CE QUE C'EST QUE
L'AUMÔNE
ET COMMENT
ON ENTEND L'AUMÔNE
A PARIS
LA ROCHELLE
Rumeur des ages
- ÉTÉ 1995 -
Ce texte, publié la première fois en 1846, a été spécialement réédité à l'intention de M. Michel Crépeau, maire de La Rochelle, et des maires d'autres villes de France, qui tentent de résoudre par arrêté municipal quelques problèmes sociaux.
André Reynaud, éditeur.
CE QU'ON DONNE aux pauvres et la manière dont on leur donne est quelque chose de véritablement incroyable.
Il semble que donner soit si bien tout autre chose qu'un devoir, qu'il faille un prétexte à l'aumône. Les prétextes, j'en conviens, on s'ingénie à les trouver, à les multiplier. On danse, on dîne, on joue, on chante, on s'amuse pour les pauvres ; mais de tous ces efforts que reste-t-il, si ce n'est des restes, et non pas les restes du nécessaire, mais ceux du superflu !
C'est du reste de vos plaisirs, c'est de vos miettes, c'est de la poussière de vos repas, et non du pain de votre table, que vous nourrissez les pauvres.
Ce qui ne vaut rien, à qui le donne-t-on ? aux pauvres.
Ce qui serait perdu ? encore aux pauvres.
Ce qu'on a de trop ? toujours aux pauvres.
Vous jetez ceci, pourquoi ? mettez-le sur une borne, tout est bon pour les pauvres.
Bref, on donne tout aux pauvres, et le moins d'argent possible.
Trop heureux les pauvres quand, ce moins possible, ils l'obtiennent.
Il y a pourtant une aumône de laquelle sont prodigues les avares eux-mêmes, et tous ceux-là, économistes, philanthropes, réformateurs, qui, regardant l'aumône comme un encouragement à tous les vices, et craignant sans doute que le bien ne soit contagieux comme le mal, se posent en adversaires implacables de l'aumône, et proposent ingénument de l'abolir avant d'avoir rien trouvé à mettre à la place ; c'est l'aumône de ce sot et banal conseil qui se distribue chaque jour au profit des pauvres sur le pavé de Paris, à la portière des voitures, à la sortie des bals et des spectacles, quelquefois même sous le portail de nos églises : « Vous êtes grand et fort ; au lieu de mendier, travaillez. »
Faire l'aumône, ô riches! Ce n'est pas faire ce que vous faites, ce n'est pas dire ce que vous dites. Vos théories ne sont qu'égoïsme et vanité.
Vos aumônes ne sont que des insultes, que des attentats contre ces futurs rois du monde, qu'on appelle les pauvres aujourd'hui. Faire l'aumône, ce n'est pas se débarrasser, c'est se priver. Ce que vous donnez, vous ne le donnez pas, vous le laissez, vous l'abandonnez; vous faites pis, vous le jetez. Le plus souvent on ne reçoit pas votre aumône, on la ramasse.
Cette triste part faite à la misère, ce n'est pas après que la vôtre est faite et parfaite qu'il y faut penser, mais auparavant. Nos pères avaient une naïve coutume qui s'est conservée dans quelques provinces. Au jour des Rois, le gâteau apporté, les deux premières parts appartenaient, la première au bon Dieu, la seconde aux pauvres. C'est ainsi que j'entendrais que fût faite l'aumône, à ceci près, que ce n'est pas du gâteau que je demande pour eux, une fois l'année, mais du pain, ne fût-ce qu'un peu, une fois tous les jours. Donner, en un mot, ce devrait être partager; or, les riches ne partagent pas; les meilleurs se contentent de donner; il n'y a que les pauvres qui partagent.
Le droit au pain est un droit comme le droit au soleil, à l'air, au temps qu'il fait; il faut bien le comprendre – et ne jamais le nier.
Ceux donc qui donnent, accomplissent un devoir ; ceux qui ne donnent pas, manquent à un devoir, au premier de tous. Il ne faut pas confondre l'aumône avec la charité; la charité, c'est l'amour du prochain, c'est l'aumône qu'on fait de son coeur, c'est la part qu'on en cède à tout être abandonné ; la charité est une vertu. Mais l'aumône, c'est-à-dire ce partage inégal qu'on fait de l'argent qu'on a avec celui qui en manque, l'aumône n'est pas une vertu : c'est une dette, c'est une obligation, la plus rigoureuse de toutes, car elle engage en même temps et les individus entre eux et le gouvernement envers tous.
Personne ne le nie, et pourtant chacun s'y soustrait, et l'Etat lui-même n'en tient compte.
La fortune d'un pays, ce n'est donc pas la parcimonie, ce n'est pas même l'économie ; c'est l'ordre. Et je prétends qu'il serait dans l'ordre que, dans notre généreuse France, il y eût, je ne dis pas égalité de rang, de fortune, et même de bien-être pour tous, mais égalité de pain. Or, il y a, chez nous, cent lois contre les pauvres, et il n'y en a pas dix pour les pauvres. Dans la moitié de nos villes, dès l'entrée, on lit, sur des poteaux devant lesquels des sauvages regretteraient leur barbarie : «QUE LA MENDICITÉ EST INTERDITE,» ce qui revient à dire que l'aumône est défendue; et il n'en est pas un seul, que je sache, sur lequel on puisse voir que l'aumône soit ordonnée.
Que la part des pauvres soit donc faite; qu'elle soit petite, j'y consens : il faut bien transiger avec votre égoïsme, avec vos habitudes, avec vos prétendus besoins qui croissent tous les jours ; mais qu'elle soit faite ! Ne donnez ni par ostentation, ni par lassitude, ni même par bonté de coeur, mais en vertu d'une loi qui vous y force. La vie de votre prochain, du pauvre, de votre frère, une vie quelconque, ne peut pas être laissée à la merci de votre vanité, de votre caprice, ou même de votre générosité; c'est de force qu'il faut que vous donniez.
Nous savons ce qu'on pourrait dire contre cette proposition : « qu'on peut alléguer l'exemple de l'Angleterre et les dangers qu'il peut y avoir à constituer la mendicité, à la reconnaître comme un fait définitif, et à créer chez nous, pour tout dire, une « classe des pauvres », laquelle, payée par l'Etat, se trouverait être ainsi à sa merci en même temps qu'à sa charge ».
Quant à ceux qui pourraient craindre que cette charité forcée, publique, imposée, vînt tarir les sources de la charité particulière, qu'ils se rassurent. Hélas ! toute charité trouvera toujours à s'exercer, et l'homme bon sera toujours meilleur que la meilleure des lois, car ce n'est pas pour le juste que les lois sont faites, mais pour l'injuste.
Au reste, ce que n'a pas compris la société tout entière représentée par un gouvernement, il y a des classes de la société qui l'ont compris, et, qui mieux est, pratiqué.
Je sais qu'il y a dans les classes aisées ce qu'on appelle des chambres, et dans ces chambres, des présidents, des syndics, des secrétaires, etc. Mais vienne la ruine de l'un des membres de ces hautes corporations, que font-elles ? Que se passe-t-il dans leurs assemblées ? Qu'y dit-on ? De quoi parle-t-on ? De l'honneur du corps, du salut du corps, de l'intérêt de l'honorable société ; et cet honneur, et ce salut, et cet intérêt, comment l'entend-on ?
Mais du membre en souffrance, de l'honneur du confrère ruiné, de sa vie flétrie, de sa famille en pleurs... qui s'en soucie ?
« Mais où sont les pauvres ? dira-t-on ; où les trouver ? Comment les reconnaître ? à quels signes ? Il y a des pauvres de mille sortes; s'il y en a dans les greniers, ne s'en trouve-t-il pas aussi dans les salons ?»
J’ai voulu dire ce que c'est que l'aumône et comment on entend l'aumône à Paris. Un mot aurait suffi à l'expliquer.
Je payais un jour quelque chose dans un des plus somptueux magasins de Paris. La maîtresse de la maison, dont le visage, non plus que le coeur sans doute, n'avait pourtant rien de cruel, me rendit un des sous que je lui avais donnés : « Voilà un mauvais sou, me dit-elle, et qui ne passera pas, il faut le donner à un pauvre.»
Ce mot n'en dit-il pas plus et ne répond-il pas mieux, à lui tout seul, à cette question, « ce que c'est que l'aumône à Paris », que tout ce qui précède d'abord, et que toutes les croisades ensuite, que tous les sermons qu'on a faits et qu'on fera longtemps encore et toujours en vain, j'en ai peur, pour, contre et sur le paupérisme en France ? |