Les OGM en politique
Quelques mois après l’excellente conférence de J.B. Dansan, nous revenons sur un sujet dont l’exclusivité n’appartient pas à MM Cohn Bendit et Bové et qui, dans les semaines à venir, devrait faire l’objet d’une nouvelle polémique au sein de la supposée Union européenne.

2009, les semenciers vont de l’avant –
Au début de l’année Monsanto attend l’agrément de la Food and Drug Administration (FDA) pour commercialiser dès 2010 aux Etats-Unis son maïs résistant au stress hydrique (expression plus moderne que résistant à la sécheresse !). Economiquement et écologiquement l’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de réduire le coût de l’irrigation et la consommation d’une ressource naturelle en voie de raréfaction.
La partie n’est pas gagnée pour autant car une autre société américaine, Pioneer Hibred (groupe DuPont), a également mis au point un maïs supportant le manque d’eau qui, non génétiquement modifié, pourrait être utilisé sans passer par le tribunal de la FDA.
Au printemps, Cellectis, société française spécialisée dans l’ingénierie des génomes accorde une licence au semencier Limagrain lui permettant de développer des plantes OGM en utilisant sa technologie ; à l’automne, Cellectis conclut un accord identique avec Monsanto.
En juillet cette firme annonce qu’elle travaille sur un blé OGM résistant à la sécheresse et, cela va de soi, au Roundup. Le français Vilmorin, l’américain Pionner et le suisse Syngeta ont également orienté leurs R & D sur la même piste.
Selon eux, le blé OGM répond à une demande des agriculteurs ; confrontés à l’obligation de réduire l’utilisation des engrais azotés (problème des nitrates dans les nappes phréatiques) et des pesticides, ils invoquent une diminution des rendements qui pourrait être compensée par une variété génétiquement modifiée plus performante.
De façon générale le marché mondial des semences, en hausse de 9% à 26 milliards $ sur 2008 se porte bien et celui des OGM encore mieux avec une croissance de 20% contre seulement 4,5% pour les variétés naturelles ; aujourd’hui les OGM représentent le tiers des semences commercialisées dans le monde.
Après les agriculteurs, les consommateurs -
La législation européenne en vigueur précise qu’une préparation alimentaire contenant plus de 0,9% d’éléments transgéniques dans l’un de ses ingrédients doit porter la mention « avec OGM » ; restait donc à définir un label « sans OGM ».
Pour la France, seuls les produits végétaux bruts issus de semences naturelles pourraient bénéficier de cette appellation, à l’exclusion des plats cuisinés avec des laitages, de la viande, du poisson ou des œufs provenant d’animaux éventuellement nourris avec des aliments OGM.
En novembre le Haut Conseil des biotechnologies proposait les étiquetages suivants après avoir retenu un seuil maximum de 0,1% d’éléments OGM (et non le zéro absolu difficilement contrôlable) :
- « sans OGM » pour les végétaux bruts et les plats préparés si l’ensemble des ingrédients répond au critère moins de 0,1% d’OGM
- « nourri sans OGM » pour les produits issus d’élevage dont la teneur de l’alimentation en OGM est inférieure à 0,1%.
La mise en œuvre des contrôles à tous les stades de la production semble complexe au point d’imaginer de placer un contrôleur derrière chaque paysan et chaque cuisinier ; et en tout cas cela ne répond pas à la question de savoir si oui ou non ces aliments sont dangereux ou pas pour la santé (et l’environnement). Rassurez-vous, chez nous on doute, mais à Bruxelles « ils » savent !
La Commission et les OGM -

Début juillet 2009 l’Autorité européenne de la sécurité alimentaire (EFSA) lève le doute « la culture du maïs MON810 (Monsanto) ne présente aucun risque pour l’environnement et la santé » et Bruxelles envisage de réactiver dans toute l’Europe l’autorisation accordée en 1998 pour importer et cultiver cette variété. Sur le terrain, 6 États (France, Allemagne, Autriche...) ont suspendu cette culture, 11 États souhaitent faire de même et 10 autres sont « neutres » (Angleterre, Belgique, Pologne, Hollande...).
À la même date le Conseil d’État annule la décision de notre ministre de l’Agriculture autorisant Monsanto à une culture d’essai dans l’Isère.
Bruxelles ne désarme pas et à fin juillet propose d’autoriser la commercialisation et la culture de 3 maïs OGM développés par Monsanto.

Et d’ailleurs il serait temps puisque cet été, dans l’est de la France les colonies de chrysomèle du maïs (insecte ravageur dont les larves se nourrissent des racines du maïs) se développent de façon inquiétante et continue depuis 2002. Pour l’INRA l’éradication de cette bestiole n’est pas envisageable « cette espèce étant définitivement installée, il faut en tirer les conséquences » ; soit envisager une rotation de cultures (moins rentable sur le court terme) soit... ? C’est alors qu’arrive Monsanto, le Zorro des labours, avec le maïs MON863, déjà expérimenté aux Etats-Unis et précisément résistant à la chrysomèle. Ouf !

D’après une étude (faite par Monsanto) ce maïs OGM cause des anomalies au foie, aux reins et au sang des rats qui ont été nourris avec cet OGM pendant 90 jours, ce qui pourraient être des signes de toxicité. |
À la mi-octobre la Commission reprend la question à bras le corps, réunit les 27 ministres de l’Agriculture pour qu’ils avalisent sa proposition visant à autoriser l’importation d’au moins deux maïs OGM de Monsanto. Mariann Fisher Boel, danoise et commissaire européen à l’Agriculture justifie ce projet destiné à pallier la pénurie mondiale de soja utilisé pour l’alimentation animale en ayant recours au maïs.
Incapable d’aboutir à un accord, le Conseil des ministres se lave les mains et abandonne la décision à la Commission qui profite de l’aubaine pour légaliser dès la fin octobre l’importation des deux maïs Monsanto plus un de Pioneer. Valable pour 10 ans, cette mesure permet l’utilisation de ces céréales pour l’élevage et dans l’industrie agroalimentaire, mais n’en autorise toujours pas la culture. En France cette restriction satisfait le Haut Conseil des biotechnologies dont un rapport de décembre concluait que « la culture du Mon810 présente plus d’inconvénients que d’avantages ».
Triste épilogue pour le semencier américain qui persiste à défendre une variété « au rendement élevé, dont le grain est de meilleure qualité sanitaire, économe de pesticides d’où moins de passages de tracteur, d’où économie d’énergie, d’où moins de rejet de CO2, d’où bien-être pour la planète... bla bla bla ! »
Triste mais rassurez-vous pas définitif. Certes en ce début d’année, la priorité de Bruxelles était de préparer l’investiture de la Commission Barroso II, mais une fois ce détail administratif réglé au Parlement de Strasbourg le 9 février on allait pouvoir revenir aux choses sérieuses. C’est ainsi que par l’intermédiaire de l’AFP on apprenait qu’une priorité de la nouvelle Commission serait de clore « un dossier qui n’a que trop duré », celui de l’autorisation de mise en culture du MON810 dans les Vingt Sept États de l’Union.
Dans sa grande bonté, Bruxelles accorderait la même autorisation attendue depuis 2006 par le géant allemand BASF pour sa pomme de terre OGM « Amflora ».

Cette variété est destinée à l’élaboration d’amidon pour les industriels du papier et du textile ; la présence de gènes résistants aux antibiotiques n’a pas empêché l’EFSA d’émettre un avis favorable pour l’utilisation des résidus de fabrication d’amidon dans l’alimentation du bétail.
Les faveurs de la Commission envers ces deux groupes s’expliquent peut-être par la participation significative de BASF au 1,5 milliard $ investi en R & D par Monsanto pour mettre au point le maïs résistant à la sécheresse cité au début de cet exposé.
L’espoir doit renaître chez les deux « modifieurs génétiques » encore que pour Monsanto...
Les tribulations de Monsanto –

Fin mai dernier la multinationale, dont le siège est à St Louis (État du Missouri), lançait un avertissement sur le résultat du 3ème trimestre de l’année fiscale (décalée du 1er septembre au 31 août de l’an suivant) ; de fait le bénéfice reculait de 14% par rapport à la même période de l’exercice précédent et pire encore le dernier trimestre plongeait dans le rouge avec une perte de 326 millions $.
Publié à mi-octobre le bilan 2008-2009 fait malgré tout ressortir un bénéfice de 2,1 milliards $ en hausse de 5% pour un chiffre d’affaire de 11,4 Md $ : la bonne progression des ventes de semences OGM a largement compensé les mauvais résultats du Roundup dont la distribution mondiale s’effondre sous la pression commerciale d’un générique chinois deux fois moins cher.
Confronté à cette tendance confirmée par les chiffres du 1er trimestre 2009-2010, Monsanto décide de « pousser les feux » sur les OGM, annonce un plan de licenciement concernant 1800 salariés sur un effectif mondial de 23000 et laisse entendre qu’il pourrait se séparer de sa division herbicide.

Cette rumeur curieuse met en cause l’argumentation commerciale de Monsanto : chacune de ses variétés OGM porte la mention « résistante au Roundup » ; ainsi la plante prospère sans danger sur un sol propre à l’abri de la concurrence des mauvaises herbes uniques victimes du roi des herbicides.
Qui plus est, deux évènements récents apparemment non reliés jettent une lumière nouvelle sur la relation entre Roundup, générique et variété résistante au Roundup.
En France, au début de l’été 2009, le Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF) conteste la validité des autorisations de mise sur le marché délivrées par le ministère de l’Agriculture pour trois formules de Roundup (Express, Extra et GT plus) : ces herbicides contiendraient du POEA, substance qui amplifie l’action du glyphosate (principe actif du Roundup) mais présentée par Monsanto comme un banal adjuvant.
Pour le ministère le problème ne se pose pas puisque « les dossiers de demande d’autorisation de ces trois produits ne mentionnent pas la présence de POEA »
Le MDRGF fait alors analyser deux des trois Roundup par deux laboratoires différents qui confirment une teneur en POEA ; de plus un des deux laboratoires révèle des compositions différentes sur deux échantillons du même Roundup. Ainsi les analyses théoriquement complètes jointes par Monsanto à ses demandes d’autorisation seraient différentes de la composition réelle. D’ou la question : s’il y a Roundup et Roundup duquel d’entre eux le générique est le frère jumeau ?
De l’autre côté de l’Atlantique les fermiers mettent en cause les pratiques commerciales et tarifaires de Monsanto (le prix des semences OGM a pratiquement triplé en 15 ans) d’ou l’enquête actuellement menée par le département de la Justice sur un nouveau soja OGM.
Autorisée aux Etats-Unis depuis 1996 la première génération de cette semence couvre 90% des cultures de soja, mais toutes les bonnes choses ayant une fin, sa formule tombera dans le domaine public en 2014. Au moins pour Monsanto « gouverner c’est prévoir » et donc dès aujourd’hui il impose aux agriculteurs l’utilisation prématurée d’une seconde formule de soja OGM assurant un meilleur rendement tout en étant bien sûr « résistante au Roundup ». Autre question : à quelle formule de Roundup ?
Sachant que tout est possible dans le domaine de la manipulation génétique il n’est pas interdit de penser que ce nouveau soja est conçu pour ne pas résister à un générique de l’herbicide vedette.
En conclusion –
Les préoccupations des uns et des autres paraissent bien éloignées du respect de la loi naturelle.
Pierre Jeanthon
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