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Thomas Gomart |
« La Russie rachète l'industrie allemande, une revanche de l'histoire »
(Thomas Gomart)
Quelle est la situation actuelle de l'économie russe ?
La Russie a pris conscience de l'ampleur de la crise après tout le monde, dans la seconde quinzaine d'octobre. Pour les Russes, qui avaient jusque là un sentiment de puissance avec un baril à 120 dollars et la victoire en Géorgie, la crise était américaine et européenne. Elle ne devait donc pas les toucher. Or, c'était oublier que la Russie est dorénavant intégrée à l'économie mondiale. Elle a donc été touchée, gravement. Les derniers indicateurs macroéconomiques sont problématiques.
La production industrielle a chuté de 16% en janvier 2009 par rapport à janvier 2008. Les secteurs les plus affectés sont la construction immobilière, l'automobile et la métallurgie. Au premier trimestre 2009, le PIB était en recul de 7%, alors qu'en 2008, il affichait une croissance de 7%. Le pays souffre aussi d'un endettement record des entreprises sur les marchés extérieurs, à plus de 500 milliards de dollars. Une situation qui les empêche de se refinancer. Quant au gouvernement, il a investi 200 milliards de dollars pour relancer l'économie. Le déficit devrait atteindre un record en 2009, les prévisions tablant sur le chiffre de 9% du PIB. Sans oublier l'incroyable : le taux de chômage de 12%, alors qu'il était de 6% il y a un an. Tous ces indicateurs sont préoccupants.
Quelles sont les causes de la crise ?
La crise a fait rejaillir les quatre grands problèmes structurels de l'économie russe : la dépendance énergétique, une industrie presque exclusivement basée sur la transformation, des PME peu développées et un secteur bancaire fragmenté sans structure interbancaire.
Un autre indicateur paraît inquiétant. Les investissements étrangers dans l'économie russe ont reculé de 30% au premier trimestre 2009 en glissement annuel. Pourquoi ?
Oui, mais comme l'a dit Vladimir Poutine, c'est un effet de la crise, car ils s'élèvent tout de même à 12 milliards de dollars. Les investisseurs sont encore là et devraient même augmenter. Je m'explique. Les responsables russes adoptent une politique de pays émergent. Soit un pays sur lequel il faut miser. 143 millions de consommateurs, ça compte quand même.
Le gouvernement joue sur la stratégie « de pays marque », comme en Chine ou en Inde. L'objectif étant d'améliorer la réputation du pays, pour attirer les investisseurs. Et certains groupes ont déjà entendu cela. Pour la France par exemple, la SNCF a signé un accord fin mai avec RZD pour faciliter le transport ferroviaire de l'Europe à l'Asie. Alstom s'est aussi engagé auprès de Transmashholding (TMH). Des groupes qui sont déjà présents se renforcent, d'autres préparent des business development.
Il reste des réticences envers le système politique en place en Russie. Contrairement à la Chine ou l'Inde, les investisseurs européens craignent toujours le risque politique en Russie. Or, ce pays assume entièrement le capitalisme d'Etat, avec des secteurs stratégiques, dans lesquels les investissements étrangers sont contrôlés et restreints, comme l'énergie, l'aéronautique ou les télécommunications. Au total, 1900 entreprises sont concernées. La difficulté reste que ni les Etats-Unis, ni l'Union européenne ne comprennent cette manière de gouverner, du fait de la corruption qu'elle peut entraîner. Ils ne voient pas que la crise marque un tournant. Les BRIC vont tous sur cette tendance, ce n'est pas propre à la Russie. D'une manière ou d'une autre, les pays occidentaux devront accepter d'autres modèles économiques que celui qu'ils proposent.
Comment réagissent le gouvernement et les industriels à cet effondrement ?
La situation est différente de l'Europe. La Russie a connu de nombreuses crises, la plus forte ayant été celle de 1998. Les Russes ne sont pas abattus. Pour eux, ce n'est qu'une bourrasque de plus. Ils vivent avec une double mémoire : celle de la crise de 1998, qui a laminé certaines couches sociales, comme les retraités et celle euphorique des dernières années, durant lesquelles le niveau de vie progressait chaque année de 15%. Donc cette crise, ils l'encaissent tout simplement. Ils savent aussi que leur pays bénéficie d'amortisseurs.
En septembre 2008, les réserves financières étaient considérables, de l'ordre de 142 milliards de dollars pour les fonds de réserve. Un tiers de cette somme a été engagé pour soutenir le rouble. Selon Alexeï Koudrine, ministre des Finances russe, la Russie peut tenir encore deux ans avec ces réserves. Cette situation n'empêche donc pas les industriels d'investir à l'étranger, en Europe, aux Etats-Unis ou la Communauté des états indépendants (CEI). Le dernier exemple le plus symbolique, dont tout le monde parle là-bas, étant le rachat d'Opel par Magna et Sberbank. La Russie rachète l'industrie allemande, c'est une revanche de l'histoire pour eux.
Selon plusieurs interlocuteurs rencontrés au Forum - pas forcément proches du pouvoir en place - la situation est sous contrôle. Il y a un consensus du leadership sur la bonne marche à avoir et les priorités du pays. Et les Russes font confiance à leurs gouvernants. Vladimir Medvedev et Vladimir Poutine ont des côtes de popularité dépassant les 50%.
L'Etat mène des politiques publiques bien différentes de celles de 1998. Medvedev a annoncé lors du Forum vouloir diversifier l'économie russe. Il est conscient que la Russie n'a pas vocation à rester cloîtrée dans l'énergie. Il veut redynamiser sa tradition scientifique. Par exemple, le pays est actif politiquement pour se rattacher à des grands courants technologiques avec Israël dans le secteur du spatial.
L'entrée annoncée par l'Union européenne et la Russie de ce pays dans l'OMC est-il le premier pas vers de nouveaux échanges et investissements ?
Oui, j'entends cela chaque année, lors du même forum, depuis treize ans. Les autorités russes tiennent un discours ambivalent. A Davos, Poutine entend lutter contre le protectionnisme agressif, pour ne pas tomber dans les travers que la Russie a connus. Pourtant, des formes insidieuses de protectionnisme apparaissent : de nouvelles commandes d'Etat, des tarifs douaniers qui augmentent dans le secteur de l'automobile, entre autres. Les patrons européens s'inquiètent et ont demandé à la Commission européenne de réagir en cas de nouveaux relèvements de tarifs douaniers.
La question de son adhésion à l'OMC est loin d'être réglée. La Russie et l'Union européenne négocient un nouvel accord concernant leurs échanges commerciaux, le dernier ayant expiré en 2007. Les pourparlers achoppent sur des questions de transit d'énergie ou des questions de propriété intellectuelle, la contrefaçon étant importante dans le pays. A cela s'ajoute la pression exercée par les lobbies anti-OMC, qui craignent l'arrivée d'une concurrence accrue dans le secteur de la métallurgie. Et puis, Medvedev voudrait que la crise serve à contester la suprématie du dollar et à imposer le rouble comme une monnaie à vocation régionale. Cela ne devrait pas plaire à tout le monde.
Quand pensez-vous entrevoir une sortie de crise en Russie ?
Le FMI a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour la Russie, tablant sur un recul du PIB de 6,5%. Le vice-ministre russe du Développement économique, Andreï Klepatch, table sur un PIB compris entre 0 et 1,3% en 2010.
Face aux indicateurs actuels, les analystes et politiques sont partagés. Pour Alexeï Koudrine, ministre russe des Finances, il y aura une deuxième vague dans la crise, lorsque les banques russes auront apurés leurs actifs toxiques. Pour d'autres, le point bas de la crise a été touché et le pays serait sur la pente ascendante.
Selon moi, l'amélioration macro économique se fera sentir lorsque le baril du pétrole remontera. La Russie a souffert en 2008 et en 2009 de la variation du prix du baril, qui a atteint un record en juillet, à 145 dollars, pour chuter à 38 dollars en décembre et qui est aujourd'hui à 65 dollars environ. Or, dès que la croissance reprendra, les prix de l'énergie devraient remonter en flèche, avec des tensions probables sur les prix.
Je ne suis pas économiste, je ne sais pas. En tout cas, la nature de la crise n'est pas la même partout, donc la sortie sera aussi différente. Aux Etats-Unis, la crise est une crise comme les autres. En Europe, la crise est systémique. Selon les Russes, la crise vient du style de vie américain difficilement tenable pour le reste du monde. Et ils proposent donc de changer ce modèle.
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Propos recueillis par Barbara Leblanc
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