Discours de Sa Sainteté le Patriarche Cyrille
à l’occasion de l’ouverture officielle de la 3ème Assemblée du Monde Russe.
Aujourd’hui, la mondialisation, comme on dit maintenant, lance avant tout des défis aux concepts même d’identité nationale et culturelle. Les représentants des différentes cultures sont confrontés à l’alternative suivante : ou bien rejoindre ces puissants projets planétaires et s’y fondre, ou bien rester soi-même des entités intrinsèques indépendantes et capables d’établir ses propres rapports avec le monde.
Le Monde Russe peut-il se garantir d’un rôle significatif dans l’arène mondiale, aujourd’hui et à l’avenir? Je suis persuadé qu’il le peut. L’exemple de ce qu’il faut faire pour y parvenir nous est donné par nos ancêtres. Après plusieurs années de désordre institutionnel et de troubles, en l’année lointaine 1612, nos aïeuls ont réussi à rassembler leurs forces et à défendre l’indépendance de leur Patrie, de leur mode de vie, ou, si vous voulez, de leur civilisation.
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Proclamation de Kouzma Minine à Nijni Novgorod |
Le Temps des Troubles
Un sursaut national agite alors la Russie et les milices populaires se soulèvent contre les troupes polonaises. Le 22 octobre 1612, l'armée russe, précédée par la célèbre icône de la Vierge de Kazan, rentre à Moscou et en chasse les Polonais.
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La Vierge de Kazan |
Le métropolite Cyrille de Rostov remplace le patriarche Hermogène prisonnier et préside le gouvernement provisoire.
En janvier 1613, un nouveau Sobor est réuni afin d'élire un nouveau souverain ; après l'éviction des candidatures de Ladislas Wasa, de Sigismond III et du prince Philippe de Suède, plusieurs candidatures sont évoquées, dont celle du prince Mstislavski. Mais le 7 février 1613, le Sobor élit Michel Romanov, jeune fils du patriarche Philarète, résidant au monastère Ipatief ; il est proclamé tsar le 21 février suivant. |
C’est par ce moyen qu’ils ont pu garder leurs aspirations vers un idéal de vie élevé. Et, aujourd’hui, la même mission, capitale pour notre survie, nous incombe : nous devons tous ensemble préserver le Monde Russe éparpillé dans tous les coins de la planète.
Pour cela, il est nécessaire de comprendre clairement ce que représente aujourd’hui le Monde Russe.
Il me semble que considérer la Fédération de Russie, dans ses frontières actuelles, comme son unique centre, c’est être en décalage avec la situation historique, c’est nous couper artificiellement de millions de personnes qui se sentent concernés par le destin du Monde Russe.

Le noyau de ce Monde Russe est composé aujourd’hui de la Russie, de l’Ukraine, de la Biélorussie, et Saint Laurent de Tchernigov a bien exprimé cette idée dans une phrase célèbre: « La Sainte Russie, c’est la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie. »
C’est précisément cette perception du Monde Russe qui est aujourd’hui ancrée dans la conscience contemporaine de notre Église. Notre Église ne s’appelle pas Russe selon un critère ethnique.
Ce qualificatif indique que l’Église Orthodoxe Russe exerce une mission pastorale parmi les peuples qui acceptent la tradition spirituelle et culturelle russe comme le fondement de leur identité nationale ou du moins comme une de ses composantes majeures. C’est en ce sens que nous considérons la Moldavie comme une partie de ce Monde Russe. En même temps, l’Église Russe est la communauté orthodoxe la plus multinationale du monde et elle s’efforce de développer ce caractère multinational.
Lors du dernier Concile de notre Église, on a eu le plaisir d’entendre les organisateurs et les participants parler entre eux en japonais, en allemand, en anglais, en français, en ukrainien et en moldave. En tant que chef spirituel de l’Église, j’ai eu l’occasion de visiter, en dehors des diocèses de Russie, des pays qui forment la colonne vertébrale de la Russie historique : je suis allé en Ukraine et en Biélorussie et je tiens à vous faire part brièvement ici de mes impressions sur ces visites, surtout en Ukraine. Beaucoup de personnes m’avaient mis en garde et avaient alerté l’opinion publique en annonçant que ce voyage allait engendrer des actes de provocation, des manifestations massives de forces nationalistes, des résistances de la part de certains représentants de l’autorité. Mais l’évènement a démontré une nouvelle fois que, malgré les conflits entre États et malgré les divergences politiques, nous continuons de former spirituellement, je veux le souligner encore une fois, de former spirituellement un seul et même peuple et nous demeurons majoritairement des enfants de l’Église Orthodoxe Russe.
Mes paroles ne signifient pas que l’Église Russe conteste les frontières existantes entre les États. Bien sûr, on est forcé de constater que ces frontières, à l’heure actuelle du moins, compte tenu de toutes les situations frontalières, créent des obstacles inutiles entre les peuples du Monde Russe. Il n’est pas rare de voir à la télévision des images attristantes de ce qui se passe en particulier à la frontière russo-ukrainienne et même parfois à la frontière russo-biélorusse alors que ces frontières semblent ne pas exister formellement. Je suis persuadé que ces obstacles, qui existent ou qui surgissent, affaiblissent le rôle de chacun des Etats et leur rôle au plan international. En même temps, la reconnaissance de la souveraineté peut nous aider à préserver en toute responsabilité notre propre originalité et à instaurer de nouvelles formes de notre vie communautaire selon des principes d’égalité et de respect mutuel.
La souveraineté des pays européens actuels ne les empêche pas de construire entre eux des liens très étroits en tant que membres de l’Union Européenne.
Les pays formant la Russie historique ont des raisons plus profondes encore de développer des processus d’intégration : ils appartiennent à un même espace de civilisation, dans le cadre duquel se sont accumulées des valeurs, des connaissances et une expérience permettant à nos peuples d’occuper toujours une place importante dans la grande famille de l’humanité.
Comment peut-on définir cet espace commun de civilisation du Monde Russe malgré le fait qu’il n’y ait pas aujourd’hui d’institution politique commune ?
Dans les fondements du Monde Russe se trouve la foi orthodoxe que nous avons reçue sur les fonds baptismaux communs de Kiev. Grâce au choix historique du Prince Saint Vladimir, nos ancêtres ont rejoint la famille des peuples chrétiens et ils ont commencé à construire une Russie unie puissante.
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Baptême de Saint Vladimir |
Les Saints innombrables – évêques, princes, boyards, prêtres, moines, gens du peuple – nous ont enseigné à aimer Dieu et notre prochain, à craindre le péché et le vice, à aspirer au bien, à la sainteté et à la vérité.
Il s’agit en réalité de la construction de valeurs spirituelles profondes fondamentales qui sont devenues réalité dans la vie historique de notre peuple. Malgré toutes sortes de péripéties, ces valeurs sont restées les points de repère de la vie de la nation à toutes les époques et c’est la raison pour laquelle notre peuple a été désigné comme le peuple qui porte Dieu en lui. Non pas parce- que le peuple était saint – il y a chez nous autant de pécheurs que dans les autres pays – mais à cause de ce système de valeurs de notre histoire. C’est bien pour cela que notre terre s’est appelée la Sainte Russie.
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Saint Serge |
Pour un Russe, il est impensable d’opposer comme « ukrainien » le Prince Vladimir de Kiev, égal des Apôtres, au vénéré Saint « russe » Serge de Radonège (je dis « russe » entre guillemets bien sûr), le vénéré Prince russe Alexandre Nevski à la vénérée biélorusse Ephrossinia Polotskaïa … Cela ferait tout simplement sourire et ressemblerait à une plaisanterie. Ce sont des Saints de la Terre Russe et c’est la raison pour laquelle nous devons conserver l’unité de l’Église Russe, vénérer les Saints communs, visiter les lieux saints du Monde Russe…
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Biélorussie |
Durant mes voyages en Biélorussie et en Ukraine, j’ai été frappé de voir le nombre considérable de personnes voulant assister aux offices – des dizaines de milliers voulaient prier avec leur Patriarche.
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Le Patriarche de Moscou et de toutes les Russies en Azerbaïdjan |
La communauté orthodoxe joue un grand rôle pour maintenir la foi. Aujourd’hui, dans toute la Russie, de nouvelles églises sont restaurées ou construites, de nouveaux monastères ouverts ou fondés. Pour ses fidèles qui se sont retrouvés expatriés pour différentes raisons et à différentes époques, notre Église ouvre des paroisses dans de nombreux pays du monde. Le nombre de ces paroisses continue d’augmenter et avoisine le chiffre de 600. Le développement des communautés à l’étranger est un puissant facteur pour freiner l’assimilation des Russes. La vie religieuse focalise les forces spirituelles et culturelles de nos compatriotes. Le destin historique de l’Église Russe hors frontières est l’exemple même de cette fidélité à la tradition orthodoxe russe. En ayant su préserver les valeurs spirituelles et culturelles du monde Russe loin de la Patrie, les hauts dignitaires, les prêtres et les laïcs contribuent aujourd’hui de manière précieuse à unir tous les Russes vivant à l’étranger.
L’attachement des Russes à leur foi et leur respect de la foi des autres a attiré en Russie des représentants de nombreuses confessions et de nombreuses nations. Dans l’Etat russe, les concitoyens d’autres religions et d’autres nationalités ont toujours eu la possibilité d’atteindre les plus hautes situations sociales. Qu’il me suffise d’évoquer quelques noms : le baron Piotr Chafirov, le général Mikhaïl Barclay de Tolly,
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Le prince “feld-maréchal” Mikhaïl Bogdanovitch Barclay de Tolly |
le Khan Hussein Nakhitchevanski, le prince Alexandre d’Oldenbourg, le navigateur Ivan Krusenstern, l’architecte Constantin Ton, le peintre Isaak Lévitan. Ils n’étaient pas russes mais ils considéraient la Russie comme leur Patrie et ils l’ont fidèlement servie de manière désintéressée.
Les valeurs de la foi dans la vie personnelle et publique sont devenues encore plus importantes pour les responsables de Monde Russe après les décennies de domination de l’athéisme d’état. Je suis profondément convaincu qu’en Russie, comme dans les autres pays de la Russie historique, il ne sera plus jamais possible d’imposer le sécularisme forcé, l’anticléricalisme militant comme mouvement social d’ampleur et à plus forte raison comme politique d’état.
La culture russe et la langue russe représentent le second vecteur du Monde russe. Un Russe, un Tatare, un Ukrainien, un Géorgien, peut appartenir à la culture russe car elle a intégré des traditions de nombreux pays. La culture russe est un phénomène qui dépasse les frontières d’un seul état et d’une ethnie, elle n’est pas liée aux intérêts d’un état, il est important de comprendre cela. L’organisation du Monde Russe n’est pas un instrument d’influence politique de la Fédération de Russie. Elle a d’autres objectifs et d’autres missions.
L’esprit de xénophobie et de chauvinisme est étranger à la culture russe authentique, comme le désir d’étouffer les autres cultures. S’il en était autrement, jamais il ne serait né un peuple issu du mélange des innombrables tribus de la Russie de Kiev et nous n’aurions pas conservé jusqu’à aujourd’hui nos innombrables groupes linguistiques et ethniques.
La langue russe représente un élément de communication essentiel du Monde Russe. Pour comprendre le rôle de la langue russe il faut bien connaitre sa genèse. Je voudrais rappeler que la langue russe est le fruit des efforts communs de personnes de différentes nationalités. Elle s’est créée comme moyen de communication entres différents peuples. C’est la raison pour laquelle il faut s’efforcer de conserver et de divulguer ce bien commun. En premier lieu, il est essentiel de créer de bonnes conditions pour apprendre le russe et faire connaitre la culture russe aux nombreux compatriotes vivant à l’étranger.
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Nicolas Gogol |
On ne peut pas imaginer qu’il pourrait exister une littérature russe sans Nicolas Gogol ou sans Vladimir Dal, ukrainiens de naissance, et sans d’autres personnalités de différentes nationalités.
Enfin, troisième pilier du Monde Russe : une mémoire historique et des conceptions identiques de l’évolution de la société. L’œuvre collective des peuples de Russie et de ceux qui ont constitué avec eux un tout unique pendant des siècles a produit un mode de vie en société que le monde entier associe à la tradition russe.
Nos peuples ont fortement conscience d’une continuité dans la transmission de l’héritage historique depuis l’époque de la Russie kiévienne jusqu’aux actuelles Russie, Ukraine, Biélorussie, Moldavie et autres pays de l’espace historique russe. Nos ancêtres ont, ensemble, construit et développé la Russie, la défendant des envahisseurs étrangers. Ce fut ainsi pendant toute l’existence de notre Patrie unie, indépendamment du régime politique en vigueur. Durant les siècles de vie commune se sont forgés des points de vue identiques sur la construction de la société. Les peuples du Monde Russe ont, au fil des siècles, construit une société sur des valeurs telles que la fidélité à Dieu, l’amour de la patrie et du prochain, la justice, la paix entre les peuples et les religions, l’aspiration au savoir, l’amour du travail, le respect des anciens. En 2000, l’Église orthodoxe russe s’est appliquée à systématiser toute cette expérience accumulée dans la construction d’une société sur la base d’une conception orthodoxe du monde, en adoptant des textes appelés « Principes ». L’année dernière, un nouveau document a vu le jour : « Principes de l’enseignement de l’Église orthodoxe russe concernant la dignité, la liberté et les droits de l’homme. » Ces deux documents sont le fruit des travaux de l’Église russe toute entière. De hauts dignitaires de l’Église, des prêtres, des laïcs, des fidèles, des scientifiques de tous les pays canoniquement rattachés au Patriarcat de Moscou ont participé à leur élaboration. Ces documents revêtent une grande importance non seulement pour l’Église russe mais encore pour l’ensemble du Monde Russe. L’originalité de la civilisation russe, qui s’est formée sur la base de l’orthodoxie mais également avec l’effort d’autres religions traditionnelles, a assuré à nos peuples la liberté et l’indépendance qui leur ont permis de tracer leur destin historique. Nous devons avoir clairement conscience du caractère unique de ce mode de vie russe et devons, non seulement le mettre en action dans les pays où la culture russe est dominante, mais encore en témoigner largement au-delà de ces frontières, en particulier dans le contexte de crise spirituelle et morale que traverse actuellement l’humanité.
Mais nous ne devons en aucun cas perdre ces éléments originaux, lumineux, forts et significatifs qui caractérisent notre tradition et en constituent l’essence et la richesse. Si nous perdons cela, il ne nous restera plus alors que poupées russes et samovars.
Dans les époques antérieures, ce mode de vie était renforcé par des frontières étatiques et une aire géographique commune à nos peuples, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Cependant, les Etats indépendants qui occupent l’espace historique de la Russie et qui ont conscience d’appartenir à une civilisation commune pourraient continuer à construire ensemble ce Monde Russe et le considérer comme leur projet national commun. On pourrait même à ce propos introduire une notion telle que « pays du Monde Russe ». Cela signifierait que le pays se considère comme faisant partie du monde russe, si la langue y joue le rôle de moyen de communication entre les différentes nationalités, si la culture russe s’y est maintenue vivante, si se sont conservés une mémoire historique commune et des points de vue identiques sur la construction de la société. Ce que je propose ici n’a d’ailleurs rien de nouveau, ce sont les principes sur lesquels reposent des communautés comme le Communwealth britannique, l’union des pays francophones ou celle des pays lusophones et des pays latino-américains.
Pour que le Monde Russe constitue une entité structurée et non un groupement informel, il faut agir sur plusieurs niveaux. Nous devons, avant tout, nous appuyer sur l’interaction entre les sociétés civiles des pays du Monde Russe. Il faut reconnaitre également le rôle essentiel des élites de ces nouveaux états indépendants créés sur l’espace de la Russie historique.Car ce sont justement les élites qui exercent une influence prépondérante sur la société et décident de son orientation dans telle ou telle direction. C’est pourquoi il importe d’établir un code de relations solides entre les élites des pays du Monde Russe.
Ces rapports doivent impérativement reposer sur une éthique. Nous devons trouver un mode de relations qui exprime le respect mutuel, excluant tout paternalisme, toute tentative de jouer le rôle de « grand frère » et qui mette en valeur les intérêts nationaux de chaque pays en traduisant les efforts communs faits en vue de la construction d’une société fondée sur une tradition spirituelle et culturelle commune.
Car même les plus grands pays du Monde Russe ne pourront, isolés les uns des autres, défendre leurs intérêts spirituels, culturels et civilisationnels dans le contexte actuel de la mondialisation.
Et je crois que seul un Monde Russe structuré et soudé peut, dans l’arène internationale mondialisée, intervenir comme acteur puissant, plus efficace que tout système d’alliances politiques. J’ajouterai que sans la coordination de l’état et de la société civile, ce but ne pourra pas être atteint.
« Service de presse du Patriarche de Moscou et de toutes les Russies » - 3 novembre 2009 |