LE MONDE | 26.04.08 |
Point de vue
Malaise dans la mondialisation, par Max Dorra
« Folie », c'est le mot qui revient le plus souvent quand on évoque le comportement des marchés, l'humeur d'un trader, les sommes astronomiques gagnées ou perdues en quelques instants par une banque. Faut-il appeler en consultation un polytechnicien, un économiste, un psychiatre ? Le découpage universitaire traditionnel s'affole tant il s'avère incapable de rendre intelligible un krach. C'est que la spéculation financière porte sur le crédit. C'est-à-dire les anticipations. Donc le désir des individus.
L'inflation monétaire d'ailleurs n'est qu'un cas particulier de l'inflation symbolique en général : les humains, leurs mots, l'image qu'ils se font d'eux-mêmes sont, lors des échanges, une sorte de monnaie non gagée. D'où un désir de plus-value et des stratégies de bluff pour ne pas prendre de retard sur une dévaluation que l'on pressent inexorable. On entend, à propos du marché, les termes de "cycles", de "dépression"... Pathologie des individus ou maladie d'un système ?
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Quand l’activité économique baisse, on parle de "dépression" ou de "récession". |
Le monde dont il s'agit quand on parle de "mondialisation" est celui de la valeur d'échange, que l'on nous enjoint de substituer définitivement ("fin de l'Histoire") à la dimension de l'imaginaire, de l'utopie et du rêve : l'univers du sens. Le danger, on l'a compris, se situe au-delà du politique. Il touche à l'essentiel. "L'eau glaciale du calcul égoïste" est en passe de tout emporter, consacrant la victoire de la moitié "dominante" du cerveau des individus, celle vouée aux nombres et au langage informatif. C'est d'une humanité hémiplégique que l'on nous fait la promotion. "Faut vous dire, monsieur, que chez ces gens-là, on ne cause pas monsieur, on ne cause pas, on compte", chantait Brel.
Le terme de "néolibéralisme" est un dispositif truqué intéressant à considérer. Il rapproche deux notions susceptibles de fasciner : la "modernité" (néo) et la "liberté", que l'on a fait glisser, mine de rien, du politique à l'économique. "Libre concurrence", "marché", sous ces mots neutres, aseptisés, se dissimule en fait la rentabilité supérieure à 15 % imposée aux multinationales par les actionnaires des fonds d'investissement. Ce qui signifie l'exploitation maximale de la sous-traitance, un esclavage que l'on croyait depuis longtemps aboli. La guerre elle-même est en voie de privatisation, comme en Irak où les mercenaires étaient plus nombreux que les militaires britanniques.
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« Blackwater » Première armée « privé » engagé en Irak par les Etats-Unis. |
Le capitalisme, à la fois efficace et cruel, était encore un peu humain. L'avènement de l'informatique, la numérisation des données, cette formidable accélération de la production et des échanges a du même coup rappelé par contraste l'insolente persistance des inégalités, une violence symbolique à l'état pur. Minérale. S'y est associé, comme allant de soi, un fétichisme de l'évaluation qui conduit à des absurdités. Un exemple : le classement académique des universités mondiales, proposé par l'université de Shanghaï, selon le nombre de publications dans certaines revues scientifiques (souvent anglophones) et le nombre de prix Nobel attribués aux élèves et aux équipes pédagogiques. Ce classement auquel il est souvent fait référence n'a, curieusement, guère suscité de critiques en ce qui concerne l'étrange finalité qu'il suppose à l'enseignement universitaire.
Ainsi sommes-nous entrés, sans en avoir toujours conscience, dans une sorte d'univers virtuel. L'outil mathématique et ses modèles ont tout envahi. "Trop de mots, pas assez d'équations", dit-on aux étudiants en économie. Cette économie dont le prix Nobel est le plus souvent attribué à des travaux mathématiques. Formés dans cet esprit, des experts brillants mais parfois coupés du réel participent aux décisions de la Banque mondiale, du FMI, de l'OMC, qui peuvent être meurtrières.
Face à une telle dérive, rares sont les poches de résistance. D'autant que l'inquiétant "retour du religieux" - de même que la consommation d'anxiolytiques et d'antidépresseurs, voire d'alcool et de cannabis - est maintenant un recours contre l'angoisse, le sentiment d'asphyxie qu'engendre le monde de la valeur ; sans oublier les suicides qu'il provoque à l'intérieur même d'entreprises travaillant "à flux tendu".

C'est de ce monde-là que parle Edouard Glissant : "Ce que l'on appelle mondialisation, qui est l'uniformisation par le bas, le règne des multinationales, la standardisation, l'ultralibéralisme sauvage sur les marchés mondiaux, pour moi c'est le revers négatif d'une réalité prodigieuse, que j'appelle la mondialité. La mondialité, c'est l'aventure sans précédent qu'il nous est donné à tous aujourd'hui de vivre, dans un monde qui pour la première fois, réellement et de manière immédiate, foudroyante, se conçoit à la fois multiple et unique, et inextricable."
Ces quelques lignes impliquent le projet d'une philosophie nouvelle. Celle où l'on ne séparerait plus le nombre et le drame. Où l'on parviendrait ainsi à comprendre, enfin, que la violence est la face cachée de l'angoisse.
Max Dorra
Ecrivain et professeur de médecine à la faculté Paris Ouest |