dimanche 07 septembre 2008

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« Poumon du monde ? » « Grenier du monde ? »…

Le Brésil… un très grand pays quelque peu oublié…

Peut-être pas pour longtemps…

Cinquième pays du monde par la superficie, mais aussi par la population, le Brésil aborde le nouveau millénaire avec un PIB qui le place au neuvième rang mondial…

Faible densité humaine, forte majorité catholique, pays de mégapoles et de contrastes forts, le Brésil devrait retenir toute notre attention…

Sa forêt amazonienne abrite la plus grande concentration d’organismes biologiques au monde et pour tout dire les scientifiques ne savent pas combien d’espèces s’y trouvent… Entre 15% et 30% des espèces connues dans le monde.

Mais les naturalistes nous apportent des précisions : plus de 100 000 invertébrés parmi lesquels plus de 70 000 insectes… Aimez-vous les couleurs ? Le Brésil, avec ses 1600 espèces connues, résonne des chants de la plus grande variété d’oiseaux qu’un pays puisse nous offrir.

600 espèces de mammifères, 230 espèces de serpents et très certainement plus de 3000 sortes de poissons dans les lacs et fleuves d’Amazonie…

Et la flore n’est pas en reste…

« Poumon du monde ? »

Déchirons l’imagerie d’Epinal…

La forêt amazonienne s’étendant sur plus de 4 millions de km2, est une forêt de type « primaire » mais au stade « climax », c’est-à-dire qu’elle « produit » autant qu’elle « consomme » et 60% de sa surface est sur le territoire brésilien.

Il n’en reste pas moins que cette forêt recèle un trésor inégalé :
La diversité d'espèces de plantes y est la plus importante sur Terre. Certains experts estiment qu'un kilomètre carré pourrait contenir plus de 75 000 types d'arbres et 150 000 espèces de plantes supérieures. Un kilomètre carré de forêt amazonienne peut contenir 90 790 tonnes de plantes vivantes. Actuellement, une estimation de 438 000 espèces de plantes ayant un intérêt économique et social ont été répertoriées dans la région, beaucoup plus restant à être découvertes ou classifiées…
                                       
Bien que l’agriculture ne représente que 5% de son PIB, le Brésil est une grande puissance agricole d'exportation. Alors que le soja n’était pas cultivé avant 1975, le Brésil est depuis devenu le deuxième producteur mondial… Il aura suffit d’un hiver rigoureux en Floride pour qu’il contrôle la moitié des exportations mondiales de jus d’orange…

Café Brésilien 100% arabica

Et ne pas perdre de vue la capacité qu’a le Brésil à conquérir de nouvelles terres agricoles : Entre 1975 et 1985, pour prendre un exemple, il a mis en culture 52 millions d'hectares, soit plus d'une fois et demie la surface agricole de la France…

Terre de contraste, si le Brésil peut prétendre à quelques médailles :

Premier producteur de café, producteur de volailles concurrençant les meilleurs de la planète,  possédant le plus grand troupeau bovin commercialisable au monde, ainsi que l’un des plus importants parcs industriels – entrepôts frigorifiques et tanneries - un secteur agro-alimentaire en constante expansion, chaque médaille a son revers : la propriété foncière est très inégalement répartie et le monde rural est frappé par une grande pauvreté.

 

La déforestation liée à la recherche de nouveaux pâturages ainsi qu’à de nouvelles terres agricoles est anarchique, parfois orientée vers des productions qui devront certainement être remises en cause : le 9 mars 2007, le Brésil et les Etats - Unis, les deux principaux producteurs d’éthanol dans le monde, signaient un accord qui prévoyait une coopération technologique entre les deux Etats, visant à encourager la production de biocarburant sur le continent américain, notamment en Amérique centrale… En 2005, le Brésil, produisait plus de la moitié de l’éthanol mondial : 52%, à base de canne à sucre, éthanol le moins cher du monde… entraînant une compétition problématique avec l’agriculture nourricière… permettant de dire que si le Brésil était une puissance agricole, il nourrissait mal sa population : 30 millions de personnes vivent de deçà du seuil de pauvreté…

Favelas- Sao-Paulo

Avec une population de plus de 182 000 000 d’habitants, fortement urbanisée sur sa façade atlantique (78% de la population habitent dans des villes) et nettement métissée, le Brésil fut une terre d’immigrations originale : Sao Paulo a la plus importante communauté nippone hors du Japon). Malgré des inégalités de taille – 20% des plus riches se partagent près de 65% du revenu national, le Brésil est un des pays les plus inégalitaires du monde – l’identité culturelle brésilienne est forte, identité culturelle dans laquelle la violence est loin d’être absente, plaçant le Brésil au troisième rang mondial derrière la Colombie et la Russie pour le nombre d’homicides annuels…

Eternelle « terre d’avenir » et chef de file politique du sous-continent latino-américain, le Brésil s’est distingué ces dernières années par une belle santé boursière peu relayée par les grands médias : « Depuis 1998, le Brésil a « surperformé » la Chine sur chaque période de 5 ans prise en considération", soulignait Sebastian Luparia, « Portfolio Manage »r chez « JP Morgan Asset Management. »

L'explication est simple : si la croissance de l'économie chinoise est supérieure à l'économie brésilienne, les bénéfices des entreprises brésiliennes sont par contre supérieurs à ceux des entreprises chinoises. Or, ce sont les bénéfices des entreprises qui soutiennent le cours des actions. Et, malgré la belle performance des dernières années, la valorisation de la Bourse brésilienne reste bien plus intéressante que celle de la Bourse de Shanghai…

Industrie brésilienne ?

Peu connue du grand public, si le nom d’ « Embraer » est éclipsé par ceux de Boeing ou Airbus, il convient de préciser que l’industrie aéronautique brésilienne est une des premières au monde dans la catégorie « transport régional »… et cela grâce au Français Max Holte, ancien de l’aéronautique navale, père du fameux « Broussard » et du « Nord 260 ».

« Embraer 145 »

Nul n’étant prophète dans son pays, installé au Brésil en 1965, Max Holte y est considéré comme le père de l’industrie aéronautique brésilienne…

« Embraer Lineage 1000 »

Et certaines pièces de notre « Rafale » ou de l’Airbus « A380 » sont fabriquées au Brésil…
Troisième producteur mondial de maille de coton, un des dix plus grands fabricants de fil de filament et de tissus, le Brésil a investi 7 milliards de dollars dans son industrie textile en huit ans, afin de moderniser son parc industriel.

Le pôle industriel du « Vale do Itajaí », dans l’Etat de Santa Catarina, est l’un des cinq plus importants du monde.

Environ 30 000 entreprises sont engagées dans l’ensemble de la chaîne de production du textile et de l’habillement, secteur qui emploie plus de 1,4 millions de personnes de la filature à la confection de vêtements, et consomme 1,3 millions de fibres par an. La lingerie est un exemple qui illustre bien le dynamisme du secteur. Exportant au Japon, aux Etats Unis, dans l’Union Européenne et en Amérique Latine, cette industrie produit plus de 600 millions de pièces par an afin de répondre à la demande croissante des marchés interne et international.

Qui dit bovins dit cuir… L’industrie brésilienne de la chaussure a été implantée au début du XXe siècle par des immigrés italiens et allemands. L’industrie se développe rapidement et exporte pour la première fois au moment de la Première Guerre mondiale : il s’agissait d’un lot de guêtres pour des soldats…

Aujourd’hui le  Brésil est le 3ème exportateur mondial de chaussure. La branche des accessoires est l’une des plus compétitives du secteur, les gammes de produits sont en effet très diversifiées (ceintures, portefeuilles,  matériel sportif).

Collection en cuir « écologique », un cuir tanné sans chrome, à  partir d’extraits végétaux. Sous chaque « Veja Grama » est gravée la quantité de caoutchouc naturel d’Amazonie contenue dans la semelle. Cette quantité, donnée en grammes, “grama” en brésilien, varie selon la pointure.

Le Brésil, c’est aussi la plage…

« Copacabana »

L’industrie de la mode « plage » est évidemment très développée au Brésil, pays de la mer et du soleil. Plus de 50 millions de pièces sont produites par an, ce qui représente environ 15% de production mondiale.

L’industrie du « surfwear », « streetwear » et des accessoires pour surfeurs et skateurs enregistre également de forts taux de croissance, parmi les plus élevés dans la branche de la confection, répondant à une forte demande interne mais exportant aussi une grande partie de sa production…

Dixième producteur d’or, le Brésil possède d’immenses réserves de pierres précieuses et pierres fines.

Et les nouvelles technologies ne sont pas ignorées : dans l'état de « Rio grande do norte », s'est ouvert une usine dernier cri « ultra sophistiquée », de fabrication de cornée organique…

Le Brésil ? Une bien trop brève présentation de ce grand pays attachant, proche de nous, bien trop éclipsé par les sempiternelles actualités chinoises…

Portemont, le 21 juin 2008

Une intervention de Renato Maluf, économiste à l’Université fédérale rurale de Rio de Janeiro, membre du Conseil national de sécurité alimentaire du Brésil - 2005

Un pays tendu vers le futur
Les pays du continent américain ont un rapport au temps sans doute différent du vôtre dans la mesure où leur histoire est relativement récente. De plus, le Brésil cultive une sorte de réinvention permanente de soi, accentuée par une auto-proclamation : celle d’être par excellence le « pays du futur », un futur prometteur au regard de l’abondance des ressources. C’est là, sans doute, le propre des nations qui se sentent encore en construction : il n’est de passé qu’au plan des individus et des familles.
Cette projection vers l’avenir a prédominé longtemps dans l’histoire du Brésil et reste encore présente, bien qu’elle se soit amoindrie à l’issue du régime militaire et de sa prétention du « Brésil puissance ». Des doutes se sont immiscés, mais ce sont toujours les lendemains qui sont valorisés au plan collectif, et non le passé, l’advenu, le vécu.
Reste qu’à l’instar de plusieurs pays du Tiers-Monde, le Brésil a connu un processus de transformation sous le mot-clé de « modernisation ». Parmi les composants du futur rêvé, figuraient en effet l’éradication de la pauvreté absolue et le dépassement des facteurs de « retard ». Deux éléments qui concernent directement l’agriculture et les agriculteurs, qui rassemblent les populations les plus démunies et qui symbolisaient le sous-développement aux plans technique et socio-politique. La modernisation de ce secteur s’est donc inscrit au centre des transformations du pays, principalement dans la deuxième moitié du XXème siècle, qui a vu progressivement le Brésil se hisser au rang des grands producteurs et exportateurs de produits agroalimentaires.
Pourtant, la réalité courante de notre agriculture brésilienne se caractérise toujours par une très grande hétérogénéité sociale due aux facteurs socio-économiques, environnementaux et culturels, mais également au fort degré d’inégalité sociale qui caractérise notre système. Ainsi, depuis 15 ans, nous distinguons l’agriculture patronale de l’agriculture familiale pour mieux différencier ses acteurs et ses pratiques. Une distinction qui a des implications importantes : elle a été à l’origine de politiques publiques spécifiques et de la réforme agraire. Elle a également servi de base aux propositions de modèles alternatifs d’agriculture et d’occupation sociale de l’espace agraire. Très concrètement, nous avons deux ministères en charge de ce secteur : le Ministère de l’Agriculture pour les grandes exploitations et l’agroindustrie, et le Ministère du Développement Agraire pour l’agriculture familiale et la réforme agraire. Il me faut ici préciser que l’usage de l’adjectif « familial » au Brésil est très différente du cas français. Chez vous, la plupart des exploitations peut être considérée comme familiale. En revanche, mon pays compte environ 3,6 millions d’exploitations familiales (85 % du total) qui occupent 30% des surfaces, et environ 500 000 exploitations patronales (11 % du total) qui totalisent 68% des terres. Ces données vous permettent de mesurer l’inégalité de la structure foncière.
La longue attente des paysans sans terre
Le discours hégémonique sur le futur du Brésil ne porte que sur la dimension de l’agribusiness, avec une production de masse destinée en majeure partie aux marchés étrangers. Le Brésil serait l’un des « greniers du monde ». C’est là le résultat d’une convergence d’intérêts entre les grands groupes nationaux ou internationaux et notre modèle économique qui a besoin de générer des revenus d’exportation.
En revanche, au plan intérieur, il existe quand même des propositions visant l’exploitation familiale, pour des raisons sociales, environnementales et culturelles. Ce qui n’empêche pas qu’on trouve des éléments du « projet de l’agribusiness » parmi les attentes de ces agriculteurs. On entend aussi dire qu’il conviendrait de réconcilier les deux modèles sous cette même dénomination d’agribusiness : mettre l’accent sur les buts économiques des acteurs permet en effet de dissimuler les différences entre les pratiques et les modes de vie... Un terme trompeur, donc, que l’on veut imposer à tous. Cette rhétorique est nourrie par l’encouragement des exportations dans un contexte de restriction du marché interieur. Les résultats économiques des agriculteurs intégrés dans les filières agroindustrielles sont survalorisés, au détriment du coût d’un sur-effort productif. Malgré tout, c’est vrai, le Brésil connaît une forte dynamique d’innovation et de créativité, qu’illustre l’avancée des fronts pionniers sur des millions d’hectares, dans le « cerrado » - avec la mise en culture du soja - et dans l’Amazonie. Le moteur ? L’agriculture intensive, y compris pour certaines exploitations familiales, et l’élevage. De nouveaux espaces sont chaque jour conquis, de nouvelles villes apparaissent, quelques milliers d’emplois sont créés.
La vitesse de ce mouvement contraste violemment avec la longue attente des paysans sans terre.

Paysans « Sans-Terre » à Brasilia

Elle génère également des conflits entre les acteurs locaux et régionaux en matière de coûts environnementaux dus à cette « marée verte », tels que le déboisement de l’Amazonie ou l’invasion des réserves des communautés indigènes. Pour rejoindre votre thématique, on peut dire qu’il y a là un conflit entre, d’une part, le temps court de la décision politique et des intérêts économiques et, d’autre part, le temps long de l’analyse et de l’anticipation. En ce qui concerne les effets collectifs de la politique agricole, il semble que les urgences posées par le modèle économique l’emportent encore sur le temps requis pour faire face aux inégalités, à tel point qu’on poursuit quasiment la même stratégie que celle qui a été à l’origine de ce système à deux vitesses. Nous continuons à suivre un modèle qui nous a conduit dans une sorte de « piège de la modernisation », causant la disparition d’une bonne partie de l’agriculture familiale, l’exode rural, l’accroissement du chômage et de la pauvreté en milieu urbain. Ainsi, au niveau des exploitations familiales, même si l’agriculture demeure une composante importante de la reproduction économique et de l’identité sociale de la plupart de ces acteurs, celle-ci perd du terrain depuis une vintaine d’années. Le statut même d’agriculteur pour les chefs de famille est menacé en raison de la réduction des revenus tirés de cette activité. Tout le défi est là : comment peut-on encore attribuer un rôle important aux familles rurales et à l’agriculture familiale en visant la promotion de l’équité sociale et du développement durable ? Un enjeu important quand on sait que les agriculteurs représentent encore en moyenne 20% de la population totale. Tout ce contexte explique que nous connaissons au Brésil ce paradoxe : alors même que les agriculteurs perçoivent très positivement la vie en campagne par rapport à la vie en ville - celle-ci étant synonyme de chômage et de violence-, ils portent un diagnostic négatif sur le futur de l’agriculture, à tel point qu’ils poussent leurs enfants à faire autre chose.

Redonner des perspectives aux familles rurales
En terme de politiques publiques, il convient donc, selon moi, de réviser les instruments dont la focalisation sur la production rend ’invisible’ une bonne partie des familles rurales aux programmes de soutien au développement rural. Le principal programme de support à l’agriculture familiale (PRONAF), malgré l’expansion accélérée depuis quelques années, est arrivé à 1,5 million de dollars de contrats de crédit, en 2004/5 ; il pourrait atteindre 2 millions de dollars, en 2005/6, pour 4 millions de familles rurales. Les approches portant sur la pluriactivité, sur la multifonctionnalité de l’agriculture et sur le développement territorial sont certes désormais mieux prises en considération chez nous, mais elles entrent en conflit avec celles des représentants de l’agribusiness. J’ai mentionné la prise en considération des familles rurales et pas seulement l’agriculture familiale ou les agriculteurs. C’est un point important. Car les perspectives de l’agriculture familiale en tant qu’activité économique sont liées à la reproduction des familles qui maintiennent un rapport complexe avec l’occupation sociale de l’espace agraire au Brésil. Par ailleurs, il faut mentionner les attentes d’un grand nombre des familles rurales qui veulent accéder au XXème siècle, c’est-à-dire à l’électricité, au téléphone, voire à l’eau. Pour conclure, un mot sur la capacité d’agir des agriculteurs. La décentralisation des politiques de développement rural est très récente au Brésil. Les agriculteurs les plus pauvres ont du mal à se faire représenter aux conseils municipaux du développement rural et, du coup, l’approche sectorielle est encore dominante. En revanche, la perspective territoriale devient plus sensible, ce qui nous permet d’espérer voir émerger un débat sur les perspectives du monde rural, notamment sur les modèles d’agriculture et le futur des familles, où les aspects environnementaux et culturels peuvent jouer un rôle important.

 

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