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« C’est l’épreuve des cœurs, la marque de leur trempe »

« Tels révèlent la paille secrète et éclatent sous le marteau. Tels autres condensent leur métal et rendent un son plus riche. Il faut être de ceux-là… Il faut comme des scories qui minent la solidité, éliminer tout ce qui est petit, personnel, étriqué, tout ce qui rend un son aigre et discordant… » « Ce qui demeure- lettres de soldats tombés au champ d’honneur- 1914-1918 », de Jacques Benoist-Méchin…

« Il faut être de ceux-là… » Ainsi se plaçait Marc Boasson dans une lettre du 31 décembre 1916… Marc Boasson, né à Lyon de parents israélites, jeune attaché à la direction des Beaux-arts et secrétaire de l’Ecole des hautes études sociales.
Parti comme simple soldat, il tombe au champ d’honneur en 1918, après avoir connu  le « chemin de croix de bois » de son régiment…

Le 2 août 1915, il écrivait :
« Le patriotisme ne peut être que la fleur d’une longue lignée, quelque chose comme une verdure toujours renaissante, sur un tronc puissamment, profondément enraciné. Ce sentiment existe : il est même essentiellement français. Les plus humbles y participent et en retire une dignité. Il n’a pas besoin comme le patriotisme allemand, article récent, attachement d’un empire parvenu de quarante ans, de cris et de déclamations. Et c’est pourquoi aussi, par bien des côtés, le patriotisme allemand a séduit les juifs, pourquoi il y a entre le juif et l’Empire allemand des affinités. Je ne dis pas entre le juif et la vieille Allemagne, orgueilleuse de sa lignée et fermée au juif à peine déghettoïsé. Mais dans cet Empire neuf, tendu vers l’acquisition des puissances matérielles, le Juif a eu sa place marquée de par le synchronisme même des origines. »

Et Benoist-Méchin de commenter :
« Jamais, peut-être, comme dans les lettres de ce laïc spiritualiste, incroyant mais déiste, combattant héroïque mais héros dessillé et lucide, ne fut plus noblement posé, souffert et dominé, le difficile problème du métissage de la judéité et de la francité »

Et Marc Boasson de poursuivre :
« C’est pourquoi j’estime que même après la guerre, même après avoir payé l’impôt du sang, il reste au juif français, un grand devoir à remplir : il faut qu’il rompe délibérément avec son passé juif qui le rend solidaire de toutes sortes de judaïsmes étrangers et le distrait de sa patrie, qu’il soit religieusement ce qu’il veut : il faut qu’il se déjudaïse, qu’il cesse d’être juif, que sa pensée ne connaisse plus ce judaïsme, barrière encore entre les Français de France et lui, Français avant tout… Et s’il lui faut pour cela sacrifier quelque chose de lui-même, l’hésitation n’est pas permise : qu’il ne soit pas catholique, qu’il soit païen s’il le veut, la France de la renaissance l’était bien. Qu’il ne soit plus juif, frère comme tout le répète, comme tout le crie, du Juif allemand, du Juif russe, du Juif polonais. Le judaïsme n’est pas une religion, c’est une nation, on est juif ou français. »

Quel texte !... Et ce même Marc Boasson, tout de lucidité tendue vers le sacrifice qu’il sait en embuscade, de nous relater :
« … parmi le hérissement de mille baïonnettes, en flèches de lumières, le drapeau s’est avancé, scintillant d’ors brodés, salué de sonneries, drapé, semblait-il, ainsi qu’en une pourpre de gloire, d’un refrain de Marseillaise, ah ! tout, oui, tout pouvait être demandé. Il n’y avait qu’un mot à dire, nous n’étions qu’une grande obéissance enivrée, courbée avec délire sous le souffle rugissant des cuivres, sous l’haleine de la Patrie palpitante aux plis tricolores. Quelque chose de sublime passait, et j’ai senti se hérisser la racine de mes cheveux. Grands souvenirs nationaux, comme tout s’efface devant eux ! Il importait peu que ce drapeau fut tricolore. C’était le drapeau – et de ce halo révolutionnaire qui l’auréolait, je ne retenais qu’une chose : qu’il est français. Ô France, mon pays, mon pays ensanglanté ! » (10 octobre 1916)

Quel plus beau cri d’amour ?

Gabriel Marcel ne s’y trompait pas en préfaçant les « Lettres de guerre » de Marc Boasson, (Plon 1926) :
«… l’une des symphonies spirituelles les plus émouvantes qui aient jamais été entendues »

Une ode, grave, dédiée à l’amour de la Patrie ; un amour au quotidien, dans la boue, le sang… un amour en partage, le partage des humbles… « Vitam pro fide »…

Un recueil de lettres qui était fin prêt pour une parution au printemps 1939… Quelques lettres dans la grande geste écrite par l’armée des « petits », des mots qui portent la solitude, les angoisses, les maigres joies et les grandes peurs, tous ces mots autour d’un maître mot : France !

Fernand Froidefon, aspirant au 2e zouaves :
« Chère petite Maman, je suis parti en bon petit français m’acquitter d’une dette sacrée et remplir jusqu’au bout, avec calme, ce devoir pour lequel tombent depuis tantôt neuf mois les meilleurs fils de notre belle Patrie.
Il faut libérer notre sol, il faut effacer à jamais de notre glorieuse histoire une souillure, il faut préparer une France nouvelle, une ère de paix, il faut garder française la terre de nos morts…
Puisque tu lis cette lettre, je suis tombé en brave, et vers ma chère maison, vers la tombe de papa, mes dernières pensées se sont envolées… »

 P.A. Filippini, sergent à la 7e compagnie du 7e régiment d’infanterie, Jacques-Etienne Benoist de Laumont, sergent du 66e régiment d’infanterie, Ferdinand Belmont, capitaine de chasseurs alpins, Jean-Marie Le Guen qui annonce à sa mère la mort de son frère quelques jours avant d’être lui-même tué…
« … Faîtes dire un grand service pour lui sans attendre que l’acte de décès vous arrive, car cela pourrait mettre du temps, surtout maintenant qu’il y en aura tant à établir. Ce n’est pas qu’il ait besoin de prières, car il est tombé un jour de victoire en faisant son devoir. »

Des « Lettres », leçons de vivre et de mourir… à garder non loin des yeux.

Le cimetière militaire de Craonnelle, près de Craonne, qui fut l'un des lieux les plus sanglants des batailles du Chemin des Dames de la guerre 1914-1918.

Un recueil à ouvrir au gré des pages, lire à haute voix…
Une question me vient à l’esprit : Que nous auraient répondu tous ces Jacques- Etienne, ces Ferdinand, ces Robert, ces Eugène, ces Léo et d’autres par milliers et plus encore, à la question de l’identité nationale ?

Il me plait de croire que tout d’abord éberlués, dans un grand éclat de rire, ils nous auraient lancé un tonitruant « France ! »…

Un petit livre qui tient aisément dans la poche d’une veste, d’un blouson, non loin du cœur… A faire lire à toutes les « jeunes classes » et les moins jeunes…

Portemont, le 22 décembre 2009

« Ce qui demeure – Lettres de soldats tombés au champ d’honneur-1914-1918 »
Benoist-Méchin
Préface de Guy Dupré
Chez Bartillat- Essai collection Omnia

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