disparition des empires centraux, un fascinant univers intellectuel s’effondrait, celui de la « Mitteleuropa », si bien décrit dans l’œuvre de l’écrivain italien, Claudio Magris.
Davantage qu’un espace géographique coïncidant avec l’Europe centrale danubienne, la « Mitteleuropa » demeure d’abord, dans l’inconscient collectif, un éclatant continent littéraire, aux couleurs multiples ; le mythe qui l’entoure aujourd’hui ne conserverait sans doute pas totalement intacte sa puissance d’évocation, sans l’apport fécond d’auteurs aussi significatifs que Robert Musil, Stefan Zweig ou Franz Kafka.
Dans un registre musical, les œuvres du compositeur autrichien Gustav Mahler résonnent pareillement et parviennent à exprimer la mystérieuse force de séduction qu’exerce en nous cette Europe danubienne.
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Gustav Mahler |
Lointaine par la distance qui nous en sépare, l’Europe des Balkans nous est proche par l’esprit, grâce aux liens forgés par les vertus de l’imaginaire ; de ce point de vue, cette Europe est aussi la nôtre. Elle nous fait tout autant sentir, comme en creux, l’immense fossé affectif qui sépare les peuples de l’actuelle construction européenne, si artificielle à tant d’égards.
En nous restituant la vision d’un monde désormais révolue, cette exposition artistique, aussi didactique que poétique, nous donne aussi à comprendre les limites d’un modèle impérial qui, à l’expérience, s’épuise et s’avère impuissant.
Vaincus par les armes, les empires de l’Europe Centrale ont succombé également par leur double incapacité à unifier des populations beaucoup trop hétérogènes mais aussi à transcender des univers culturels par trop composites.
A l’heure où nos oligarchies tentent d’imposer aux peuples une intégration des Etats dans un ensemble informe, déraciné et sans avenir, cette fragilité consubstantielle des puissances impériales, historiquement vérifiée, n’apporte-t-elle pas la démonstration objective de la pertinence du modèle d’organisation des Etats-Nations, à l’exemple de la France ?
Karim Ouchikh
13 septembre 2009 |