Dom Gérard ou le culte de l’amitié
Je garderai toute ma vie le souvenir très fort de l’accueil que Dom Gérard réservait à ses hôtes, dans les années soixante-dix, au pied du mont Ventoux. C’était l’époque où il fallait rejoindre le petit monastère de Bédoin, entre deux virages, par une mauvaise route départementale connue des seuls intégristes du Tour de France. Partant du Quartier Latin, j’y débarquais souvent pour ma part entre les douze coups de minuit et l’office de Matines, prenant soin de faire le moins de bruit possible pour ne pas troubler le court sommeil “stricte observance” de sa poignée d’oblats et moines bénédictins. La porte du Prieuré Sainte-Madeleine était toujours ouverte, et je pensais pouvoir rejoindre en catimini, à l’étage, la “cellule de l’évêque” qui m’était généreusement réservée : six mètres carrés de chaux blanche, avec un lit spartiate aux draps immaculés fleurant bon la lavande, un crucifix pour se reconnaître, une table pour écrire, une chaise en bois interdisant de s’amollir, une petite fenêtre à ouvrir pour fumer tranquille dans la nuit provençale et même un lavabo ! C’était mon septième Ciel d’apprenti-écrivain catholique, bien accroché sur terre, en format réduit…
Malgré quatre ans d’entraînement clandestin dans les heures ou les couloirs interdits du collège Saint-François-Xavier de Vannes, mon pas n’était jamais suffisamment discret pour laisser Dom Gérard indifférent à l’arrivée de l’hôte nocturne : la grille du petit portillon donnant accès au cloître grinçait toujours plus fort que le concert des milliers de cigales réunies pour chanter leur bonheur d’entourer la première grande aventure spirituelle de l’après-Concile, par le retour à la Règle et l’Esprit du grand saint Benoît.
Un ange devait la dégraisser avec soin avant Complies afin qu’elle remplisse bien son rôle de tocsin amical sous la fenêtre du Père Prieur… Gérard Calvet vous rattrapait ainsi par la manche dès la salle hors clôture qui servait d’entrée !
– Hugues, que se passe-t-il à Paris ? Qu’écrit Jean Madiran ? Que raconte Jean Ousset ? Malraux a-t-il fini de prédire l’Apocalypse ? De Gaulle est-il mort (enfin) ? Jean Guitton aurait-il à nouveau confessé Paul VI ? Continuez-vous d’enseigner la philosophie ? Ecrivez-vous chaque jour, comme vous me l’aviez assuré : « nullo die sine linea » ?
J’avais parfois du mal à répondre, après 650 Km d’autoroute à 150 à l’heure (vitesse autorisée de l’époque) puis 50 Km de petite montagne assassine dans la nuit, et Dom Gérard se reprenait vivement :
– Pardonnez-moi, vous n’en pouvez plus, tandis que je vous assaille de questions. Ventre affamé n’a pas d’oreilles, c’est ça ? À cette heure, bien sûr, vous devez mourir de faim !
Dom Gérard n’attendait pas ma réponse prudemment négative pour partir aussitôt dévaliser son poulailler. Les révérendes mères pondeuses protestaient d’un “cot cot” de pure forme, assez peu grégorien, et j’avais droit dans les cinq minutes suivantes à une grosse omelette baveuse aux herbes du cloître assortie d’une belle cruche de vin du monastère. Un souper de roi !
– Maintenant, Hugues, mangez, buvez, respirez… Après quoi, nous allons pouvoir discuter.
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Pétri de fatigue autant que d’admiration pour les qualités humaines et spirituelles que ce moine manifestait devant moi, j’avais tendance à mélanger les genres et les Ordres, sans rien trop attribuer à celui du grand Benoît. Gérard Calvet était capable de passer sans transition, comme une fine lame de Tolède, à double tranchant, de la « disputatio » théologique la plus transcendante et la plus insoluble aux gestes de la plus parfaite empathie, en compassion ou complicité immédiate avec… ce que vous n’aviez pas osé lui dire en arrivant ! Il pacifiait vos souffrances en les précédant, posait un doigt léger sur l’essentiel, et provoquait les rires comme pour s’en excuser.
J’hésitais donc naïvement à situer Dom Gérard entre saint Thomas d’Aquin, cette charité intellectuelle servie par la lumière d'un grand esprit, et la charité tout court d’un saint François d’Assise, qui est l’amour du prochain concret dans l’amour de Dieu, comme la foi l'a toujours compris. Au physique, au mental, au moral, peu de grands maîtres spirituels sont aussi différents l'un de l'autre que ces deux-là. Pourtant, à eux deux, ils auront davantage œuvré pour la réforme et le triomphe social du monde chrétien que toutes les universités d'Europe réunies. Mais à lire les admirables portraits qu’en a dressé Chesterton, on comprend de l'intérieur à quel point il était alors nécessaire au monde chrétien lui-même que ces deux saints – humainement – ne se ressemblent pas. « Mutatis mutandis », et sans vouloir canoniser personne, la leçon vaut toujours aujourd'hui.
L'aristocrate sicilien nous est décrit comme un individu pesant, réfléchi, et silencieux dans le monde jusqu'à l'incivilité : ses condisciples, on le sait, le soupçonnèrent longtemps d’être un esprit borné ; le fils du drapier d'Assise, agile, bon causeur, impétueux en toute chose jusqu'à la témérité, passait au contraire pour avoir un “grain”, c'est-à-dire de l'esprit en excès : Chesterton écrit qu’il “supportait les fous d'un cœur gai”, ce qui n'est pas donné à tout le monde.
L'apprenti-philosophe était formidablement armé pour l'étude : il a pu dévorer l'une après l'autre les meilleures bibliothèques de son temps, et rien qu'il n'ait pesé, compris, retenu “à la première lecture”, selon son propre aveu ; le petit Frère mendiant, dont le vrai poème fut la vie, ignore seulement ce que c'est qu'un livre et ne rêve pas davantage d'en écrire que d'en posséder : il n'est bien doué que pour la route et l'aventure, le chant, le feu, et l'amitié.
Saint Thomas enfin rumine sur les hauteurs des principes universels et de leurs conséquences obligées, fût-il à la table du roi Louis ; saint François, même dans le camp des Sarrazins, ne médite « hic et nunc » que des conversions individuelles, toujours à son irrésistible manière, qui consiste, par les seules puissances de la Grâce, à se faire des amis pour l'amour de Dieu.
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Evidemment, Dom Gérard, en dépit de sa très grande culture, c’est plutôt saint François. Comme lui, sans doute, il s'est découvert un jour une “dette infinie” à l'égard du Créateur : il a vu comme en songe “le monde entier suspendu à un cheveu de la miséricorde divine”, sentiment qui est à la source de toute sainteté, et il a consacré sa vie entière à s'acquitter de cette impossible dette au moyen des seules espèces dont Dieu l'avait pourvu, c'est-à-dire en amour du prochain. “Quelque chose dans cette attitude, écrit Chesterton, désarma le monde comme il n'a jamais plus été désarmé. François était meilleur que les autres hommes, il était un bienfaiteur pour les autres hommes, et pourtant il n'était pas haï. Le monde entrait dans l'Eglise par une nouvelle et plus proche porte, et par l'amitié il apprenait la foi.”
François d'Assise, “le seul démocrate parfaitement sincère en ce monde”, était né pour l'amitié comme Thomas pour l'étude et la controverse. Une vie entière d'errance et de pauvreté ne lui enseignera sur les hommes ni prudence ni mépris. Quelque chose en lui de généreux et d'enfantin le pousse au contraire à se jeter brusquement sur les choses et sur les gens, “comme s'ils venaient juste de lui apparaître”. Sa charité, qui sera celle de Dom Gérard, ne sait pas attendre, elle va toujours au-devant : “Une certaine précipitation formait l'équilibre même de son âme.” Sa courtoisie est légendaire : “II eût fait à la lettre des excuses au chat.” Et le don de son amitié irrésistible, parce qu'il est visible au premier regard que ce don sans calcul est une grâce que Dieu nous fait dans l'âme de saint François.
Le regard de saint François sur le monde et les gens –celui que dom Gérard emporte avec lui et pour nous dans l’éternité – n'est pas seulement le regard du poète chrétien ; s'il ne laisse indifférent aucun de ceux qui eurent le bonheur de le rencontrer, c'est qu'il porte en lui tout le mystère de la charité ; il est de ceux qui réveillent le plus misérable à l'amour de la vie et au sentiment de sa propre dignité devant Dieu, de ceux qui parviennent à faire exister l'autre, pour lui-même, avant soi : oui, les Frères François et Gérard vous regardent, de leurs yeux clairs, et c'est bien vous que ce regard interroge, vous qu'il approche, vous qu'il regarde en regardant.
“II honorait tous les hommes, c'est-à-dire qu'il ne les aimait pas seulement, mais aussi qu'il les respectait tous. Ce qui lui donnait son extraordinaire pouvoir personnel c'était que, du pape au mendiant, du sultan de Syrie sous sa tente aux voleurs déguenillés qui se glissent hors du bois, jamais un homme n'avait rencontré le regard de ses yeux brûlants sans recevoir la certitude que François Bernardone s'intéressait véritablement à lui, à sa vie intérieure unique et particulière, depuis son berceau jusqu'à sa tombe, qu'il était en personne évalué, pris au sérieux, et non pas simplement ajouté aux rafles de quelque police.”
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Comme chacun, j'ai rencontré dans ma vie trois ou quatre hommes visiblement charitables et soucieux du prochain : Dom Gérard Calvet en faisait partie. Que saint Benoît me pardonne, ils avaient tous le regard et les manières que Chesterton prête à saint François ; ils donnaient tous le sentiment, quelle que soit la dignité de l'interlocuteur, de s'adresser à des « égaux ». C'est cette véritable courtoisie chrétienne, cette aristocratie de l’âme, que les mœurs “démocratiques” et médiatiques achèvent aujourd’hui de détruire, faute d'avoir su fonder l'égalité des hommes sur autre chose que des abstractions.
(Parenthèse. – On aurait bien surpris saint François et à sa suite Dom Gérard en leur expliquant qu'un chrétien doit se garder comme la peste des mauvaises rencontres, spécialement avec les hérétiques endurcis et les mécréants. “François eut toute sa vie un grand faible pour les gens qui s'étaient mis dans leur tort jusqu'au cou.” Et sa vie n'est qu'une suite de mauvaises rencontres, acceptées ou provoquées avec joie au détour du chemin, qui tournèrent généralement à bien. Tous dans l'Eglise ne reçoivent pas les grâces d'état acrobatique de ce vagabond qui s'est nommé lui-même le “jongleur de Dieu” ; mais il faut avoir une bonne dose de catharisme anti-franciscain pour vouloir imposer à chacun comme exigence théologale de rayer toute l'humanité souffrante et mécréante du champ potentiel de ses relations. Si les relations d'amitié, voire de “pure amitié”, n'entraient pas d'une façon ou d'une autre dans les mœurs chrétiennes, et les instruments de la conversion, l'aventure d'un saint François n'eût même pas mérité de nous être contée, et celle d’un Dom Gérard n’aurait jamais existé.)
On peut lire tout le « Saint François » de Chesterton et tout le cheminement de Dom Gérard Calvet comme un éloge de l'amitié, à travers une vie dont les moindres développements devaient en effet incarner cette vertu. A mon sens, c'est même dans cet esprit qu'il faut les recevoir l’un et l’autre pour en tirer le meilleur profit : aux temps de décadence intellectuelle et morale, un certain culte de l'amitié chrétienne, tour à tour fraternelle et conquérante, reste aussi nécessaire à la survie de l'âme que la lumière d'un saint Thomas…
Notre cause d'ailleurs serait bien inhumaine et bien étroite, elle ne serait plus nôtre, si elle devait exclure parmi nous l'amitié comme on chasse une mauvaise passion. L'esprit de notre résistance intellectuelle et morale appelle au contraire les mystérieux pouvoirs de cette vertu à renforcer ici-bas, sur les chemins du monde, les autres nourritures spirituelles. Seuls les cœurs étroits et secs croiront pouvoir s'en passer.
Hugues Kéraly
dimanche 9 mars 2008 |