Bbb : Qu'est-ce que vous entendez par "société de surveillance" ? N'est-ce pas un peu exagéré ?
Alex Türk : Le mot vient des Anglais, lors de la conférence de Londres. Moi, je ne l'utilise pas de manière courante. J'ai plutôt tendance à dire qu'il y a une forme d'endormissement. La majorité des Français n'ont pas conscience qu'aujourd'hui, leur sphère de vie privée est en cause. Est-ce exagéré ? Plus ou moins. Quand on fait de la communication, on utilise des images pour se faire comprendre. D'autant que si l'on met la CNIL face à l'ensemble des promoteurs de technologies de l'informatique, il est assez normal qu'on utilise des images frappantes, car nous n'avons pas le même poids.
bbb : Quelle est la plus grande menace pour les libertés, à vos yeux ? La vidéosurveillance, la biométrie...?
Alex Türk : Pour moi, la grande menace c'est qu'à échéance, il y ait une conjugaison de l'ensemble de ces dispositifs. C'est pour cela que je crains l'endormissement : les gens ne se rendent pas compte qu'il y a mise en place autour d'eux d'un certain nombre de technologies, qui peuvent être invasives, d'un certain nombre de textes législatifs et réglementaires, qui, s'ils sont pris isolément, peuvent ne pas inquiéter, mais qui peuvent de manière non visible s'interconnecter et au fond augmenter leur puissance commune. Et cela ne se voit pas.
C'est peut-être dans dix ou quinze ans qu'on pourra dire : finalement, tout a changé, notre sphère de liberté s'est réduite, mais on n'en était pas vraiment conscient. C'est un peu comme quand on est au bord d'un lac en train de s'assécher. Au début, vous ne vous en rendez pas compte, et un jour le lac est presque sec. C'est un phénomène qui peut être lent, progressif, pas forcément visible, mais incontestable. C'est pourquoi je faisais une analogie avec le réchauffement de la planète.
Aujourd'hui, je dis qu'au fond les deux nouveaux droits fondamentaux, à savoir le droit à la protection des données et le droit à la protection de l'environnement, ne sont que deux facettes d'un même droit. Un homme ou une femme a droit au respect de son environnement intime, si l'on peut dire, et à l'environnement dans lequel il vit.
jarjar : La CNIL reconnaît-elle des vertus à la société de surveillance ? N'y a-t-il pas là une fonction utile (nécessaire ?) de dissuasion ?
Alex Türk : Bien sûr. C'est pour cela que j'ai dit hier que la CNIL n'avait pas de jugement a priori sur la vidéosurveillance.
Catherine : A Londres, justement, le système de surveillance par caméras a montré son efficacité dans les progrès de l'enquête sur les auteurs des attentats manqués. N'est-ce pas la preuve de son utilité ?
Alex Türk : Absolument. Il n'y a aucun doute sur le fait que la vidéosurveillance peut rendre des services en matière de sécurité collective. C'est pourquoi la vraie question est : quels moyens donne-t-on à l'autorité de contrôle indépendante pour qu'elle puisse, elle, garantir les droits des personnes ? Il ne s'agit pas de dire oui ou non à la vidéo, mais de dire oui, ça peut rendre des services, il faut donc en faire un usage proportionné et encadré, pour assurer le respect des droits.
bbb : Les caméras de surveillance sont-elles vraiment utiles ? Un chercheur expliquait que ça ne marche que pour les atteintes aux biens...
Alex Türk : L'article dit plutôt que ça ne sert pas pour prévenir les attentats. C'est probablement en partie vrai. A Londres, cela a permis de voir qui avait commis les attentats. Donc, éventuellement, trouver ceux qui l'ont commis, et empêcher qu'ils recommencent.
jerome37 : Et qu'est-ce qui fait qu'en France les gens acceptent plus facilement la vidéosurveillance, alors qu'au Canada, cette proposition est bannie ?
Alex Türk : Peut-être que le climat de sécurité n'est pas le même. Les Français ont connu des vagues d'attentats lors des quinze dernières années.
Antoine Champagne : Le Canard enchaîné révélait en pleine campagne électorale que les fiches (noms, adresses, téléphones, montant des dons et cotisations, etc.) de quelque 125 000 adhérents de l'UMP et 70 000 adhérents du PS étaient en libre accès sur Internet. Quelles ont été les démarches engagées par la CNIL sur ce sujet ?
Alex Türk : Cela ne nous dit rien. Nous n'avons pas connaissance de cela à la CNIL. Nous
avons suivi cela de très près pendant la campagne, et n'avons eu aucune plainte, aucune information à ce sujet. Si vous avez des éléments, communiquez-les nous.
A. Champagne : Pourtant, le responsable juridique de la CNIL, qui a mis vingt-deux jours à me répondre, a donné une position officielle de la CNIL sur cette affaire : on va écrire aux partis politiques en question.
Alex Türk : Je suis dans mon bureau actuellement, avec les directeurs de la CNIL, qui se regardent avec un gros point d'interrogation au-dessus de leur chevelure... On va le vérifier à l'instant même. J'espère que vous avez compris que quand je dis qu'on ignorait, ce n'était pas une injure.
En l'occurrence, j'ai écrit le 15 février 2007, suite à cet article, au responsable de l'UMP, parce que nous avions également, de notre côté, fait un audit pour élaborer une recommandation afin d'attirer leur attention sur la nécessité de faire très attention aux mesures de sécurité. Dans la lettre, il était dit que les services de la CNIL ont constaté que l'intrusion dont il était fait mention dans l'article du "Canard" n'était, selon nos experts, plus possible à ce jour.
Ensuite, nous avons demandé effectivement à l'UMP s'il avait des observations sur ce point, et il ne nous a pas présenté d'observations. Par ailleurs, cette question est évoquée en toutes lettres à la page 25 du rapport annuel que nous avons présenté hier et qui est disponible sur le site.
Source : http://www.lemonde.fr/web/chat/0,46-0@2-3224,55-934028,0.html?xtor=RSS-3208 |