« D'Hippocrate au bon Samaritain
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« Je ferai tout pour
soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les
agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément »
Extrait d'une nouvelle rédaction
du serment d'Hippocrate proposé par le Professeur Bernard
Hoerni, publié dans le Bulletin du Conseil national de
l'Ordre n° 96, volume 10, page 12. Juin 2002
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Mes propos ne sont pas de porter un jugement sur cet extrait
du serment d'Hippocrate, serment qui nous lie tous, et qui aujourd'hui
est hélas devenu un serment à la carte.
Il nous met face à la souffrance, à la mort
et en un mot face à notre vocation.
Nous avons choisi d'être confronté à
cette autre face de la vie et ce n'est que respecter notre serment que
de ne pas baisser les bras ou de démissionner.
Au milieu du siècle dernier, la mort était
encore présente et notre société ne prenait pas le
soin de la cacher. Le plus grand nombre mourrait chez soi et cette mort
était accompagnée de rites et de présences multiples.
Le médecin de famille, le curé, les parents même éloignés,
les voisins visitaient le mourrant. Les enfants et les petits-enfants
passaient leur tête par la porte entre ouverte. Eros était
tenu au secret, Thanatos s'invitait dans les maisons. Tout a été
inversé.
Les extraordinaires progrès de la médecine
ont sans cesse fait reculer la mort, s'appuyant sur une hygiène
grandissante. Le médecin gagnait toujours plus de batailles.
Tant et tant qu'aujourd'hui, il lui est de plus en plus
difficile d'être confronté à l'échec.
Alors le médecin parfois s'acharne afin de cacher
sa propre angoisse, jusqu'à en oublier la nature même du
corps qu'il soigne.
Il faut que tous nous lisions le récit de la mort
de François de Dainville, père jésuite, historien
et géographe renommé :
« Atteint de leucémie,
parfaitement conscient de son état et voyant approcher la mort
avec courage, lucidité et calme, il collabora avec le personnel
de l'hôpital où il fut envoyé. Il avait été
convenu avec le professeur qui le soignait, compte tenu de l'état
désespéré du malade, que nul traitement « lourd »
ne serait entrepris pour le faire survivre. Durant un week-end, voyant
le mal s'aggraver, un interne le fit transporter dans un autre hôpital,
en service de réanimation. Là, ce fut terrifiant. La dernière
fois que je le vis, à travers la vitre d'une chambre aseptisée
et ne pouvant lui parler que par interphone, il gisait sur un lit chariot,
avec deux tubes inhalatoires dans les narines, et un tube expiratoire
qui fermait la bouche, je ne sais quel appareil pour lui soutenir le coeur,
un bras sous perfusion, l'autre sous transfusion, et à la jambe
la prise du rein artificiel. « Je sais que vous ne pouvez parler.je
reste quelques instants avec vous. » Alors j'ai vu le P. de Dainville
tirer sur ses bras attachés, arracher son masque expiratoire. Il
me dit ce que furent, je crois, les derniers mots avant de sombrer dans
le coma : « On me frustre de ma mort ». ( R.P. Bruno Ribes,
revue Les études, novembre 1974, repris par Philippe Ariès
dans, Essais sur l'histoire de la mort en Occident. Le Seuil 1975) Ne
jetons pas la pierre à l'interne. Dans ces instants ultimes, aucun
« tube » ne pouvait remplacer la main d'un ami, ou une
dernière prière commune. »
Sans que tout soit nommé c'est de tout cela que le
législateur a voulu débattre et légiférer
à partir du rapport du député Jean Léonetti.
Déjà en 1985, Maurice Druon proposait aux
membres de la Société médicale des hôpitaux
de Paris une réflexion essentielle : « Les
civilisations se signalent et se reconnaissent à la manière
dont elles traitent les morts et dont elles conçoivent la mort. »
Nous redécouvrons (?) que la qualité de l'accompagnement
des mourants et l'assistance que nous leur accordons dans ce moment capital
et unique sont des éléments fondamentaux pour juger du niveau
de notre civilisation. Mieux vaut tard que jamais. Il est urgent de sortir
du « déni » de la mort. Aujourd'hui la mort n'est plus
familière, elle est solitaire et individualisée.
Il ne convient pas d'idéaliser la mort des temps
anciens, mais nous pouvons reconnaître les vérités
qui sont sous- tendues par la phrase de l'anthropologue Louis-Vincent
Thomas :
« Chaque société a la mort qu'elle
mérite »
« Dans le service rendu à la personne souffrante, cette rencontre
entre tous les hommes de bonne volonté est possible tandis que
dans d'autres domaines, celle-ci s'est révélée difficile,
voire impossible » Cardinal Fiorenzo Angelini
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En tentant de remettre la mort à sa place, notre société
doit redécouvrir une vérité essentielle :
La vie n'est faîte que d'accompagnements mutuels.
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Infirmière au chevet d'un
malade par Alfred Roll (1846-1919)
Paris, musée du Petit-Palais.
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L'accompagnement des mourants par le biais des soins palliatifs
n'est que l'ultime accompagnement que nous pouvons dispenser à
nos proches.
Nous ne ferons pas l'historique des soins palliatifs qui
ont vu le jour en Angleterre avant la Deuxième Guerre Mondiale,
en s'attachant tout particulièrement au contrôle des douleurs.
Nous souhaitons privilégier la richesse qu'ils contiennent
et qu'ils nous signifient. Le titre d'un ouvrage du Professeur Lucien
Israël nous dit tout : La vie jusqu'au bout.
En effet, les soins palliatifs ne doivent pas être
entendus comme soins aidant à mourir, mais comme soins aidant à
vivre tout ce qui reste à vivre.
Nous parlons de phase palliative quand la phase curative
est en échec. Nous ne pouvons plus prétendre guérir
le patient, et ce que nous appelons « son pronostic vital »
est en jeu. Nous ne sommes pas à la table d'un casino ou sur un
champ de course. Nous sommes au chevet d'un être humain. Sans nécessairement
abandonner complètement une stratégie curative, nous allons
en priorité tenter d'améliorer sa qualité de vie
et son confort, sachant qu'au bout de ce chemin de quelques semaines ou
de quelques mois, nous serons confrontés avec notre patient à
la phase terminale, laquelle se comptera en quelques jours ou quelques
heures.
Nous serons alors confrontés à la défaillance
des grandes fonctions physiologiques et nous veillerons à lutter
contre les sources d'inconfort sans accélérer ou provoquer
la mort.
Soigner veut dire avant tout : « Prendre soin
de»
Le médecin seul ne peut tout.
Le patient est le centre. Autant que peut se faire, la famille,
les êtres chers devront être associés tout au long
de ces soins, mais le médecin et les personnels soignants seront
particulièrement à l'écoute. Ce souci s'anticipe.
La maladie, dans sa première phase, a conduit notre
patient à l'hôpital, ou à la clinique. Entrant dans
la phase palliative, le patient peut envisager un retour chez les siens.
A ce stade, le médecin généraliste
qui a suivi le patient dans les débuts de la maladie reprend un
rôle fondamental. C'est lui qui est au coeur de la prise de décision
et qui peut apprécier si ce retour est possible. Le conjoint ou
les proches disposeront-ils du temps nécessaire ?
Auront-ils la force physique et morale pour faire face aux épreuves
qui s'annoncent ?
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Si tel est le cas et si les structures médicales
environnantes le permettent, il ne peut y avoir de plus bel accompagnement.
C'est toute une équipe qui se met en place au sein de laquelle,
famille, soignants hospitaliers et libéraux, aide-ménagère
collaborent et redonnent un sens à une vie unique qui pourtant
va s'éteindre.
A ce jour les grandes villes présentent des structures
privilégiées pour cet accompagnement, aussi dépendra-t-il
de la volonté des personnels soignants libéraux que celui-ci
puisse être offert au plus grand nombre.
Pour des années encore l'hôpital demeurera
le lieu de la fin de vie et nous connaissons tous les problèmes
qui l'assaille. L'hôpital français est malade, malgré
les progrès qui sont faits dans les unités de soins palliatifs.
Des établissements spécialisés voient le jour. Tous
demandent un personnel motivé (ce qui est le cas), parfaitement
formé et attentif à tous les instants. Accompagner une personne
en « fin de vie », c'est redécouvrir dans
sa plus haute acceptation le « travailler ensemble »,
partager parfois nos propres doutes, nos propres peurs et angoisses, et
privilégier le savoir être au savoir faire, tout en veillant
à la plus juste compétence thérapeutique.
Et toujours être à l'écoute
du patient !
« Le mal est à
l'amour ce que le mystère est à l'intelligence » Simone Weil
L'accompagnement est sur le plan médical, une mise
en oeuvre contre la douleur. Il n'est pas que cela mais toute l'attention
des soignants est orientée vers ce but. C'est une lutte contre
les douleurs de nociception, de désafférentation ou psychogènes.
Nous disposons aujourd'hui d'un arsenal adapté malgré les
réticences ou les peurs que certains produits véhicules
tant dans le milieu médical que chez les familles. Il faut donc
expliquer, toujours et encore, et traiter les effets secondaires.
La douleur tenue à distance, le patient peut alors
être plus attentif à son entourage, plus attentif à
lui-même et exprimer ses souhaits. L'équipe soignante pourra
ainsi veiller à ses aspirations. Il faudra parfois retrouver des
proches, aider à des réconciliations.
Quand la « fin de vie » sera atteinte,
il faudra participer à l'indispensable travail de deuil qui commence
avant le décès du patient et que sa famille doit faire.
Prévenir aussi les membres de l'équipe, absents à
ce moment-là.
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Chaque être humain est unique et sa mort est, elle aussi,
unique.
Nous pouvons espérer qu'un jour nous ne croiserons plus
le regard terrifié d'un personnel soignant, ayant lui-même
croisé le regard terrifié d'un malade sur le point
de quitter ce monde, harnaché sur un lit de mouroir.
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Le Bon Samaritain par Bonnat Léon
Joseph Florentin (1834-1922).
Bayonne, musée Bonnat. |
Il n'est pas vain de rappeler que chez les malades soulagés,
entourés et accompagnés, les demandes d'euthanasie sont
exceptionnelles. En donnant un sens à ce qu'ils vivent dans ces
moments extrêmes, nous les confortons dans le sens que tout être
humain devrait donner à sa fin de vie.
Docteur Anne-Dominique du Sable
Médecin psychiatre des Hôpitaux ,
Le 13 septembre 2005.
Pour en savoir plus : JALMALV ( Jusqu'A La
Mort Accompagner La Vie)
4, bis rue Hector Berlioz 38000 Grenoble. Téléphone : 04
76 63 08 67
http://www.lesmanantsduroi.com/articles/article35108.php |