« Les étiquettes politiques et sociales n’ont selon nous aucune signification. Le fossé qui sépare les hommes d’aujourd’hui ne se situe pas à ce niveau : il se creuse entre ceux dont l’esprit désincarné s’isole de la communion vivante avec autrui et enfante des communautés artificielles de remplacement, et ceux dont la vitalité s’accroche aux débris des corps sociaux organiques que l’accélération de l’histoire est en train de ruiner. Il n’est pas excessif de prétendre que nous assistons aujourd’hui au surgissement de sociogonies auprès desquelles les cosmogonies les plus archaïques et les plus frustres apparaissent intelligentes et profondes. (…)
Pour comprendre comment ces systèmes sociogoniques sont nés et ont submergé les communautés traditionnelles, il faut se replacer une fois de plus dans la perspective de l’homme nouveau du XVIIIe siècle. La mutation qui atteignit l’être humain en ce moment de l’histoire ne se caractérise pas seulement par la prédominance de l’abstrait sur le concret, mais plus profondément encore par la rupture de l’équilibre sacramentel entre l’esprit et la vie.
Si nous appelons esprit l’ensemble des facultés supérieures de l’homme et vie la gamme des puissances obscures qui me mettent en relation immédiate avec le monde, lui font percevoir directement sa réalité, l’enracinent dans l’être, le rendent capable de communier avec sa présence, et dont les noms sont d’une déconcertante banalité : sensation, sens commun, bon sens, sentiment, instinct, etc., le grand œuvre du XVIIIe siècle fut de les dissocier.

Chez l’homme normal, l’esprit et la vie sont complémentaires : la vie nourrit l’esprit et l’esprit éclaire la vie.
Lorsque l’esprit consent à la vie, il ajuste ses pensées à la réalité avec laquelle la vie le met en contact, il les confronte avec l’expérience, il en illumine les richesses cachées. C’est pourquoi l’appréhension vitale du réel, la saisie directe des êtres et des choses, la profondeur de l’expérience vécue sont d’une importance essentielle pour la connaissance. Toute la substance de l’esprit dépend de leur ampleur et de leur intensité, comme les fleurs et les fruits d’un arbre sont tributaires de la robustesse, de l’abondance et de la pénétration des racines.
Au contraire, lorsque l’esprit divorce de la vie, il ne dispose plus que de pensées ternes, exsangues, décharnées. Dévitalisé, il n’est plus présent au monde par l’intermédiaire de la vie. Incapable de rejoindre le réel, il n’atteint plus que ses propres pensées. Il se construit un monde intérieur dont il est le maître absolu parce que la vie ne lui rappelle plus les exigences du réel. Ce monde autre que le monde devient pour lui le seul monde qui soit, et le monde de l’expérience vécue lui est objet de haine parce qu’il lui commémore ses carences. Tout lien réel, toute communion, toute articulation vivante avec le monde réel lui est une chaîne dont il doit se libérer, une entrave qu’il faut briser.
Rien n’est plus enivrant que cette impression de se situer au sein d’un monde dont on est le démiurge, le créateur, le dieu. La griserie qu’on en éprouve en compense l’anémie et le sentiment de plénitude subjective en comble le vide objectif. La ruine du monde réel qu’elle opère pour supprimer ce témoin gênant et pour s’inoculer la conviction qu’elle englobe toute réalité, en stimule encore la flamme. Si pauvre que soit le monde de la représentation dévitalisée, il est le fils unique des œuvres de l’esprit autonome, il est chéri, adoré, exalté. Il persuade intensément. Il n’a rien d’obscur ni de mystérieux comme le réel. Il est transparent de part en part. Ce que nous fabriquons de toutes pièces, nous le connaissons parfaitement et sans ombre. L’esprit se retrouve parfaitement en lui. Croire en ce monde, c’est croire en soi.
Y adhérer, c’est adhérer à soi-même. Entre ce monde et le moi, il n’y a aucune distance à franchir. Il est là, immédiatement disponible, miroir où le moi se contemple et se complaît sans se lasser.
Mais en même temps que l’esprit se fabrique ainsi un autre monde, l’esprit devient autre que soi. Il se transforme à son tour. Il se crée lui-même. Né pour s’unir à la vie, lié à elle par l’incarnation qui l’établit comme esprit humain, il s’altère, au sens le plus fort du mot.
De fait, l’équilibre entre l’esprit et la vie est en nous d’une précarité extrême. Son maintien exige une vigilance de tous les instants. C’est pour en assurer autant que possible la permanence que les hommes ont bâti, à coups de stimulations, de semonces et d’interdits conjugués, cet ensemble complexe qu’on appelle une civilisation. »
Marcel DE CORTE 1962 in L’homme contre lui-même |