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« Nous sommes en train de gagner en Afghanistan »…

Sur l’air de la méthode Coué, c’est ce que nous chantait il y a un peu plus de 18 mois, le secrétaire général de l’OTAN. En ce début d’année, Hervé Coutau-Bégarie fait le point avec la lucidité qui lui est coutumière…  Un article à ne pas manquer, publié dans « la Nef » de janvier 2010 : « Impasse à Kaboul »…

Que de bonnes raisons de soutenir  « la Nef »…
http://www.lanef.net/

Portemont, le 25 janvier 2010

Point sur la situation en Afghanistan après la décision du président Obama d’y envoyer des troupes supplémentaires.

Le président Obama a fini par trancher : il a accordé au général McChrystal les 30 000 hommes de renfort qu’il avait demandés. Les généraux américains espèrent ainsi reprendre l’initiative face aux talibans, à la manière de ce qui s’est passé en Irak durant la dernière année de la présidence de George W. Bush avec le « surge », ouvrant ainsi la voie à une prise en charge de leur sécurité par les Afghans eux-mêmes.


Le « surge » était le terme employé par George W. Bush pour désigner l'accroissement de ses effectifs en Irak, il l'est maintenant par les conseillers washingtoniens à propos de la "nouvelle stratégie" exposée par Barack Obama à l'Académie de West Point le 1er décembre.

Et ce « surge » n'est pas négligeable, puisqu'il ajoute 30.000 soldats aux renforts déjà envoyés par le président après son entrée en fonction : en un an le contingent américain aura triplé, passant de 32.000 à quelque 100.000 hommes : c'est moins que ce que la précédente administration avait envoyé en Irak (160.000), moins aussi que le « surge » massif décidé par Lyndon Johnson au Vietnam en 1965 (jusqu'à 500.000 hommes), mais tout de même l'équivalent de ce dont l'armée soviétique disposait en Afghanistan au plus fort de sa guerre dans les années 1980. Ajoutons que cette nouvelle guerre américaine vient d'entrer dans sa neuvième année, une de plus que ce que dura l'engagement russe dans le même pays...


En 2011-2012, le désengagement d’Afghanistan pourrait commencer.

Une telle décision met fin à des mois de tergiversations qui traduisent bien le désarroi et l’inquiétude des dirigeants américains face à une dégradation de moins en moins niable de la situation. Le secrétaire général de l’OTAN ne peut plus, comme il y a 18 mois, proclamer : « Nous sommes en train de gagner en Afghanistan ».

Rockwell B-1 Lancer au dessus de l'Afghanistan

L’agressivité croissante des talibans n’est pas niable et la pacification est plus que jamais aléatoire. Des provinces entières sont gagnées par l’insécurité et la légitimité du gouvernement d’Ahmid Karzaï est plus que jamais douteuse après le simulacre des élections présidentielles. Il ne se maintient au pouvoir que parce que les Américains, qui l’ont installé, n’ont pas de solution de rechange à proposer. Mais tout le monde sait que son administration est corrompue, son frère gouverneur de province est ouvertement désigné comme l’un des barons de l’opium et l’armée afghane n’a aucune consistance, avec un taux de désertion parmi les soldats qui approche 30 %.

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Face à une telle situation, la réaction spontanée des militaires américains a été de réclamer un renforcement de leurs moyens. Mais les très longues hésitations qui ont précédé la décision du président Obama montrent bien que tout le monde n’était pas convaincu du bien-fondé de la solution. Celle-ci rappelle furieusement l’attitude du général Westmoreland au Vietnam qui, après l’offensive du Têt en 1968, réclamait 200 000 hommes supplémentaires, sans comprendre que ce qui était en jeu était moins un problème de moyens qu’un problème de stratégie. L’histoire semble se répéter, avec les mêmes erreurs initiales qui aboutissent logiquement au même résultat.

L’historien pourrait rappeler une donnée de base : d’Alexandre le Grand au colonisateur britannique, tous les grands conquérants ont essayé de soumettre l’Afghanistan et aucun n’y a jamais durablement réussi. Les Soviétiques, pourtant peu regardants sur les méthodes, s’y sont cassé les dents. On a du mal à concevoir que des sociétés occidentales profondément démilitarisées, hypersensibles aux pertes, puissent réussir, là où tous leurs prédécesseurs ont échoué. Certes, l’armée de la coalition dispose d’une panoplie formidable de moyens, notamment d’un appui aérien impressionnant, mais cette panoplie n’est guère adaptée à la traque de combattants très rustiques, très mobiles, très endurants, qui se fondent dans le paysage et qui n’ont pas peur de la mort. Surtout cette supériorité technique se double d’une méconnaissance absolue de l’environnement. Pratiquement personne ne parle pachtoun ou ouzbek. Comment dès lors établir le moindre contact avec la population, alors que c’est le préalable à toute pacification ? La plupart des soldats de la coalition en poste en Afghanistan tournent tous les six mois et ne sortent pratiquement jamais de leurs grandes bases, ils n’ont aucun contact avec les Afghans. Ils constituent un corps étranger qui suscite logiquement une réaction de rejet.

Celle-ci déborde largement du cercle des talibans qui ne sont que quelques milliers. L’un des chefs historiques de la résistance contre les Soviétiques, Amin Wardak, l’a dit récemment avec brutalité :

 « Si la démocratie c’est ouvrir des portes à coup de pieds, que les chiens militaires mordent les enfants et que les femmes soient fouillées par des hommes, il est logique que les Afghans se disent qu’ils doivent résister comme leurs parents l’ont fait… »

Amin Wardak fut l’un des commandants de la résistance afghane qui vint à bout de l’occupation soviétique il y a 20 ans. Réfugié en France, il publie ses «Mémoires de guerre», où il s’en prend au président Karzaï et aux talibans.

http://www.france24.com/fr/20090819-l-entretien-amin-wardak

Il n’y a donc pas que des talibans parmi les insurgés. Et l’armée afghane n’est pas crédible, elle a toujours été du côté des oppresseurs. Depuis 2001, 40 pays sont présents en Afghanistan, avec 40 objectifs et 40 stratégies différentes, chacun cherchant à imposer son système et sa culture. 40 milliards de dollars ont été investis, on n’en voit pas la trace : pas d’usine, pas de développement de l’agriculture, pas de nouveaux barrages » (1).

Le colonel Michel Goya, chercheur à l’Institut de Recherche Stratégique de l’École militaire, a dressé un constat semblable, lors d’une mission d’étude et d’enseignement à Kaboul : l’armée afghane est incapable de prendre en charge le pays, il n’y a ni vision militaire, ni réel projet politique de la coalition (2).

Le président Obama indique lui-même aux talibans la stratégie à suivre quand il parle d’un retrait à partir de 2011-2012. Il leur suffit de jouer sur la durée, de tenir jusqu’au moment où la coalition en aura assez de rapatrier des cercueils et de constater l’inanité de ses efforts pour reprendre l’offensive lors du grand règlement de comptes qui suivra le départ des alliés.

La sagesse eût probablement été de ne pas s’engager dans une telle entreprise, manifestement au-delà de la volonté des pays occidentaux, dont l’opinion n’accepte plus de mourir pour Kaboul. En 1842, une armée britannique a été surprise par les Afghans sur le chemin du retour après avoir détruit Kaboul. Des 16 000 hommes qui la composaient, il n’en est revenu en tout et pour qu’un unique survivant, le docteur Brydon.

“Remnants of an Army” (de Lady Elizabeth Butler), arrivée  aux portes de  Jellalabad  du docteur William Brydon, seul survivant…

Cette fois-ci, il suffira de beaucoup moins de pertes pour provoquer un scénario semblable. Mal conçue, mal conduite, cette guerre aura apporté à l’alliance occidentale une humiliation supplémentaire, aura fourni aux islamistes un nouveau terrain d’entraînement et un formidable argument de propagande et aura permis aux trafiquants d’opium de recommencer à inonder l’Amérique et l’Europe. On aurait peut-être dû y songer avant de s’embarquer dans cette aventure. Les moyens pour prévenir ce désastre annoncé sont maintenant difficiles à trouver et à mettre en œuvre. Ils passent, au moins, par une remise à plat de tout un système de décision dominé par les Américains, qui n’a que trop fait la preuve de son inefficacité.

Hervé Coutau-Bégarie

(1) Amin Wardak, « Des criminels au pouvoir », Valeurs actuelles, 15 octobre 2009.
(2) Michel Goya, « Impressions de Kaboul », La Lettre de l’IRSEM, novembre 2009, n°1.

http://www.lanef.net/t_article/impasse-a-kaboul-herve-coutau-begarie.asp


Hervé Coutau-Bégarie, Docteur d’Etat en science politique est directeur d’études à l’École pratique des hautes études, directeur du cours d’introduction à la stratégie au Collège interarmées de défense, président de l’Institut de stratégie comparée et de la Commission française d’histoire militaire.


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Le nombre de soldats étrangers mobilisés en Afghanistan s'élève à 113.000 hommes, répartis entre deux missions. On recense d'une part les troupes participant à l'opération Enduring Freedom (OEF), majoritairement américaines et répondant aux ordres de l'Etat-major américain, d'autre part, celles liées à l'ISAF, une force internationale de l'OTAN. Les deux opérations se déroulent en parallèle et en coordination l'une avec l'autre, sous un commandement unique, celui du général américain Stanley McChrystal.
OEF : Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis lancent l'opération militaire Enduring Freedom pour renverser les talibans au pouvoir. Après la chute du régime en novembre de la même année, l'OEF est maintenue pour neutraliser l'ensemble des terroristes liés à al-Qaida dans la région. Enduring Freedom mobilise 40.000 hommes, dont 35.000 Américains et quelque 500 Français, qui mènent des actions strictement militaires.
ISAF : Parallèlement à l'OEF est créée, quelques mois après la chute des talibans, une Force internationale d'assistance à la sécurité (Isaf) sous mandat des Nations unies. L'objectif : rétablir à Kaboul et dans ses alentours un climat de sécurité favorable à la reconstruction, en assurant des missions de police, de conseil auprès du gouvernement, de sécurisation des élections, de soutien à l'armée et de formation des forces de sécurité nationales. Son commandement est confié dès 2003 à l'OTAN, et son mandat étendu à tout le pays. A l'automne 2007, les forces alliées commencent à céder le contrôle de certaines bases stratégiques aux Afghans, première étape dans le processus de retrait des militaires étrangers, mais la résurgence des violences qui s'ensuit pousse le président Obama à revoir début 2009 la stratégie afghane. Dotée en mai d'un nouveau commandant en chef en la personne du général américain Stanley McChrystal,
L’Isaf devrait réduire ses opérations militaires lourdes pour mener, en contrepartie, plus de missions à destination des civils : construction d'écoles, lutte contre la corruption des ministères, relance de l'agriculture…
Effectifs : Lancée en 2001 avec 5.000 hommes, l'Isaf compte aujourd'hui 71.030 soldats, issus de 43 pays. Les Etats-Unis représentent près de la moitié de ces troupes avec 34.800 hommes, qui seront rejoints dans les six mois à venir par un renfort de 30.000 soldats, a annoncé Barack Obama le 1er décembre. Loin derrière, le Royaume-Uni recense 9.000 hommes, auxquels vont venir s'ajouter 500 autres militaires, et la France 3.300.

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