Lectures estivales...
Vacances et nostalgie...
Parce qu’elles offrent l’affranchissement de bien des normes sociales, les vacances estivales sont pour ceux dont la situation de fortune -humble ou grande- permet le voyage proche ou lointain un espace où affirmer les goûts, envies et passions secrètes ou publiques que routine et bien-pensance contiennent à domicile.
Etourdissement des nuits Tropéziennes pour certains, douce nostalgie des vacances familiales sous le ciel contrasté du grand Ouest pour d’autres: chacun y trouve son compte, et, souhaitons-le, en revient requinqué.
Lectures, aussi. Et puisque le temps ne presse plus, exhumations d’ouvrages que l’on devait lire, que l’on a entrouverts plein d’entrain, et reposé en remettant à un plus tard que la fuite des jours a étouffé.
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Bernard FRANK s’impose alors. Fraîchement disparu (novembre 2006), il manque chaque semaine aux fidèles du "Nouvel Observateur", qu’il illumina de son intelligence de 1989 à sa mort. Il faut avoir lu la gorge serrée son dernier papier posthume pour comprendre l’émotion ressentie à la lecture de ses chroniques du "Monde", qui précédèrent celles de l’Observateur ("5, rue des Italiens, chroniques du Monde", Grasset, 714 pages, 24,50 euros - octobre 2007).
Quel bonheur de lecture que de le retrouver descendant en flamme le Premier Ministre CHIRAC (la période couverte par l’ouvrage est 1985-89), habillant pour l’hiver le défunt Robert HERSANT, et son "Figaro", ou célébrant, lui, juif de gauche, l’académicien français et maurrassien Jean DUTOURD dans le même temps qu’il expédie de quelques mots sans réplique le funeste Philippe PETAIN. L’intelligence de FRANK refusait toute frontière sectaire, comme tout enfermement dans un intellectualisme que l’on pourrait aujourd’hui dénommer "bobo". Forte tête capable de réclamer -et d’obtenir!- du Préfet de Police de Paris un bouquet de fleurs pour sa femme et une lettre d’excuses pour lui suite à une contravention indue, bon vivant, oenologue amateur en remontrant à bien des professionnels, connaisseur incomparable des meilleurs tables de Paris et quelques autres villégiatures, il nous a quitté en plein dîner, à une table Corse du Faubourg Saint Honoré. Ce passionné d’écrivains morts dont il dévorait les correspondances disait craindre la mort, qui l’empêcherait de lire. Prenons sa suite pour le lire à notre tour. Souhaitons-nous semblable plénitude d’existence, et prions pour que l’au-delà qui l’aura accueilli déborde d’une belle bibliothèque.
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L’alcool nuit à la santé.
N’évoquons pas cependant le bon vin sans rappeler qu’en abuser n’est pas sans conséquence. Passons sur les fins accélérées ou douloureuses: respectons les souffrances de qui les a provoquées, et pardonnons lui d’aggraver le situation défaillante de nos comptes sociaux, que notre ami FILLON peine décidément à redresser. Mais songeons plutôt égoïstement aux autres, qui pourraient nous ressembler. François NOURISSIER s’y livre à merveille, comme toujours lorsqu’il s’agit de décrire une déchéance. "Eau-de-Feu" (Gallimard, 181 pages, 15,90 euros - avril 2008), son dernier ouvrage, nous conte tout à la fois la lente décrépitude de sa femme aujourd’hui défunte, alors ravagée par l’alcool, et celle de son couple, dont on ne sait qui fut cause ou conséquence. Depuis cinquante ans qu’il se déteste, et le dit avec élégance, dans une langue parfaite issue d’un autre temps, NOURISSIER s’est inventé ou découvert tant de vices inavouables qu’on est prêt à le croire cause des pires déchéances. En fût-il convaincu, le lecteur pourtant ne peut que saluer cette fois encore le courage, le talent, et l’intelligence de cet homme accablé de maux et de chagrins.
Rarement la décadence d’un couple amoureux, avec ou sans alcool, aura été aussi finement décrite. Cette indifférence qui plus que ne le ferait la haine aveugle l’époux, qui à ne plus regarder l’autre ne perçoit aucun des symptômes de sa dégradation physique et mentale, que tous autour de lui ont pourtant perçu avec une gêne affreuse dès les premières fêlures. Son autoportrait en vieillard libidineux, regardant avidement d’obscurs films pornographiques télévisés, à la nuit tombée, le son réglé au minimum pour ne point réveiller la maisonnée et devoir confesser l’un des ultimes vices qu’il avait conservés celés, nous envahit sur le coup d’un profond dégoût. Et pourtant, le talent est là, qui force le respect jusque dans l’innommable.
L’homme est probablement antipathique. Et le talent n’excuse pas tout. Mais si l’on a pardonné bien des abjections à Louis-Ferdinand CELINE, parce qu’il avait du génie, on peut pardonner quelques bassesses à NOURISSIER, qui a bien du talent.
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Un quinquagénaire adolescent.
On ignore s’il se trouvera dans la jeune génération des chroniqueurs aussi brillants que Bernard FRANK, mais on est déjà rassuré en revanche sur la permanence de l’obsession sexuelle. Emmanuel CARRERE ("Un roman russe", P.O.L., 357 pages, 19,50 euros - mars 2007) est un bon candidat, si l’on n’ose dire qu’il tient le pompon, de crainte qu’il n’y mette un sens qui n’est pas le nôtre.
La pornographie anonyme passe curieusement mieux la rampe que l’aveu autobiographique; probablement l’indécence ressentie à lire un auteur reconnu (rappelons d’Emmanuel CARRERE le sombre et poignant ouvrage "L’adversaire" (Gallimard, Folio n° 3520, 219 pages, 5,30 euros - mai 2001), récit authentique et pénétrant d’une dérive criminelle) se dévoiler avec le même enthousiasme juvénile que met un exhibitionniste à sautiller pantalon sur les chevilles dans les allées Parisiennes du Bois de Boulogne nous gâte-t-elle un peu le plat. Heureusement, CARRERE ne se limite pas au récit quasi quotidien de son cocuage et de sa rupture. C’est aussi de retrouvailles dont il s’agit, avec l’histoire de sa famille, comme avec sa mère, l’académicienne Hélène CARRERE dite d’ENCAUSSE.
Visiblement marqué par une longue psychanalyse, CARRERE est prompt à dénicher d’obscurs fondements à chacun de ses désordres: le "secret" de sa famille (son grand père paternel disparu à la Libération après avoir été embarqué par de jeunes résistants qui lui reprochaient une collaboration pourtant peu nocive avec l’occupant allemand) revient le hanter alors qu’il découvre l’histoire vraie d’un soldat hongrois égaré en Russie soviétique, et enfermé cinquante années durant dans un hôpital psychiatrique dont il ne put sortir que par hasard, parce qu’il n’avait jamais communiqué en langue russe durant ses décennies de claustration... Voila CARRERE aux confins de la Russie paysanne, sur les traces dudit soldat, convaincu d’effectuer quelque pèlerinage expiatoire révélant ses propres secrets de famille.
Les analystes amateurs jugeront eux-mêmes cette quête avec quelque amusement: si en effet Hélène CARRERE dite d’ENCAUSSE, sa mère, est bien russophone, et par sa mère aristocrate russe (laquelle grand mère, pour arranger les choses, portait un nom visiblement germanique, Von PELKEN), le grand père disparu était, lui... Géorgien (la cousine germaine de l’académicienne CARRERE dite d’ENCAUSSE, Salomé ZOURABICHVILI fut successivement ambassadeur de France en Géorgie, puis Ministre des affaires étrangères de Géorgie, et actuellement lideuse de l’opposition au Président Mïkhaïl SAAKACHVILI)... Et pour chercher les traces "psychiques" d’un disparu Géorgien, c’est en Russie que s’enfonce notre explorateur! "L’adversaire", que nous citions, dépeint une dérive fondée sur une usurpation d’identité... l’auteur n’en a visiblement pas fini lui-même avec ses difficultés à s’auto-définir!
On ne peut que regretter, puisque l’actualité s’y prête, qu’Emmanuel CARRERE n’aie pas songé à explorer réellement ses origines familiales, nous privant ainsi d’un récit de voyage dans ce pays tellement attachant, et aujourd’hui agressé, qu’est la Géorgie. Occasion aussi de redire combien est médiocre notre diplomatie, lorsque nous voyons le Président SARKOZY céder aux sirènes moscovites dans un accord de cessez-le-feu bâclé, lui pourtant ami personnel de longue date du Président Géorgien, francophone et francophile, à la tête d’un pays lié à la France depuis le XIXème siècle, lorsque la Princesse régnante de Mingrélie Géorgienne (dont la capitale, Zougdidi, vient d’être bombardée par l’aviation russe), Principauté résistant au joug Russe, dut à l’Impératrice Eugénie de s’enfuir de Moscou... avant d’épouser MURAT, cousin de Napoléon III, créant ainsi une lignée Impériale et Royale Franco-géorgienne aujourd’hui encore implantée en Géorgie. Pendant ce temps, l’Allemagne marque des points diplomatiques avant d’avancer ses pions économiques!
La Géorgie est le seul pays de la région qui soit une démocratie véritable, dirigée par de jeunes politiques formés dans les meilleures universités occidentales, rappelons-le sans cesse aux russolâtres qui fourmillent en France parmi les bien-pensants... Et parce qu’il faut bien rire, surtout lorsque tout semble encleindre à pleurer, revenons à Bernard FRANK, pour citer ces quelques lignes, évoquant un ouvrage de chroniques maritimes et fluviales de Jean ROLIN ("Vu sur la mer", Bueb et Reumaux, janvier 1986): "Et pour finir, vous aurez la surprise de vous retrouver à Tbilissi, l’ancienne Tiflis. Lors de son passage dans cette cité, par suite d’une erreur du plan quinquennal, Jean ROLIN a manqué succomber d’une indigestion de concombres. Il en mangeait au petit déjeuner "en fines tranches circulaires", au déjeuner "en lanières fusiformes", "en petits dés" lors du dîner."... Qui a voyagé récemment en Géorgie reconnaîtra la saveur toute particulière de la cuisine locale, qui a survécu à la suppression des plans quinquennaux!
Où délaissant le concombre, on en vient à regretter le grand cornichon.
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C’est ce prodige qu’aura réussi Nicolas SARKOZY, dont la politique internationale (songer un instant à ses pantomimes Chinoises et Tibétaines confère une immédiate nausée) est aussi erratique que sa furie "réformatrice" interne: à tout "réformer" sans cesse, pourvu que ce soit mal et non négocié, il nous ferait regarder avec nostalgie les années CHIRAC, qui nous paraissent si lointaines. Lisons donc "Des hommes d’état", de Bruno LE MAIRE, qui fut directeur de cabinet de Dominique de VILLEPIN, avant de se faire élire député de l’Eure (Grasset, 450 pages, 20,90 euros, janvier 2008).
Le crépuscule personnel d’un Jacques CHIRAC vieilli, épuisé, bâillant sans cesse et récusant tel un métronome toute proposition politique risquant de sortir la France de sa routine est finement décrit, et souvent pathétique. L’incroyable brutalité, presque physique, de Nicolas SARKOZY également. Seul Dominique de VILLEPIN est épargné, tant l’admiration que lui voue son ancien collaborateur retient sa plume.
Des hommes d’état, vraiment?
De la difficulté d’inventer l’insolence.
Le titre à lui seul fait craindre le pire, sans que la crainte ne soit démentie par l’écriture poussive de l’ouvrage. "Devoir d’insolence", de l’académicien français Jean-Marie ROUART (Grasset, 265 pages, 17,50 euros, avril 2008), se veut, l’indique le bandeau, la chronique "d’une année de Sarkozysme absolu".
Hélas, l’insolence n’est en rien un devoir: n’est point insolent qui veut, et cette posture sied mal à l’ancien directeur du "Figaro Littéraire", qui déclara un jour être devenu franc-maçon simplement "parce que leurs idées étaient à l’opposé de celles de (sa) famille." Si l’on doutait qu’un académicien pût mal écrire, qu’on n’hésite point à s’infliger cet ouvrage, enfilade de platitudes prodigues en conseils amicaux à un Président dont il souhaite la réussite.
François BAYROU n’y est point épargné, encore que la médiocrité de l’écriture l’en sorte indemne: à en croire l’auteur, "... le bon sens lui conseillait de suivre ses élus. Il aurait eu alors plus de poids pour être à la fois l’allié et l’opposant de Sarkozy au sein de la majorité, dans la bonne vieille tradition centriste". Voila une tradition bien récente qui a de quoi surprendre, puisqu’elle a duré en tout et pour tout dix-sept ans (cinq sous POMPIDOU et douze sous CHIRAC) sur les cinquante ans de la Vème République... Décidément peu éclairé, ROUART soupçonne François BAYROU de "se prendre pour de Gaulle", que les centristes ont combattu pendant toute sa présidence!
On imagine sans peine l’attention que le Président de la République aurait accordé à son "allié et opposant" pendant son année de "Sarkozysme absolu"!!
Voila qui nous ramène à une actualité politique peu enthousiasmante, alors que la rentrée approche à grands pas!
Franz QUATREBOEUFS
Saint Jacut de la Mer / Saint Sylvestre Sur Lot,
août 2008.
PS: A lire également, pour s’aérer l’esprit, le joli livre de Bernard CHAPUIS, "Vieux garçon" (Stock, 247 pages, 18 euros, janvier 2007). Beaucoup de charme.
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