Questions à Michel Lallement
Vous publiez un nouveau livre sur le travail. En quoi la crise économique récente modifie-t-elle les données concernant le travail ?
La crise a d’abord été une crise financière qui s’est traduite ensuite en termes réels par la disparition d’un grand nombre d’emplois, dans les pays industrialisés et au-delà. Les destructions d’emplois consécutives à la crise s’évaluent aujourd’hui en millions… La crise a donc clairement mis en évidence la dépendance du travail à l’égard des stratégies financières des grandes entreprises. Elle a aussi porté sur la place publique – à défaut d’en corriger les pratiques – des informations sur les fortes inégalités en matière de reconnaissance de la valeur travail : il y a un fossé, tout le monde en a bien conscience maintenant, entre le monde des parachutes dorés, des bonus des traders, des rémunérations des très hauts dirigeants… et celui du reste de la population, y compris les cadres.
Y a-t-il une spécificité française dans le domaine du travail ?
La France reste un pays où l’État continue d’occuper une place centrale pour la gestion de l’emploi, même si les formes d’action de l’État ont évolué, notamment par l’intermédiaire d’un mouvement de décentralisation/déconcentration/modernisation des administrations publiques du travail et de l’emploi. D’autres acteurs publics – comme les régions – ont également acquis des compétences majeures dans le domaine de la gestion du travail et de la formation.

Par ailleurs la segmentation du marché du travail reste très forte en France. Ce mouvement persistant alimente l’entretien d’une frange de la population dans ce que R. Castel nomme un régime de “précariat”. Le “temps partiel” est de ce point de vue fortement symptomatique des options françaises. Cette forme d’emploi reste une façon de tenir une partie importante de tenir la main-d’œuvre féminine aux marges de l’activité et du marché du travail, avec tout ce que cela peut impliquer en termes d’inégalités de salaires, de conditions de travail, de carrière…

Le management des entreprises est-il en cause dans le malaise au travail, et de quelle manière ?

Il est abusif, comme certains le font rapidement, d’imputer au management de proximité (ce que l’on nommait autrefois les “petits chefs”) l’entière responsabilité du malaise actuel. De profondes mutations modifient notre rapport au travail et provoquent, de façon presque structurelle, de nouveaux dysfonctionnements et de nouvelles pathologies.
- On constate d’abord depuis les années 1990 une intensification du travail dont l’un des conséquences est de durcir le clivage entre ceux d’un côté qui trouvent leur compte dans leur activité, voire leur épanouissement, en s’identifiant à leur entreprise, leur métier et ceux, d’un autre côté, qui ne supportent pas les pressions dues à cette intensification et sont les premières victimes des maux divers qui peuvent conduire à l’absentéisme, au « burn out »… Il est de plus en plus difficile aujourd’hui de vivre son travail de façon “pépère”, de se tenir en retrait, de se contenter de vivre son activité professionnelle comme un simple moyen. Assez paradoxalement, l’injonction qui nous est faite de conjuguer le travail comme une fin, de s’y impliquer sans compter… peut être mal vécu par celles et ceux qui n’ont ni les ressources ni l’envie de cela.

- Le contexte se transforme également pour répondre aux impératifs de flexibilité, de réactivité, d’adaptation ou de performance : dans des entreprises comme « France Telecom », par exemple, qui ont eu longtemps une tradition de service public, on est passé à la recherche de nouvelles normes de fonctionnement, avec cette idée que le changement permanent était un gage de bonne gestion… avec tout ce que cela comporte là aussi d’arbitraire et de douloureux pour le personnel de l’entreprise, sommé de s’adapter sans répit. Les grandes entreprises, du même coup, ont été relativement plus perméables aux effets pervers de ces mutations parce que les collectifs de salariés ont été moins à même de protéger, d’accompagner, de faire rempart. À l’inverse, il est frappant de voir que, dans des milieux plus exposés (aux manifestations de mécontentement, aux risques d’agression…) – par exemple dans la police – il existe une culture collective de métier qui permet, entre pairs, de lutter contre le stress, la déprime, le « burn out »… Il n’y a donc pas de lien mécanique entre les conditions de travail stricto sensu et les maux du travail actuels, à commencer par les suicides.
Vous montrez que le problème, en France, est que nous pensons le travail au XXIe siècle avec des catégories de XIXe. Pouvez-vous préciser ce point ?
Nous avons hérité du XIXe siècle une première opposition tranchée entre ce qui relève du travail et ce qui ressortit à l’espace domestique. Le droit du travail (à travers la notion de subordination qui est au fondement de la définition du contrat de travail) a largement entériné une telle distinction. La frontière entre le “travail” et le “chômage” s’est construite également à la fin du XIXe siècle. Ces deux manières de penser le travail par opposition ne sont plus guère pertinentes aujourd’hui.
– Les frontières entre l’entreprise et le “hors entreprise” sont de plus en plus poreuses. Les technologies de la communication ont facilité bien évidemment un tel processus. Mais celui-ci est aussi inséparable des exigences de flexibilité, de disponibilité, d’adaptabilité qui conduisent à travailler en supportant plus qu’hier la charge mentale de son travail en dehors de son travail. Les frontières bougent ainsi d’autant plus aisément que la norme dominante est celle de l’enrôlement de sa personnalité tout entière au travail.
– Les frontières entre l’“activité”, le “chômage” et l’“inactivité” sont également de plus en plus floues, en raison de la démultiplication de statuts intermédiaires (temps partiel, chômage partiel, contrats d’insertion qui cumulent activités professionnelles et formation…). On pourrait faire des constats similaires pour les oppositions traditionnelles entre secteurs privés et publics, temps de la formation et temps de l’emploi, etc.
Le travail est notre “bien commun”, écrivez-vous. Comment réinventer le travail aujourd’hui ?
Les crises sont toujours des moments de remise en cause collectifs qui créent des failles dans la chape de plomb des certitudes anciennes. Voilà pourquoi la période actuelle est propice à la réactivation des utopies du travail, comme en témoignent à l’heure actuelle de nombreux critiques, artistes… qui nous invitent à penser autrement nos manières de vivre et de travailler. Les solutions pour réinventer le travail sont multiples et les initiatives, souvent locales et méconnues, existent déjà qui privilégient l’association, la mutualisation des projets et des biens ainsi que la coopération entre les hommes de façon autre que purement concurrentielle. C’est aussi l’une des tâches des sciences sociales que d’être attentif à ces poches alternatives dont l’un des mérites est non seulement de donner la preuve que le travail peut être autre chose qu’une forme de dépossession de soi mais aussi de rappeler qu’il s’agit d’une invention collective, d’un bien commun qui n’est jamais réductible au rapport de soi à soi.
Propos recueillis par Véronique Bedin
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