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Des « cuistres républicains »…

Une fort ancienne entreprise. Parée du nom de gens de lettres, ou couronnée par des lauriers « philosophiques ». Œuvre de « bâtisseurs » ? Entreprise de destruction… Nos temps si difficiles n’imposent-ils pas de relire ou lire quelques réflexions aigues ? Augustin Cochin mérite que nous nous y attardions.

Augustin Cochin. Mort pour la France le 8 juillet 1916

Historien et sociologue oublié, « « probablement le plus méconnu des historiens de la Révolution française » selon François Furet, Augustin Cochin livre  quelques « clefs » à qui veut se donner l’effort de le lire…

Portemont, le 15 octobre 2009

LES PHILOSOPHES :

Tout a changé depuis cent cinquante ans, sauf la philosophie, qui n’a changé que de nom (nous disons la Libre Pensée) et varie aussi peu d’un homme que d’un âge à l’autre. (…)

Rien ne fait plus de tort au progrès de la raison que son culte : on ne se sert plus de ce qu’on adore. (…)

Les Lucs


 « Noyades de juillet 1794 »

Avant la Terreur sanglante de 93, il y eut, de 1765 à 1780, dans la république des lettres, une terreur sèche, dont l’Encyclopédie fut le comité de salut public, et d’Alembert le Robespierre.

 d’Alembert

Elle fauche les réputations comme l’autre les têtes ; sa guillotine, c’est la diffamation, l’infamie, comme on dit alors ; le mot lancé par Voltaire s’emploie, en 1775, dans les sociétés de province avec une précision juridique. « Noter d’infamie » est une opération bien définie, qui comporte toute une procédure, enquête, discussion, jugement, exécution enfin, c'est-à-dire condamnation publique au mépris, encore un de ces termes de droit philosophique, dont nous n’apprécions plus la portée. Et les têtes tombent en grand nombre : Fréron, Pompignan, Pallissot, Gilbert, Linguet, l’abbé de Voisenon, l’abbé Barthélémy, Chabanon, Dorat, Sedaine, le président de Brosses, Rousseau lui-même, pour ne parler que des gens de lettres, car le massacre fut bien plus grand dans le monde politique. (…)

Mais voici la merveille : ici, et seulement ici, nous sommes déçus : ce puissant appareil de défense ne défend rien, rien que du vide et des négations. Il n’y a rien, là derrière, à aimer, rien à quoi se prendre et s’attacher. Cette raison dogmatique n’est que la négation de toute foi, cette liberté tyrannique, la  négation de toute règle. Je n’insiste pas sur un reproche si souvent fait aux philosophes : eux-mêmes avouent et glorifient le nihilisme de leur idéal. (…)

La république des lettres est un monde où l’on cause, mais où l’on ne fait que causer, où l’effort de chaque intelligence cherche l’assentiment de tous, l’opinion, comme il cherche, dans la vie réelle, l’œuvre et l’effet.

C’est là, direz-vous, une bien chétive raison pour une si grosse conséquence : c’est peser bien lourdement sur le plus innocent des jeux. Mais du moins je ne suis pas le premier coupable, et les joueurs ont commencé, - je ne parle pas des premiers, des bons vivants de 1730, mais des encyclopédistes de l’âge suivant. Ceux-là sont graves : comment ne pas l’être quand on est sûr que l’éveil de l’esprit humain date de son siècle, de sa génération, de soi-même ? L’ironie remplace la gaieté, la politique les plaisirs. Le jeu devient une carrière, le salon un temple, la fête une cérémonie, la coterie un empire dont je vous ai montré le vaste horizon : la république des lettres.

Et que fait-on dans ce pays-là ? Rien autre, après tout, que dans le salon de Mme Geoffrin : on cause.

Lecture de la tragédie de Voltaire, l’Orphelin de la Chine, dans le salon de Mme Geoffrin en 1755. Anicet Charles Gabriel Lemonnier, 1812, Château de Malmaison.

On est là pour parler, non pour faire ; toute cette agitation intellectuelle, cet immense trafic de discours, d’écrits, de correspondances, ne mène pas au plus petit commencement d’œuvre, d’effort réel. Il ne s’agit que de « coopérations d’idées », d’ « union pour la vérité », de « société de pensée ».

Or, il n’est pas indifférent qu’un tel monde se constitue, s’organise et dure : car ses habitants se trouvent par la force des choses placés à un autre point de vue, sur une autre pente, devant d’autres visées, que dans la vie réelle. Ce point de vue, c’est celui de l’opinion, « la nouvelle reine du monde », dit Voltaire qui salue son avènement dans la cité de la pensée.

Tandis que dans le monde réel le juge de toute pensée est l’épreuve, et son but l’effet, dans ce monde-là le juge est l’opinion des autres, et le but leur aveu. Et le moyen est d’exprimer, de parler, comme il est ailleurs de réaliser, d’ « œuvrer ». Toute pensée, tout effort intellectuel n’a d’existence ici que par l’assentiment. C’est l’opinion qui fait l’être. Est réel ce que les autres voient, vrai ce qu’ils disent, bien ce qu’ils approuvent. Aussi l’ordre naturel est renversé : l’opinion est ici cause, et non, comme dans la vie réelle, effet. Paraître tient lieu d’être, dire, de faire. (…)

Ah : certes, dans le monde réel, le moraliste sans foi, le politique sans tradition, l’homme sans expérience sont de pauvres gens, voués à toutes les défaites. Que peut faire la logique toute seule sans ces trois ouvriers de toute œuvre réelle, ce triple enseignement : personnel, social, divin ? Mais nous ne sommes pas dans le monde réel, il n’y a pas là d’œuvre à faire ; rien qu’à parler, et à des parleurs. Or, à quoi bon la foi, le respect de la tradition ou l’acquis de l’expérience, dans ce monde-là ? Ce sont choses qui s’expriment mal net n’ont que faire dans une discussion de principe. Nécessaires pur juger droit et juste, ces conseillers-là ne sont qu’un embarras pour opiner clairement. Indispensables au travail réel, à l’œuvre, ils gênent le travail verbal, l’expression.

Et mieux encore : encombrants pour l’orateur, ils seront désagréables à l’auditoire ; car ils n’ont pas le droit de se montrer là sans devenir odieux ou ridicules. Vous savez combien il est difficile, dans une simple conversation, de faire intervenir la foi ou le sentiment. Dans notre cité des oiseaux, l’ironie et la logique sont chez elles, et il faut bien de l’esprit ou du talent pour se passer d’elles. Cela se conçoit : est-il rien d’odieux comme la foi qui prêche loin du sacrifice, le patriotisme qui s’exalte loin du danger, l’intérêt qui s’affirme loin des risques et du travail ? Telle est pourtant la posture où ils se mettent s’ils paraissent dans un monde où, par définition même, l’œuvre et l’effort sont hors de question. Ils ne pourront s’appeler, là, que cléricalisme, chauvinisme, égoïsme.
Préventions ? Malveillance ? Non pas : vérités évidentes pour qui regarde de là-haut. On est libre assurément de ne pas entrer dans la cité nouvelle. On n’est pas maître, si on y est, d’y opiner autrement qu’en « philosophe » et en « citoyen ».
Vous voyez que la philosophie est dans le vrai quand elle affirme le droit de la raison : nulle chimère ici : il est exact, à la lettre, que la raison suffit à chacun. Car le but est déplacé : le succès désormais est à l’idée distincte, à celle qui se parle, non à l’idée féconde qui se vérifie : ou plutôt c’est la discussion seule, l’opinion verbale, et non plus l’épreuve qui vérifie et juge. (…)

… voilà nos gens isolés des profanes, à l’abri des objections et résistances réalistes, et en même temps rapprochés les uns des autres, et pour ces deux raisons, soumis à un entraînement d’autant plus intense que le milieu est plus « pur ». Et cette double loi sociale de triage et d’entraînement ne cesse d’agir et de pousser la troupe raisonnante et inconsciente des frères en sens inverse de la vie réelle, vers l’avènement d’un certain type intellectuel et moral qu’aucun ne prévoit, que chacun réprouverait, et que tous préparent. C’est proprement ce qu’on appelle le « progrès des Lumières ».

Vous voyez que notre hypothèse se soutient : les doctrines, les convictions personnelles ne sont rien ici, ou ne sont que des effets ; chaque étape du progrès philosophique produit les siennes, comme chaque zone ses plantes, aux pentes des montagnes. Le secret de l’union, la loi du progrès sont ailleurs, dans le fait d’association lui-même. Le corps, la société de pensée, prime, explique l’âme, les convictions communes. C’est bien ici l’Eglise qui précède et crée son évangile ; on est uni pour, non par la vérité. La « régénération », le « progrès des Lumières », est un phénomène social, non moral ni intellectuel. (…)

… l’objet, de ce travail passif, est une destruction. Il consiste en somme à éliminer, à réduire. La pensée qui s’y soumet perd le souci d’abord, puis peu à peu le sens, la notion du réel ; et c’est justement à cette perte qu’elle doit d’être libre. Elle ne gagne en liberté, en ordre, en clarté, que ce qu’elle perd de son contenu réel, de sa prise sur l’être. Elle n’est pas plus forte, elle porte moins : fait capital que cette orientation de la pensée vers le vide ; et les frères ont raison de parler de régénération, d’ère nouvelle. La raison ne cherchait jusqu’alors la liberté que par delà un effort de conquête, une lutte avec le réel, tout un déploiement de sciences, et de systèmes. Le travail social passe de l’attaque à la défense : pour affranchir la pensée, il l’isole du monde et de la vie, au lieu de les lui soumettre ; il élimine le réel dans l’esprit, au lieu de réduire l’inintelligible dans l’objet ; forme des philosophes, au lieu de produire des philosophies. C’est un exercice de pensée dont le but apparent est la recherche de la vérité, mais dont l’intérêt réel est la formation de l’adepte. (…)

Rien n’illustre mieux ce curieux phénomène que la conception du sauvage ou de l’ingénu, qui tient une si grande place dans la littérature du dix-huitième siècle. Pas un auteur qui ne vous présente son sauvage, depuis les plus gais jusqu’aux plus graves. Montesquieu a commencé avec son prince persan, Voltaire immortalise le personnage avec Candide ; Buffon en fait l’analyse dans son éveil d’Adam ; Condillac, la psychologie dans le mythe de la statue ; Rousseau a créé le rôle, et passé sa vieillesse à jouer au sauvage dans des parcs de châteaux. Pas un apprenti philosophe, vers 1770, qui n’entreprenne la révision des lois et usages de son pays, avec son Chinois et son Iroquois de confiance, comme un fils de famille voyage avec son abbé.
Ce sauvage philosophique est une bien singulière personne : imaginez un français du dix-huitième siècle qui posséderait, de la civilisation de son temps, tout l’acquit matériel : culture, éducation, connaissances et goût, sans aucun des ressorts vivants : instincts, croyances, qui ont créé tout cela, animé ces formes, donné leur raison à ces usages, leur emploi à ces moyens ; mettez-le brusquement en face de ce monde dont il possède tout, sauf l’essentiel, l’esprit : il verra et saura tout, mais ne comprendra rien. Voilà le Huron de Voltaire.
Les profanes crient à l’absurde : ils ont tort. Ce sauvage-là existe et même ils le rencontrent tous les jours. A vrai dire il ne vient pas des forêts de l’Ohio, mais de bien plus loin : la loge d’en face, le salon d’à côté ; c’est le philosophe lui-même, tel que l’a fait le travail : être paradoxal, orienté vers le vide, comme les autres cherchent le réel – pensée sans élan, sans vraie curiosité, occupée d’ordonner plus que d’acquérir, de définir plus que d’inventer, toujours inquiète de réaliser son bien, son avoir intellectuel, toujours pressée, pour le monnayer en mots, d’en rompre les attaches avec la vie réelle, où il travaillait, s’accroissait jusque-là, comme un capital engagé, ou comme une plante vive, dans le tuf de l’expérience, sous le rayon de la foi. (…)

Il faut opposer cité à cité, milieu à milieu, vie à vie, substituer à l’homme réel un homme nouveau : le philosophe ou le citoyen. C’est là une œuvre de régénération que l’individu ne saurait accomplir par ses propres forces, et que seule peut mener à bien la loi de sélection sociale : la société est au philosophe, ce que la grâce est au chrétien. Mais enfin, quand le travail opère, quand le sujet s’est vraiment livré à l’orientation sociale, a pris sa demeure dans la cité des nuées, son centre sur le vide, et sent pousser ses plumes de philosophe, quelle ivresse de quitter la terre, de s’envoler par-dessus clôtures et remparts, par-dessus les flèches des cathédrales ! rien ne lui est fermé, car tout est ouvert sur le ciel. Comme un enfant pille les fleurs d’un parterre, pour les piquer dans son tas de sable, il entre partout et fauche à brassée les usages, les croyances et les lois. Vous savez s’il se fit faute alors de cueillir au hasard tant de vieilles et augustes plantes (si le bouquet parut beau le premier soir, car elles ne meurent pas tout de suite) et ce qui resta le lendemain de cet immense amas d’écritures : le poids du papier. (…)

C’est la société qui a orienté son esprit à l’inverse du réel, elle encore qui le lie à ses frères à l’inverse du réel, elle encore qui le lie à ses frères de toute la force de son intérêt ; comme elle a formé son intelligence, elle tient sa volonté. (…)

Telle est la nature de la société nouvelle, que l’union s’y trouve fondée sur ce qui la détruirait ailleurs : les forces matérielles, le poids de l’égoïsme et de l’inertie.
C’est ce qu’expriment à merveille les symboles maçonniques : le temple de Salomon, l’architecture et le reste. La cité des nuées est un édifice et non un corps vivant, ses matériaux sont inertes, équilibrés, rassemblés, selon des règles certaines, des lois objectives. Le dix-huitième siècle admettait encore l’intervention d’un grand architecte, l’horloger de Voltaire, d’un législateur ordonnant d’après certaines lois les matériaux humains. La maçonnerie de nos jours supprime le personnage et fait bien : la loi sociale est une loi d’immanence, elle se suffit à elle-même et ce pastiche de Dieu n’a que faire ici. (…)

Le Temple de la Loge Maçonnique l’Amitié

Il n’est pas d’argument ni de séduction qui agisse sur l’opinion comme ce fantôme d’elle-même. Chacun se soumet à ce qu’il croit approuvé de tous. L’opinion suit sa contrefaçon et de l’illusion naît la réalité. C’est ainsi que sans talent, sans risques, sans intrigues dangereuses et grossières, par la seule vertu de son union, la petite cité fait parler à son gré l’opinion de la grande, y décide des réputations et fait applaudir, s’ils sont à elle, d’ennuyeux auteurs et de méchants libres. Elle ne s’en fit pas faute. On a peine à comprendre aujourd’hui comment la morale de Mably, la politique de Condorcet, l’histoire de Raynal, la philosophie d’Helvétius, ces déserts de prose insipide, purent supporter l’impression, trouver dix lecteurs : or, tout le monde, les lut, ou du moins les acheta et en parla. Question de mode, assure-t-on ; c’est bientôt dit. Mais comment comprendre cet engouement pour le pathos et la lourdeur, dans le siècle de la grâce et du goût ?
Je crois que l’explication est ailleurs. Tous ces auteurs là sont philosophes, et la philosophie règne sur l’opinion, par droit de conquête ; l’opinion est sa chose, son esclave naturelle ; elle la fait gémir, applaudir ou se taire, selon ses vues. Voilà une source d’illusions que les historiens, pas plus que les contemporains, n’ont peut-être assez démêlée. Elle rend un peu sceptique sur bien des gloires philosophiques, même le génie de certains « législateurs », même l’esprit de certains lettrés et même le renom des derniers salons.
Je vous ai parlé des encyclopédistes en mécréant, vous en serez moins surpris si je termine par un blasphème : il ne s’agit pas de l’échafaud de Louis XVI, de la France ruinée, de la foi détruite, vieilles et inoffensives rengaines. Mon audace est plus grande : j’ai été quelque fois jusqu’à me demander s’il y avait après tout tant d’écart entre l’esprit des derniers salons et l’emphase des premières loges, si dans le délicieux petit royaume du goût ne trônait pas déjà plus d’un cuistre républicain, et si, dès 1770, on n’avait pas parfois envie de bâiller même chez Mme Necker, même chez Mme Geoffrin. »

Augustin COCHIN 15 mai 1912

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