De Varennes à Valmy, une carte postale française
« Il y a des lieux où souffle l’esprit » : par ces mots évocateurs, Maurice Barrès nous introduit à son œuvre maîtresse, admirable entre toutes, « La colline inspirée », rédigée dans ses premières lignes voici tout juste cent ans, dans laquelle il se livra non sans réussite à l’évocation romanesque du mythe puissant de la montagne sacrée de Sion-Vaudémont, haut lieu historique et religieux de la Lorraine.

Dans l’affrontement permanent qui oppose les forces de l’esprit à celles du matérialisme ambiant, si destructeur du sentiment d’unité nationale qui soude, de moins en moins hélas !, les Français, jetons-nous sans hésitation dans la mêlée et dès lors ne renonçons aucunement, aussitôt que l’occasion s’en présente, à partir en quête de ces hauts lieux où l’Histoire millénaire de notre pays a suspendu son souffle et qui forgent en chacun de nous la matière de notre géographie intérieure.
Août 2009 : sur la route menant à cette belle région de Lorraine, deux destinations, également inspirées, retiennent précisément l’attention du voyageur et l’invitent instantanément, comme en réponse à un appel à une fidélité française, à une salutaire anamnèse.
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Nichée aux confins de la dense forêt de l’Argonne qui tapisse de ses bois épais le relief accidenté qui sépare soudainement, comme surgit de nulle part, la vaste plaine champenoise de l’espace lorrain, Varennes-en-Argonne, petite bourgade d’à peine mille habitants, parcourue en son milieu par l’Aire, douce rivière de faible profondeur, est une commune rurale retirée, accueillante et paisible, comme le département de la Meuse, si attachant, en compte beaucoup.


Situé sur les hauteurs du village, l’ancien beffroi, jadis clocher de l’église de l’ancien château, domine la bourgade et semble désormais veiller au respect d’une quiétude dont l’harmonie fut profondément bouleversée par les destructions de la Première Guerre Mondiale ; elle en porte toujours les lourds stigmates, qui demeurent à jamais inscrits dans son paysage comme dans le cœur de ses habitants.
Unissant indissolublement son histoire à la mémoire collective de notre pays, un autre souvenir, encore plus intense, ancien de près de deux cent vingt ans, hante toujours Varennes, celui de l’équipée du Roi Louis XVI dont l’issue funeste scella de façon probablement définitive dans l’esprit des Français, le sort de la royauté en France.

Les Etats Généraux réunis en 1789 par Louis XVI ont précipité vers l’abîme une monarchie française dont l’autorité, battue en brèche de toute part, était défaillante depuis bien des années. En dépit de sa volonté sincère de remédier aux nombreux abus dont le pays fut alors trop souvent victime, le Roi n’en pris l’initiative que trop tardivement, en ne s’attaquant qu’avec infortune aux réformes administratives et financières que réclamait, dans ses profondeurs, le royaume de France.
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Dubois-Crancé prononce le serment du Jeu de Paume, le 20 juin 1789 |
Le cours des évènements révolutionnaires qui lui échappèrent de bout en bout, se sont précipités dès la tragique prise de la Bastille, le 14 juillet 1789.
Depuis près de deux ans qu’il est astreint avec sa famille à demeurer aux Tuileries, soumis à l’étroite et pesante surveillance d’une population parisienne aux réactions imprévisibles qui lui interdit tout mouvement, Louis XVI ne se sent plus en sécurité.
Les conseillers du roi fondent tous leurs espoirs dans une intervention étrangère, qui serait de nature à intimider les forces révolutionnaires et à rétablir la plénitude des pouvoirs du souverain. Le Roi ne peut-il en effet compter sur l’appui de son beau-frère, l’empereur d’Autriche, avec qui il demeure toujours en relation, et sur la fidélité d’une armée française placée, aux alentours de la ville de Metz, sous le commandement du marquis de Bouillé ?
Louis XVI se décide à quitter les Tuileries dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, avec la Reine Marie-Antoinette, ses deux enfants et sa sœur, Madame Elisabeth, accompagné d’une poignée de gardes du corps.
Refusons à cet instant de céder à la facilité comme nous y invite la croyance tenace qui juge un peu trop rapidement que ce départ attesterait à coup sûr de la volonté de Louis XVI de conspirer avec l’empereur d’Autriche contre les intérêts de la France. Avant tout désireux de mettre sa famille en sécurité, probablement à Montmédy et d’y préserver ses possibilités d’action, le Roi, qui avait une haute idée des devoirs de sa charge, ne projetait certainement pas de fuir son royaume aussi pitoyablement et d’abandonner ses sujets qu’il chérissait, dans le dessein, jamais avéré, de s’allier aux puissances coalisées.
L’expédition a été en tout les cas soigneusement préparée. Les retards et les maladresses se multiplient pourtant, tandis que les troupes qui devaient accompagner le convoi le long du parcours, ne sont pas au rendez-vous.
La lourde berline parvient enfin, péniblement, à atteindre Varennes en fin de journée, ultime étape d’une expédition qui doit permettre au Roi de rallier les premières troupes du marquis de Bouillé qui l’attendent, à quelques centaines de mètres, à l’autre extrémité de la partie basse du village.
Louis XVI et sa famille s’arrêtent dans la ville haute, pour s’accorder une pause.
Cet arrêt, de quelques dizaines de minutes, leur sera fatal.

Il a été reconnu en effet quelques heures auparavant lors de l’étape précédente, à Sainte-Menehould, par le maître de poste, le sinistre Drouet, qui l’a pris aussitôt en chasse ; arrivé à Varennes, celui-ci ameute la population tant et si bien que la famille royale est assaillie et ne peut reprendre son chemin.
Louis XVI est arrêté le 21 juin, vers minuit.

Le Roi n’oppose aucune résistance, à quelques dizaines de mètres seulement du pont de l’Aire qu’il aurait pu pourtant franchir sans trop d’encombres, s’il avait voulu forcer résolument le destin.
Aussitôt reconduit à Paris sous bonne escorte de la garde nationale, il regagne le 25 juin les Tuileries, au milieu d’une foule hostile qui ne lui pardonne pas une échappée qui fut regardée, bien à tort, comme une trahison à la patrie.
C’en était fini de l’équipée éprouvante qui devait permettre de conduire le roi et les siens à l’abri des tumultes parisiens et avec elle, les espoirs de rétablissement d’une royauté libérée de la tutelle révolutionnaire, dont Louis XVI nourrissait le secret espoir pour le bien de la France.
Avant qu’il ne soit emporté par l’épuisement, le 2 avril 1791, Mirabeau avait recommandé au souverain, à maintes reprises, de ne se réfugier dans ses provinces qu’avec le plus grand discernement, en choisissant de préférence Rouen ou la Vendée plutôt que les villes situées à l’est du royaume, trop proches des forces ennemies massivement concentrées aux frontières du Rhin.
Le grand orateur redoutait avec clairvoyance les conséquences d’un malentendu, en tout point dommageable pour l’image de la royauté et de la personne du Roi, que ne pouvait manquer de produire un départ qui aurait été inévitablement interprété aux yeux des Français qui lui avait conservé jusqu’alors un sentiment de profonde fidélité, comme un ralliement aux puissances coalisées.
De fait, les forces révolutionnaires s’appliquèrent si bien à déformer les motivations réelles de Louis XVI, aidées en cela par son indécision, qu’ils parvinrent à ébranler de manière irréparable la confiance des Français en leur souverain, au point que ces derniers durent se résoudre à admettre à cet instant que l’exercice du gouvernement de la France puisse désormais se concevoir hors la personne du Roi.
Les Français donnèrent finalement raison à l’intuition de Mirabeau et firent par la suite, dans la conduite des affaires du pays, l’expérience du régime républicain, se détachant ainsi comme à regret de la royauté.
Au bout du compte, n’est-ce pas à Varennes qu’il convient rétrospectivement de dresser l’acte de naissance de la République en France ?
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Retour de la famille royale à Paris le 25 juin 1791, après la « fuite à Varennes ».
gravure coloriée, Musée Carnavalet, Paris. |
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En quittant l’autoroute A4, à hauteur de la bretelle de sortie de Sainte-Menehould dans le département de la Marne, le regard est attiré par un moulin, juché sur une colline qui se détache nettement de l’horizon, à deux pas de la forêt d’Argonne.
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Le moulin de Valmy avant sa destruction par la tempête de décembre 1999. |
Il se dresse là, isolé dans une noble solitude, comme tout droit sorti, intact, du beau tableau du peintre Horace Vernet, affrontant solidement les intempéries qui assaillent régulièrement cette hauteur, comme cette terrible tempête du 26 décembre 1999 qui le détruisit entièrement et dont il ne se releva qu’à la faveur d’une réconfortante mobilisation nationale.
Défiant fièrement le temps, ses ailes semblent toujours porter témoignage d’un évènement qui a marqué l’histoire de France, voici plus de deux siècles.
Nous sommes à Valmy où s’est joué le 20 septembre 1792, le temps d’une bataille, le sort de la Révolution.
Une bataille ? Plutôt une maigre canonnade, dont les suites devaient néanmoins modifier considérablement le sort des évènements militaires.
Au lendemain de la sanglante insurrection du Dix Août dont les conséquences politiques marquèrent la fin de la monarchie constitutionnelle et les massacres abominables de Septembre qui s’en suivirent, les armées du Duc de Brunswick, général en chef des armées prussienne et autrichienne, renforcées des forces émigrées, se dirigent vers Paris, prêtes à secourir la famille royale et à rétablir une royauté délivrée de ses fers révolutionnaires.
Le 2 septembre, Verdun tombe aux mains des prussiens, qui s’installent très rapidement sur la plaine champenoise, à sept jours de marche de la capitale.
Les armées françaises du Nord et du Centre, commandées respectivement par les généraux Dumouriez et Kellerman, se portent aux devants des troupes ennemies et s’établissent le long des collines de l’Argonne.
Sur les hauteurs dominées par le moulin de Valmy, 47.000 combattants français, placés sous les ordres de Kellerman, composés en grande partie de bataillons de volontaires, inégalement répartis, font face aux 34.000 hommes expérimentés qui forment en contrebas l’infanterie prussienne de Brunswick, la plus redoutée d’Europe.
Sous un ciel encore masqué par une brume matinale qui peine à se dissiper, les troupes prussiennes repartent en fin de matinée, confiantes, à l’assaut des hauteurs des hauteurs de Valmy, en parfait ordre de bataille.
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Vive la Nation! - Gravure extraite d'un manuel scolaire de 1968 |
Il est 14 heures environs. L’infanterie prussienne approche de nouveau, Kellerman harangue ses troupes au cri célèbre de « Vive la Nation », en brandissant au vent son sabre et son chapeau à plumes tricolores.
Les lignes françaises qui faisaient preuve jusqu’alors d’attentisme, s’ébranlent impeccablement, subitement galvanisées, et mènent résolument l’attaque en ouvrant un feu nourri sur les Prussiens, appuyées en cela par une artillerie meurtrière qui entre également en action.
L’intensité de la réaction française impressionne et jette l’effroi parmi les troupes prussiennes, comme stupéfaites par une si soudaine énergie ; elles stoppent aussitôt leur progression, sous les feux nourris des deux artilleries.
Le doute vient de changer de camp.
Il est 16 heures : Kellerman, qui s’attend alors à une contre-attaque à la baïonnette, s’étonne de l’atonie des troupes ennemies. Elles demeurent figées, comme tétanisées.
En fin de journée, les munitions commencent à s’épuiser, le duel d’artillerie cesse.
Sous une pluie fine, le silence règne.
Les combats viennent de prendre fin.
Le lendemain, à Paris, la République est proclamée.
A Valmy, la bataille ne fut militairement ni gagnée ni perdue, par aucun des deux belligérants ; dans ces affrontements limités, sans combats décisifs réels, les Français déplorèrent la perte d’environs 300 hommes et les Prussiens, moins de 200.

L’armée française que l’on croyait définitivement affaiblie par le départ précipité par l’émigration de 6.000 de ses 9.000 officiers et diminuée par la désertion massive d’une partie de ses anciennes troupes de ligne, n’avait pourtant pas reculé à Valmy et venait de faire échec contre toute attente, par son opiniâtreté, sa ténacité et son esprit combatif, à une armée réputée invincible.
Désormais mise en confiance par cette victoire inattendue, ne doutant plus dès lors de ses capacités, la jeune armée républicaine était désormais capable de toutes les audaces, ce qu’elle devait prouver quatorze mois plus tard, le 6 novembre 1792, avec la victoire du général Dumouriez sur les Autrichiens à Jemmapes, avant que de n’offrir à la France, quelques années après, les prodigieuses victoires militaires qui ont émaillées l’épopée napoléonienne.
Accompagnant dans les rangs prussiens le duc de Weimar, Goethe ne s’y trompa pas lorsqu’il s’exclama devant les soldats désemparés : « De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque dans l’histoire du monde et vous pourrez dire : j’y étais » (Johann Wolfgang Goethe, Campagne de France).
De fait, écrivant de nouvelles et glorieuses pages de son histoire, la France ne devait rendre les armes que vingt-trois ans plus tard, à Waterloo.
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Peu d’évènements inédits auront marqué aussi profondément les esprits et n’auront eu des conséquences aussi graves sur le cours de l’Histoire que ceux qui se produisirent, à fronts renversés, à Varennes et à Valmy, à quinze mois d’intervalle, dans deux localités jusqu’alors parfaitement inconnues où le sort lié de la Monarchie Capétienne et de la Révolution Française devait se jouer par deux fois à peu de choses, comme par une étrange symétrie.
En définitive, si la royauté a compromis à Varennes, à son corps défendant, ses chances de se maintenir, dans la conscience des Français, à la tête d’un pays qui, au fond de lui-même, ne désirait rien moins que de la conserver, au prix certes d’indispensables réformes, elle a été défaite par procuration à Valmy, avec l’échec sur le champs de bataille de puissances coalisées trop confiantes dans leurs ressources militaires, qui furent à cette heure en tout point insuffisantes pour affronter des forces nouvelles animées, dans leur esprit combatif, d’une énergie insoupçonnée, celle de la Nation Française en armes.
Karim Ouchikh, le
13 août 2009 |