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En cette "Année Bernanos"…

Aux premières heures de la Révolution, Blanche de la Force abandonne les privilèges de la haute noblesse pour le dépouillement de la vie monastique. Au Carmel, la craintive jeune fille se sent apaisée. Quand les soeurs sont arrêtées, Blanche s'enfuit. Mais comment accepter de rester en vie alors que ses compagnes sont conduites à l'échafaud ?

Un texte éblouissant sur le renoncement, le sacrifice, la peur, écrit par Bernanos à la veille de sa propre mort…. Pour le bien comprendre, découvrir le Carmel français, Edith Stein, incontournable! Merci à notre ami Henri Peter pour son envoi.

Portemont, le 13 septembre 2008

 «Il faut savoir risquer la peur comme on risque la mort, le vrai courage est dans ce risque.» Georges Bernanos.

"Les   martyres de Compiègne des carmélites dans la tourmente"

Par Cécile Rastoin- ocd-  extraits de son livre  avec Edith Stein Découvrir  le Carmel français

Edition du Carmel 2005

Edith Stein

« En Allemagne l’attention des milieux intellectuels a été particulièrement attiré sur notre ordre par la nouvelle de Gertrud von Le Fort(1), ainsi que par sa belle préface aux lettres de Marie-Antoinette de Geuser (2) De quelle nouvelle s’agit-il ? De la dernière à l’échafaud, retraçant de manière romanesque le martyre des Carmélites de Compiègne. Cette nouvelle sort en 1931. Selon le témoignage  du Père Erich Przywara, cela fait deux ans que Gertrud von le Fort et Edith Stein se sont rencontrées, qu’une amitié s’est nouée, qui n’est pas sans incidence sur la parution de cette nouvelle.
            Gertrud von le Fort s’est fait  un nom en Allemagne avec sa publication,  en 1924, des hymnes à l’Eglise. En 1925 elle attire l’attention en passant de l’Eglise évangélique à l’Eglise catholique. Ce ralliement au catholicisme marque l’inspiration des œuvres qu’elle écrit ensuite : "Le voile de Véronique"  (1928), "le Pape du Ghetto ", des romans qu'elle conseille souvent à ses élèves, ou à des enseignantes, comme en témoignent ses lettres.C’est alors qu’il  faut selon le père Przywara, situer la rencontre de Gertrud von le Fort et d’Edith Stein. Que les itinéraires de ces deux femmes jouissant d’une certaine notoriété  dans les milieux catholiques se soient croisés n’a rien de surprenant. Elles partagent un même désir de témoigner de leur foi catholique et de la vocation de la femme. En 1934, Gertrud von le Fort publiera "la femme éternelle", un ouvrage que recommandera et citera dans ses propres écrits Edith Stein. Cet hymne  à la femme fut écrit, dit on, avec le portrait d’Edith Stein sous les yeux. Edith Stein cherchera (dans une lettre du 17 novembre 1935 adressée à sa marraine) à ménager une encontre entre G. von Le Fort et Hedwig Conrad-Martius, son amie et marraine phénoménologue, sans grand résultat probablement, mais cela nous indique le lien profond qui existait entre Gertrud von le Fort et Edith Stein. La correspondance qui se poursuit après l’entrée au Carmel, en témoigne.
            Quelle influence E. Stein exercera-t-elle dans l’écriture de la dernière à l’échafaud ? Nous ne savons guère si elle avait lu un ouvrage sur les Carmélites de Compiègne, elle ne les  cite que dans  le passage ci dessus mentionné. Mais heureusement, une interlocutrice privilégiée d’Edith Stein a eu la présence d’esprit de lui poser la question qui nous intéresse. Mère Petra Brüning, supérieure des Ursulines et grande amie de la sœur de Bénédicte, lui pose en effet la question dans une lettre qui ne  nous est pas parvenue, mais dont nous possédons seulement la réponse. Sœur  Bénédicte répond le 27 février 1935 :
"Chère Mère Pétra
Vous m’avez demandé déjà deux fois, je crois, quels étaient mes liens avec la nouvelle de Gertrud von  le Fort ; Elle est tombé sur le sujet, sans que je n’y sois pour rien. Mais peu après elle m’a rendu  visite à Munich et nous avons parlé  toute une après midi du Carmel dont elle était encore spirituellement bien éloignée. Ce n’est qu’en  travaillant cette nouvelle qu’elle s’en est approchée. Elle nous a naturellement visitées quand  elle est venue ici à Cologne, en novembre 1934 et fut très  heureuse des deux heures passées à la grille du parloir.(3) .)
Ainsi, nous pouvons affirmer qu’une part de l’élan spirituel de la nouvelle est due à l’influence d’Edith Stein ;
Avant  de nous plonger de manière plus rapprochée dans le texte de la romancière allemande, n’oublions pas de mentionner pour le public français que "La dernière à l’échafaud" inspira par la suite George Bernanos, qui écrivit quelque mois avant sa mort « Le dialogue des Carmélites, initialement prévu au film de Raymond Bruckberger. Poulenc allait ensuite faire passer le message des Carmélites de Compiègne dans le monde de la musique. Mais cette célébrité ne se fit pas sans sacrifier la vérité historique. GVLF avait pris de larges libertés avec l’histoire ; son propos était autre que d’écrire une biographie. Bernanos sera à son tour touché par la figure sans consistance historique de Blanche de la Force et les personnages campés par les écrivains sont désormais plus connus que les véritables carmélites.
            Gertrud von le Fort  respecte cependant quelques faits historiques;  il y eut bien un acte communautaire par lequel chaque  carmélite de la communauté de Compiègne s’offrit à accepter le martyre pour le rétablissement de la paix et la diminution des victimes de la Terreur
(nous y reviendrons.) Une à une, les  seize carmélites montèrent les marches de l’échafaud en chantant, produisant une impression profonde sur la foule. Mais ce fut sœur Constance, la plus jeune qui ouvrit  la marche en entonnant le chant du « Louez le Seigneur, tous les peuples », un psaume que les carmélites chantaient lors de leur fondation. Gertrud von le Fort utilise aussi quelques noms historiques, sans respecter leur « rôle » : sœur Constance ,une jeune femme décidée, existe bien, mais n’a pas de compagne, appelée Blanche, à moins de dire que Blanche est une sorte de « double »  de la vraie sœur Constance, qui eut aussi ses heures d’angoisse. Il faudrait ajouter  parmi les personnages l’Enfant Jésus, statuette, que possédait réellement le carmel de Compiègne et que les révolutionnaires firent fondre : Gertrud von le Fort exploite son caractère hautement symbolique et en fait un interlocuteur privilégié de la jeune carmélite angoissée D’ailleurs l’Enfant Jésus de Prague  était  aussi dans les années trente objet de dévotion , lui qu’Edith Stein  considère dans un de ses textes comme le vrai maître et Führer » de l’histoire mondiale, une affirmation provocante en ces années sombres (4) . D’autres personnages  de la nouvelle s’écartent de leur modèle historique : sœur Marie de l’Incarnation était bien de sang royal et fut en effet la seule à échapper au martyre, mais elle ne fut pas l’âme altière et avide de verser son sang que l’auteur nous dépeint. Elle se déroba au martyre et finit comme hôte payant du carmel de Sens, écrivant l’histoire de ses sœurs, non sans remords. Madame Lidoine était bien prieure mais elle venait d’être réélue. Ce n’était pas la femme du peuple sans allure que nous dépeignent tour à tour Le Fort et Bernanos. La véritable  Madame Lidoine, alias  Mère Thérèse de Saint Augustin, était une grande prieure pour ses qualités humaines et spirituelles, et c’est elle qui soutient la communauté sur le chemin du martyre. Gertrud von le Fort a donc pris de grandes libertés avec la vérité historique, non moins belle que la vérité romancée de martyres de Compiègne. Mais elle a, en diffractant les attitudes intérieures en personnages, permis de mettre en scène à la fois le courage de sœur Constance et son angoisse (en Blanche), le souci de la Prieure pour ses sœurs (en madame Lidoine) et son désir d’offrande pour la paix (en sœur   Marie de l’Incarnation). Car le vrai drame se joue entre l’angoisse et la foi, entre les forces du mal qui semblent tout submerger et la puissance de l’amour qui a pour seule arme le don de soi. Tel était l’enjeu en 1794 comme en 1933. Le reste  est littérature. Notons, en  passant que la perspective de Bernanos sera différente. Sentant la mort approcher, il liera ce combat entre angoisse et confiance dans une perspective existentielle personnelle, introduisant la fiction de la terrible agonie de l’ancienne prieure. Mais revenons aux années trente.
Le propos de Gertrud von le Fort écrivant cette nouvelle en 1930 était d’écrire un petit manifeste contre la montée du nazisme et la vague de violences que les partisans de Hitler déclenchaient  avant chaque élection pour intimider et réduire au silence. C’est dans cette perspective qu’il faut lire sa description de la France sous la Terreur : « d’où vint, alors, cette brusque poussée de satanisme, cette inquiétante marée d’obscurité et de ténèbre ? Qui l’avait attiré. Qui donc nous affirmait son implacable nécessité ? Qui donc  força l’humanité, si assurée de sa victoire, à capituler devant cela ? N’était-ce comme si chaque feuille, à tous les arbres de la France, se fût mise à trembler en même temps que nous. Car tous, indistinctement, tremblaient : ceux qui voulaient l’horreur et ceux désespérément y résistaient ; Ultime et  redoutable unité de ce frémissement d’horreur unanime!" (5)
Rappelons quelques faits : l’Allemagne est en pleine crise économique, le nombre de chômeurs ne fait que croître, ils sont trois millions quatre cent mille en février 1930. Dans une déclaration, le 26 septembre, Hitler parle de son intention de prendre , en toute légalité le pouvoir : « L’Etat sera coulé dans un moule que nous considérons comme celui qui convient, «  «  des têtes vont tomber »(6)…On comprend mieux comment Gertrud  von le Fort peut apostropher ses lecteurs : «  Chère disciple de Rousseau ( Il s’agit d’une lettre fictive écrite en octobre 1794 par le narrateur , le chevalier de Villeroi, à sa correspondante qui éprouve quelques sympathie pour les idées nouvelles ) j’admire  une fois de plus la claire noblesse de votre esprit, qui, au cœur même des  plus ténébreux effondrements  vous donne à croire à l’indestructible  noblesse de la nature, et le bourreau de vos héroïnes, et la bête au-dedans de l’homme et aussi l’horreur et l’épouvante « (7)
Pour le lecteur qui n’aurait pas encore son  propos,  Gertrud von Le Fort, dépeignant l’écroulement moral de la  France révolutionnaire, ajoute plus explicitement : « Ces choses se sont passées et peuvent à tout instant se renouveler. »(8)
A l’approche des années trente, Edith Stein garde de son coté le projet de devenir Carmélite. Son activité publique d’enseignante et de conférencière au service de l’Eglise, l’attitude de sa mère, sont des raisons qui convainquent le Père Raphaël Walzer, abbé de Beuron et son guide spirituel, de lui demander de retarder son entrée au Carmel : « Avant de rentrer en fonction à Münster, après le premier trimestre j’avais instamment demandé la permission d’entrer au Carmel. On me l’avait refusé en mettant en avant ma mère ainsi que  l’influence de l’activité que je menais dans le monde catholique depuis quelques années. Je m’étais inclinée(9)." Au cours de cette année à Münster,  1932-1933, Edith Stein va être témoin de la montée du nazisme puis de l’institution du troisième Reich : à partir du 7 mai 1933, elle voit afficher les livres juifs ou «  libéraux » au «  pilori de la honte », colonne dressée tout près de chez elle, sur son chemin pour aller au collège Marianum. Cela dure cinq jours pendant lesquels les étudiants pro nazis montent la garde et chantent. Là elle se rend compte de l’implacable montée de haine et de violence qui soulève l’Allemagne. Ce même 7 mai 1933, sans faire allusion directement à ce qui se passe directement, elle écrit à une ancienne élève : Je crois que si tu avais davantage conscience des milliers de personnes acculées au désespoir de nos jours, tu aurais le désir de leur ôter  un peu de leu excès de peines et de détresse »(10)
Elle ne peut plus enseigner à cause de son origine juive ; elle pressent que la seule manière désormais de lutter contre ces puissances qui secouent le monde est la prière  avec l’offrande de soi. Pour elle s’ouvre la voie du Carmel dans l’optique de porter volontairement la Croix qui s’abat sur tous, au nom de tous. Elle écrit dans la Prière de l’Eglise :
« Celui qui se  donne sans réserves au Seigneur est choisi comme instrument pour construire un Royaume. Dieu sait dans quelle mesure la prière de Sainte Thérèse et ses filles a contribué à préserver l’Espagne de la division religieuse, et quelle puissance cette prière  déployé dans les violentes guerres de religion en France, aux Pays-Bas et dans l’Empire Germanique. L’histoire officielle ne dit rien de ces  forces invisibles et inestimables. Mais la confiance du peuple croyant  le jugement de l’Eglise, qui examine et pèse avec prudence, les connaissent. Et notre temps se voit de plus en plus obligé, quand tout le reste a échoué, de placer son dernier espoir de salut en ces sources cachées. »(11) 
Telle est la profession de foi de sœur Bénédicte  en 1936, mais cette certitude  en elle, a non seulement précédé mais motivé  son entrée au Carmel et son offrande d’elle- même…
Gertrud von Le Fort, connaissant peu le Carmel, a donc demandé à Edith Stein  de la familiariser avec la spiritualité carmélite et le mode de vie des filles de Sainte Thérèse. Deux  digressions de son écrit portent sans doute la trace de la pédagogie d’Edith. Un passage sur la prière comme descente à travers les différents » étages » de profondeur de l’être humain (fini) jusqu’en son fond, où réside Dieu même, l’Être infini qui le soutient dans l’être, rappelle fortement un passage de l’être fini et l’Être éternel. Ecoutons Gertrud von Le Fort : «  Ah chère, quelle consolation que celle qui dé coule du monde de la foi ! Je me souviens encore très nettement  quand je me tourne  vers mes jours d’enfance, de cet étrange glissement durant la prière, comme au travers de tous les étages  de l’être, disons le au fond même des choses, où il n’est plus de chute possible » (page 25 de son ouvrage cité).  Edith Stein parle dans sa dernière grande œuvre philosophique, de ce fond de l’être (12):
« Dans mon être je tombe sur un autre être qui n’est pas le mien mais qui est le soutien et le fond de mon être, ne possédant ni soutien ni fond. Je peux arriver à ce fond que je touche en moi-même (…) par deux voies : la première est celle de la foi » (EEFE p.64). La seconde celle de la réflexion philosophique. Ici,  la prière peut être définie comme l’expérimentation personnelle des vérités de la foi. C’est sans doute le premier point sur lequel Edith Stein a insisté  auprès de Gertrud von Le Fort. Celle ci qui s’inquiétait de perdre son amie, qui rentrait au Carmel, se voit répondre : « J’ai naturellement beaucoup pensé à vous ces derniers mois, à partir du moment où j’ai su la voie que j’allais prendre. Je me suis dit que maintenant  vous apprendriez enfin à connaître le Carmel tel qu’il est (..) Ne pensez vous pas que vous y perdrez en quoi  que ce soit. Quiconque a une place dans mon cœur et mes prières ne   peut  qu’y gagner. » (Lettre  du 9 octobre 1933   ESGA 2   p. 3O8)
Celle qui est devenue  sœur Bénédicte de la Croix reprend gentiment son amie, qui insiste peut être trop sur «  la vie de sacrifice » du Carmel : « Seule la certitude confiante que notre paix sereine rejaillit sur le monde et apporte son soutien à ceux qui en sont encore à marcher vers le but, peut me rassurer sur le fait que j’ai été appelé à cette vie cachée merveilleuse, de préférence à d’autres bien plus dignes que moi. Vous  ne pouvez vous imaginer combien j’ai honte quand j’entends quelqu’un parler de notre vie de sacrifice. J’ai mené une vie de sacrifice tant que j’étais hors du Carmel. »(13) Dans sa  nouvelle donc Gertrud von Le Fort dit assez un mot de la joie carmélitaine, au moment de la prise d’habit de la jeune Blanche, alors que les lois révolutionnaires interdisent désormais toute entrée dans la communauté. : « Ainsi donc la prise de voile de Blanche fut décidée. Or, on savait naturellement fort bien au Carmel, que ce serait pour un certain temps, la dernière solennité de ce genre et cela dut certainement conférer à toute la cérémonie un caractère saisissant. Mais n’allons pas croire, toutefois, que chez la plupart des Carmélites, cet élément là se traduit par des airs soucieux. Les membres de cet ordre que l’on taxe si volontiers de ‘sombre’ en raison de la sévérité de ses pénitences, montrent le plus souvent la gaieté et l’insouciance des enfants. »(14)

Dans la même lettre où sœur Bénédicte récuse gentiment le terme de «  vie de sacrifice », elle affirme ensuite fortement son appel à participer au mystère de la croix : «  Et je m’attends certes à sentir un jour ma vocation à la Croix davantage qu’aujourd’hui où je suis encore traitée comme un petit enfant par le Seigneur." (15) Cette vocation à la Croix est donc participation au mystère pascal du Christ, porte obligée pour Le suivre : "Chère nous devons ici arrêter un instant notre pensée à cette disposition de l’âme particulière au Carmel et qui nous est, à tous deux, sans doute un peu familière. Elle est initialement à tel point commandé par la notion de sacrifice expiateur, que la croyance au salut chrétien par la croix trouve son sommet dans l’amour spirituel de la souffrance et de la persécution. Une telle notion, je le sais est difficile à concevoir pour le monde non chrétien (disons, le pour le monde tout cour) et d’autre part on s’en méfie volontiers comme d’une chose malsaine. Et cependant, chère amie, faites, je vous prie, un instant abstraction de vos propres sentiments et prenez cela simplement comme un élément constitutif de notre sujet. (Ah, en définitive  cela est bien constitutif du christianisme  même)" (16)
Sœur  Thérèse Bénédicte revient plusieurs fois sur cette idée proche chez elle de l’idée d’expiation et parfois teinté d’une certaine idée de rétribution (où une somme de fautes doit être "payée») comme dans ce texte si dense écrit pour la fête de Saint Jean de la Croix. «  L’amour de la croix, encore appelée «  l’expiation mystique » : "La souffrance expiatrice volontaire est ce qui en vérité unit le plus profondément au Seigneur. Elle prend sa source dans une union déjà établie avec le Christ. (….)Et la soif de souffrance en vue d’un plaisir pervers et masochiste n’a rien à voir avec le désir de souffrance expiatrice. (…) Seul peut désirer la souffrance expiatrice celui dont les yeux spirituels se sont ouverts sur les interactions surnaturelles des évènements de l’histoire  du monde. » (17)
Ainsi la prieure, en carmélite fervente, a perçu que la prière et le don de soi étaient les seuls moyens  d’enrayer la machine de la Terreur qui dévore ses victimes ; Sous la plume de Gertrud von Le Fort, c’est Sœur Marie de l’Incarnation, qui est saisie par ce zèle et ce désir de martyre. Toujours est-il que la communauté va suivre cet élan premier  d’offrande et aller jusqu’au bout, alors que sœur Marie de l’Incarnation survivra pour devenir la biographe de ses sœurs. «  Songez donc mon amie, à la mission particulière de son Ordre. Ne vous souvenez pas que, avant la révolution on a parfois disputé si, le cas échéant, le christianisme serait encore en mesure de susciter actuellement des martyrs ? La vérité était-  nous allions le vivre par la suite- que, dans cet Ordre, les martyrs étaient tout prêts’. La France ne serait pas sauvé par le zèle de ses  politiciens, mais par les prières et les sacrifices de ses âmes consacrées : c’est aujourd’hui le grand jour du Carmel’. Tel était le diapason auquel toutes les femmes de Compiègne s’étaient accordées : on préparait en pleine et entière  conscience, au martyre. »(18)
            Sœur Marie de l’Incarnation demande à sa prieure la permission de faire «  à la majesté de Dieu l’offrande de notre vie pour celle de son Eglise menacé en France ».Et le récit de Gertrud von Le Fort se poursuit : «  Je ne pense pas chère, qu’il soit nécessaire de certifier que de tels actes de consécration sont également tout à fait dans la ligne du Carmel et que – ne nous faisions sur ce point aucune illusion- c’est bien dans une telle disposition de l’esprit que nous trouvons à proprement parler les dernières réserves de christianisme quand viennent les temps extrêmes. (Quelle signification peut comporter une persécution des chrétiens sinon que l’immolation du Christ, qui fut librement accepté, se renouvelle dans les membres de son corps mystique ? Dans ce sens là, aucun martyr chrétien ne meurt par violence)"(19)

Quel est l’acte de consécration que fit réellement la Communauté de Compiègne ?  Voilà ce qu’en dit la chronique de sœur Marie de l’Incarnation. Entre juin et septembre 1792, "Madame Lidoine a fait à ses filles la confidence suivante, qu’en ayant fait sa méditation  sur ce sujet, il lui était venu à la pensée de faire acte de consécration par lequel la communauté s’offrait en holocauste pour apaiser la colère de Dieu, et que cette divine paix que son cher fils était venu apporter au monde, fut rendue à l’Eglise et à l’Etat ». Une intention supplémentaire fut ajoutée en 1794 : la libération des prisonniers et  la diminution des personnes guillotinées. (20)

         Comment ne pas songer ici à l’offrande d’elle-même que sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix demande à sa prieure d’Echt de pouvoir accomplir le 26 mars 1939 : " Chère Mère, permettez moi, je vous prie, de m’offrir en sacrifice d’expiation au Cœur de Jésus pour la vraie paix : que le règne de l’antéchrist s’effondre si possible sans une nouvelle guerre mondiale, et qu’un ordre nouveau puisse être établi. Je voudrais le faire dès aujourd’hui  car c’est la douzième heure. Je sais que je ne suis rien mais Jésus le veut et il appellera sûrement encore bien d’autres ces jours ci. »(21)L’armée allemande pénètre dans Prague le 15 mars 1939 et annexe le 23 mars le territoire de Memel (Lituanie). Le 22 mai Hitler signe le pacte avec Mussolini. Peu avant que la griffe nazie s’abatte sur la Pologne, Edith Stein écrit le 9 juin son testament, qui se termine ainsi : « Dès maintenant j’accepte la mort que Dieu m’a  préparé, en pleine  soumission à sa très sainte volonté et avec joie. . Je prie le Seigneur de bien vouloir accepter ma vie et ma mort pour son honneur et sa glorification, pour toutes les intentions des très saints Cœurs de Jésus et Marie et celles de la sainte Eglise, en particulier pour la sanctification et la perfection de notre saint Ordre, et spécialement des carmels de Cologne et d’Echt, en expiation de l’incrédulité du peuple juif(22), afin que le Seigneur soit reçu par les siens et que son Règne arrive en majesté, pour le salut de l’Allemagne et la paix du monde, enfin pour mes parents vivants et morts et pour tous ceux que Dieu m’a donné : qu’aucun d’eux ne se perde . »(23)
Gertrud von Le Fort met sous la plume de la prieure, madame Lidoine, ce « regard lucide sur l’implacabilité du chaos : vous voulez donc mon Dieu, que nous vous apportions un sacrifice sans espérance, hormis celle de l’impénétrabilité de vos voie’ .Vient maintenant, chère amie, la préparation au second acte de consécration du Carmel de Compiègne : Madame Lidoine elle même l’introduit. –C’est la préparation au sacrifice imprescriptible, ou pour parler le propre langage de la prieure, le sacrifice de l’abandon ; mais c’est aussi tout ensemble la préparation au sacrifice sans condition. ‘Sacrifice sans espérance’, sacrifice désormais uniquement pour Dieu seul’, sacrifice au cœur de la nuit ‘ sacrifice au centre du chaos, telles sont les expressions qui reviennent constamment dans son journal de cette époque. Elle ne dit pas ‘ sacrifice pour conjurer le chaos’, ce n’était pas d’ailleurs plus possible" (24)

La perspective de "la dernière à l’échafaud"  est bien celle de sainte Thérèse Bénédicte de la Croix. Sa formulation abrupte fait frémir notre sensibilité  actuelle ? Un fait demeure : le seul rempart de la paix est l’offrande de soi, des âmes qui laissent en elles le Christ triompher de l’angoisse de perdre sa vie.

« Chaque siècle n’exige pas une œuvre de réforme immense comme celui de notre Sainte Mère. A chaque siècle, un régime de terreur ne nous donne pas non plus l’occasion de poser la tête sur un billot, pour notre foi et l’idéal de notre Ordre, comme les seize carmélites de Compiègne. Mais chacune, en entrant au Carmel, doit se livrer totalement au Seigneur. (…)
Dans ces conditions habituelles d’existence, il n’y a pour la Carmélite aucune autre possibilité de rendre à Dieu  amour pour amour  qu’en remplissant fidèlement ses devoirs quotidiens jusque dans les moindres détail (.) en ne laissant passer aucune occasion servir les autres par amour.(.) C’est"la petite voie ", un bouquet de fleurs à peine éclose et passant inaperçues, un bouquet déposé chaque jour devant le Saint des Saints – peut être le silencieux martyre d’une vie entière dont nul ne soupçonne rien-, source de joie profonde et d’allégresse intérieure en même temps que puit de grâce rejaillissant sur la terre- nous ne savons où, et ceux qu’elle touche ignorent d’où elle vient. » (25) 

24 La dernière à l’échafaud p. 112-113 op.cité

25 Source cachée ouvrage cité p.  225-227

1 die letzte am Schaffot Muncih Kösel 1931

2 Source cachée de Cécile Rastoin Cerf éditeur p.215( SC)

3 Edith Stein Gesamtausgabe  3 p.114 . ESGA

4  Lettre du 2 février 1942 à Mère Johanna ( ESGA)

5  Gertrud  von Le Fort , la dernière à l’échafaud   desclée de Brower  1949 p.87 et 88 et 10

6 voir M.A Neyer et A . U. Müller , Edith Stein, une femme dans le siècle J.C Lattès 2002 p.93

7  ouvrage cité p.10

8 idem  p.110

9 Vie d’une famille juive Cerf ad Solem  p. 495

10 ESGA2 p.278

11 SC  p.69

12 l’être fini et l’Être éternel traduit en 1972 Nauwelaerts            Abréviation EFEE

13 lettre du 31 janvier 1935 ESGA 3 p. 1O3

14 La dernière à l’échafaud p.43 de l’édition citée

15  Lettre d’Edith Stein à Gertrud von Le Fort du 31 janvier 1935

16 La dernière à l’échafaud p.55 de l’édition citée ??  à vérifier .

17  Source cachée  Cerf/ad solem p. 233

18 La dernière à l’échafaud p 61-62 édition citée

19 idem p ; 84

20 Sur cette précison voir le livre de W. Bush, apaiser la terreur, édition Clovis 2OO1, P. 148

21 ESGA 3 p.373

22 le terme allemand Unglaube peut renvoyer soit à la non reconnaissance de Jésus comme Messie, soit au manque d’attachement à l’Alliance du Sinaï et au Dieu d’Israël ( dont témoignent un certain nombre de  juifs allemands dans l’entourage d’Edith) ; Edith Stein, dans ses lettres et écrits a témoigné de son profond respect devant la foi de son peuple envers Adonaï ; comme le montre son attitude envers sa mère : « la ,nouvelle de la conversion de ma mère est une rumeurs ans aucun fondement (..) Ma mère a gardé fidèlement sa foi jusqu’au bout(…) j’ai confiance qu’elle a trouvé un juge bienveillant et qu’elle est maintenant mon aide la plus fidèle pour parvenir moi aussi au but ( Lettre du 4 juin octobre 19 »- à Sœur Callista Kopf, op)

23  Vie d’une famille juive op. cité

24 La dernière à l’échafaud p. 112-113 op.cité

25  Source cachée ouvrage cité p.  225-227

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