Vendredi 10 novembre, 14h45
Un appel téléphonique: une voie inconnue.
« Ici, Raymond Nart, DST. Il faut que je vous rencontre... C'est urgent, je puis être chez vous dans une demi-heure ».
-Impossible, monsieur, je pars passer la fin de semaine chez moi, en Normandie... mon épouse m’attend. Je vais passer la prendre à son bureau... mais lundi, si vous le voulez...
-Non, cela ne peut attendre. C'est aujourd'hui que je dois m'entretenir avec vous.
-Mais ce déplacement est organisé, nous sommes attendus en Normandie, et je veux éviter les encombrements d'un week-end du 11 novembre... remettons à lundi.
-Non, encore une fois, il s'agit d'une question de la plus haute importance et elle doit être réglée aujourd'hui même.
-Bien, dis-je résigné... Je vais retarder mon départ et je vous attends. »
Effectivement, moins d'une demi-heure plus tard, fort intrigué et assez mécontent, j'accueillis mon interlocuteur. J'allais apprendre qu'effectivement « il y avait urgence » et que mon visiteur, éminent serviteur de l'Etat, avait de bonnes raisons de différer un départ en vacances.
« Vous n'ignorez pas, me dit-il en substance, que deux navigants de l'armée de l'air, en somme deux de vos jeunes camarades, ont été abattus en Bosnie – qu'ils ont été faits prisonniers, et peut-être ne le savez-vous pas, que nous ignorons tout de leur sort. Nous ne savons pas s'ils sont encore vivants et, s'ils le sont, comment ils sont traités...
Que faire pour les récupérer? Une mésaventure semblable est arrivée à un équipage américain mais il a été, de justesse, récupéré au cours d'une audacieuse opération de sauvetage... Dans le cas des nôtres, les circonstances de leur capture ayant été toutes différentes, nous n'avons pu les retrouver et les « exfiltrer », comme on dit aujourd'hui. Il faut que vous nous aidiez... savoir s'ils sont en vie... et que faire pour les libérer.
« Mais pourquoi moi? Vous disposez de moyens d'information nombreux et puissants ce qui, évidemment n'est pas mon cas.
-Nous savons que vous connaissez le général Mladic. Ses troupes tenant la région où nos hommes sont tombés, il les détient probablement.

-Mais comment savez-vous que je connais le général Mladic? »
Sourire. « Nous avons nos renseignements.
-Oui, je le connais depuis des années. A Belgrade, il y a trois ans, j'ai eu l'occasion de discuter stratégie avec lui et avec ses collaborateurs. Je le tiens pour un patriote défendant ses compatriotes que l'on chasse des terres sur lesquelles ils vivaient depuis des siècles, et cela pour les placer sous l'autorité des Bosniaques musulmans, collaborateurs des Allemands qui, avec les oustachis croates, les ont massacré par centaines de milliers... mais il est hors de question que j'aille en Yougoslavie. Je suis cardiaque, ne supporte pas le froid... nous sommes en novembre et là-bas le climat est trop rigoureux...
-Vous ne pouvez pas vus dérober. Il s'agit de deux aviateurs, deux jeunes camarades de votre armée, l'Armée de l'Air. Et puis, nous aurions bonne mine si les Américains réussissaient à dissiper le mystère de leur disparition et, surtout, s'ils obtenaient la libération de nos aviateurs, en admettant qu'ils soient encore en vie. »
J’étais perplexe, et même fort gêné. Comment résister à une telle argumentation? A mon âge je ne sers plus à grand chose et voici que l'occasion m'était offerte d'être encore de quelque utilité.
Après avoir hésité quelques instants, je répondis affirmativement.
Oui, j'essaierais d'obtenir quelques éclaircissements sur le sort de ces deux hommes. Et je rendrais compte de l'enquête dès mon retour à Paris.
Mon visiteur parti, et avant de prendre le chemin de ma campagne, je téléphonai à Alexandre Radovic, Français d'origine serbe, qui m'avait généreusement assisté au cours de mes déplacements précédents en Yougoslavie. Il y avait de nombreux amis et, grâce à lui, j'avais été accueilli chaleureusement. Industriel appelé par ses activités dans divers pays, Radovic ne pouvait se libérer de ses engagements antérieurs qu'au milieu de la semaine suivante. Aussi fut-il décidé que nous nous retrouverions à Belgrade le jeudi 16 novembre, vers 13 heures, peu après l'arrivée de l'avion de la Lufthansa que je prendrai à Francfort, parce qu'il n' y avait pas de liaison directe Paris-Belgrade.
Quittant Roissy à 7h30, j'arrivai à destination à 12h15, après une longue errance à l'aéroport de Francfort, l'un des plus éprouvants que je connaisse pour le voyageur en transit. Radovic avait commandé une voiture et pris rendez-vous avec Dobrica Cosic, ancien président de la Fédération Yougoslave, écarté du pouvoir par Milosevic mais surtout grand écrivain, humaniste, dont j'avais admiré la sagacité et aussi la science politique lors de précédentes rencontres.
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Dobrica Cosic (Dobritsa Tchossitch) |
Il nous reçut donc à son domicile. Petite maison précédée d'un minuscule jardin. Au rez-de-chaussée, deux pièces aux murs couverts de livres, meubles en acajou, atmosphère d'une demeure de campagne anglaise. Dobrica Cosic connaissait l'objet de ma visite. Ayant longuement interrogé Karadzic, il avait le sentiment que celui-ci ignorait quel était – ou quel avait été – le sort des deux aviateurs français. A leur sujet, lui non plus ne savait quoi me dire si bien que la conversation porta sur les récents évènements qui bouleversaient l'ordre des Balkans: perte par la Serbie de la Krajina, mitraillage des populations par les avions croates fournis par l'Allemagne, auparavant exode des Serbes chassés de la Slavonie occidentale, cruelles épreuves que Belgrade venait de subir sans réaction, passivité que réprouvait Cosic.
A l'issue de la Conférence de Dayton, il redoutait une mainmise germano-américaine sur les Balkans, une occupation étrangère prolongée de la Bosnie, de la Macédoine, un jour du Kosovo. Il déplorait le « suivisme » des Français et des Britanniques, constatait la soumission de Moscou à Washington. Il craignait une guerre civile en Serbie-Monténégro, les concessions de Milosevic – qu'il comprenait en raison de la puissance des forces liguées contre Belgrade – risquant de dresser un jour l'opinion contre lui en dépit de sa solide emprise sur le Parti et la police, car les militaires, en revanche, souffraient de la défaite de Mladic en Bosnie d'autant que celui-ci entretenait toujours d'étroites relations avec le chef d'état-major de la république fédérale Yougoslave.
Sur le motif de mon voyage je n'en appris pas davantage. Cependant, désireux de m'aider, il m'adjoint un de ses fidèles, M. Vladimir Matovic, parlant un excellent français, et avec Radovic, il obtint des autorités locales qu'une voiture de la police précédât la nôtre afin de nous épargner les embûches d'un long parcours dans un pays en guerre.
Effectivement, nous eûmes quelques difficultés à parcourir les quelques 250 kilomètres qui séparaient Belgrade de Pale près de Sarajevo. En novembre, l'ombre puis la nuit ne tardent guère et les paysans regagnent leurs fermes en empruntant la route sans qu'aucun lumignon ne signale leur charrette ou leur tombereau, si bien qu’à plusieurs reprises nous les évitâmes de justesse. Les pneumatiques de nos voitures étaient fort usés et crevaisons et réparations retardèrent notre équipée. Enfin les bombardements avaient détruit quelques ponts et il fallait faire des détours, ceux-ci encore compliqués par les éboulements de terre et de roches apparaissant soudainement aux détours de la route.
La voiture de police heurta l'un de ces rocs et nous l'abandonnâmes poursuivant seuls le voyage d'autant plus éprouvant qu'il faisait froid. Et ce n'est qu'à 21h que nous arrivâmes à Pale.
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Radovan Karadzic |
Prévenu par le président Cosic, Radovan Karadzic nous reçut aussitôt. L'accueil, comme à Belgrade, fut fort chaleureux et notre hôte déplora l'état des routes et les incidents de parcours. Il prononça même quelques paroles d'excuses, une lettre personnelle que je lui avais adressée pour , le remercier de l'aide qu'il m'avait apportée lors d'un voyage à Sarajevo ayant été rendu publique: « Une faute de secrétariat » me dit-il.
Il est vrai qu'un misérable plumitif du Ministère de la Défense, au temps où Charles Millon y sévissait, avait cru bon de me « rappeler à l'obligation de réserve pour avoir laissé publier cette lettre »», comme si j'avais été en mesure de dicter à Radovan Karadzic l'usage qu'il devait faire de sa correspondance.
Au cours du mois de novembre 1995, les négociations de Dayton se poursuivaient et, compte tenu du décalage horaire, Karadzic demeurait en liaison avec ses représentants à la Conférence jusqu'à une heure avancée de la nuit. Aussi nous proposa-t-il de revenir vers minuit, partager son dîner et évaluer, ensemble, l'assistance qu'il pourrait fournir pour faciliter mon entreprise. J'irais prendre quelques repos dans un hôtel réquisitionné par l'armée, sur les hauteurs voisines.
Malheureusement, la route verglacée serpentait dans la montagne et, surtout, l'hôtel n'était pas chauffé. Toujours à la mesure des situations difficiles, Alexandre Radovic rassembla un lot de couvertures et dénicha un petit réchaud électrique si bien que je pus prendre quelque repos. Mais, vers minuit, nous redescendîmes à Pale y répondre à l'invitation du président Karadzic.
Aux questions relatives à l'objet de cet entretien, Karadzic répondit d'abord par une déclaration confirmant des propos antérieurs dont j'avais eu connaissance:
« Alors que les deux Français étaient dans un hôpital, l'un deux soignés pour une blessure à la jambe, un commando d'hommes masqués les a enlevés et nous ne savons pas où ils sont ».
Le dialogue se poursuivit comme suit:
Question: « Les deux aviateurs étaient prisonniers, donc gardés, et les gardes n'ont rien fait? Y a-t-il eu lutte, échange de coups de feu, le personnel de l'hôpital est-il intervenu? »
Réponse, après une hésitation:
« Non, à ma connaissance, il n' y a pas eu de coups de feu... les ravisseurs étaient assez nombreux... ils portaient des cagoules... les aviateurs – dont l'un blessé- étaient peu gardés. »
Je regarde le visage du Président tandis qu'il parle et il paraît visiblement embarrassé.
Question: « Serait-ce un coup des Bosniaques musulmans? »
Réponse: « Non, non », répond-il vivement. « Si ç'avaient été eux, ils auraient tué les deux hommes et déclaré que les Serbes étaient les coupables. »
Question: « On a dit que ce pourrait être la police de Milosevic? »
Réponse: «Non, non, ce n'est pas elle », réponse aussi péremptoire. « Lors de la crise des otages, ceux-ci avaient été remis à M. Milosevic, après avoir cédé à ses demandes. Cette fois rien de semblable. »
Question: « Comment se fait-il que dans un pays que vous contrôlez si étroitement, il puise y avoir des « commandos masqués » ne relevant pas de votre autorité disparaissant dans la nature et, depuis, insaisissables, »
Réponse: « Peut-être des paysans, furieux d'avoir été bombardés, ayant perdu leur famille et leurs biens dans les attaques aériennes, et qui avaient voulu se venger? Ou des malfaiteurs cherchant à obtenir une rançon? Tous savent, aujourd'hui, combien répréhensible a été leur geste et ils n'osent se manifester. »
Question: « C'est, pour moi, un aspect inattendu du pays. »
Réponse: « Pour qu'ils se révèlent, peut-être faudrait-il un signal, un geste de la France, qui leur permettraient de passer pour des patriotes défendant leur terre. »
Question: « Je saisis mal... Qu'en a-t-il été du pilote américain récupéré par les siens? »
Réponse: « Quel soulagement pour moi! Bien que les Américains nous aient bombardés, nous n'étions pas en guerre avec les Etats-Unis. S'il n'avait pas été récupéré il eut fallu que je fasse comparaître ce pilote devant un tribunal, le peuple attendant de moi que je le fasse juger et condamner. Vous imaginez les pressions de la communauté internationale! Je n'avais qu'un désir: que les Américains le retrouvent et l'enlèvent. Si j'avais usé de mon droit de grâce, mes Serbes ne m'auraient pas suivi, j'aurais été désavoué. Or nous sommes en démocratie, je ne peux ignorer le sentiment populaire... »
Il m'était facile de déduire de cette déclaration qu'elle pourrait également s'appliquer aux deux Français. Admettre les détenir, c'est se placer d'autant en porte-à-faux vis- à- vis des Serbes que les bombardements de l'OTAN – et des Français- avaient été fort cruels. Il eût fallu, selon M. Karadzic ou bien « les juger et les punir » ou les libérer aussitôt et passer pour un Président faible, pardonnant l'agression aérienne. En entendant M. Karadzic, j'eus le sentiment que mes jeunes camarades étaient probablement vivants.
L'entretien se prolongea jusqu'à une heure du matin, M. Karadzic insistant sur le fait qu'il travaillait la nuit afin d'être en relation permanente avec ses représentants, à Dayton. Les débats portaient en ce moment, nous disait-il, sur la possession d'une portion du littoral à laisser à la flotte yougoslave qui y a ses installations portuaires. (Sur le bureau il crayonnait une grande carte des rivages de l'Adriatique). Il regrettait les concessions de Milosevic mais, apparemment, sans passion... comme une fatalité. Que faire contre la puissance de l'Allemagne, des Etats-Unis, contre l'argent du pétrole? « Même Israël ravitaille les musulmans bosniaques, soulignait-il. Nos alliés naturels sont devenus des ennemis (France), ou préfèrent la neutralité (Russie)... Mais le peuple Serbe n’acceptera pas la servitude... même s'il est seul.
Au terme de cette bien longue journée je n'avais guère progressé. Nous reprîmes le chemin de l'hôtel de montagne, espérant y prendre un peu de repos. Mais, à 7 heures, Radovic me réveilla: le général Mladic nous attendait à 9 heures... et à une cinquantaine de kilomètres de l'hôtel. Pas de toilette, ou presque tant l'eau était rare et froide.
Précédés d'une voiture-guide mise à notre disposition par Radovan Karadzic et après une heure environ d'un parcours difficile nous atteignîmes le poste de commandement du général Mladic, à une quarantaine de kilomètres au nord-est de Pale. Petite maison banale, occupée au rez-de-chaussée par un état-major réduit: trois officiers supérieurs dont deux prendront des notes. L'accueil fut toujours amical, mais le général me parut sérieusement marqué par les récents événements. Un étrange petit déjeuner fut servi: viande bouillie dans du lait chaud, et un verre de vin rouge... Le général Mladic fit un sévère procès de l'attitude de la France. Une France désignant l'agresseur serbe alors que les Serbes possèdent -cadastralement- 64% du territoire de la Bosnie, et qu'à défendre les terres qu'on veut leur prendre, ils ne peuvent pas être des agresseurs, chez eux. Pourquoi Paris veut-il, derrière les Allemands et les Américains, les obliger à dépendre des musulmans de Sarajevo?
Pourquoi les accusent-ils d'assiéger Sarajevo alors qu'y vivaient par centaines de milliers des Serbes qui, eux, étaient assiégés par les croato-musulmans? Les Serbes n'ont-ils pas le droit, comme les Slovènes, les Croates, les musulmans bosniaques, à l'indépendance sur des Terres qui sont les leurs ou dans des quartiers de Sarajevo où ils ont toujours vécu? Pourquoi les Français bombardent-ils les Serbes qui ont toujours été leurs alliés dans l'épreuve? La Force d'action rapide a été particulièrement meurtrière, frappant indistinctement les objectifs militaires et les installations civiles, faisant le jeu des musulmans contre les Serbes. Qu'ont-ils à gagner, les Français, à installer un deuxième régime musulman dans les Balkans? Comment un pays qui se réclame de la laïcité peut-il faire la guerre pour créer un Etat confessionnel, de surcroît intégriste, là où il n' y a jamais eu d'Etat.
L'avalanche de reproches fut, longtemps, poursuivie.

« Avant de vous donner ma réponse à la question que vous voulez me poser et qui vous amène dans cette campagne – que vos avions ont dévastée – je veux vous montrer les ravages que vos aviateurs ont exercés à Kalinovik, mon village natal, qui n'était aucunement un objectif militaire et qui a été désigné comme cible aux bombardiers de l'OTAN par votre général Janvier ».
Long réquisitoire que je ne pouvais que rapprocher de la disparition de l'équipage français et du contexte international et des accusations portées contre le général Mladic. Si celui-ci était peu assuré du comportement du président Milosevic à son égard, en revanche l'attitude des Etats-Unis était sans équivoque et le général Mladic, comme le président Karadzic, devaient comparaître devant le tribunal de La Haye, arme de guerre spécialement créée pour eux, afin de justifier les agressions de l'OTAN.
Nous voici en route pour Kalinovik, quelques dizaines de kilomètres plus loin, toujours en région montagneuse. Dans une vaste clairière, je vis un groupe d'habitations en ruines. Certains bâtiments étaient déjà en cours de réparation. Une ferme, des magasins d'alimentation, une porcherie et aussi des bâtiments provisoires, qui furent fournis par les Hollandais pour abriter des réfugiés, étaient en ruine. Le général Mladic ne m'épargna aucun spectacle de désolation: pataugeant dans la boue et la neige il me fallut contempler les lits tordus par les explosions, les poutres carbonisées, les sapins voisins abattus, les véhicules incendiés et projetés à distance par les ondes de choc. Triste spectacle. Il y eut 80 morts, insista Mladic
« Maintenant que vous avez vu comment nous avons été traités par les aviateurs alliés, dont les Français, je vais répondre à la question qui vous préoccupe »
Nous rejoignons, alors, un petit bâtiment encore épargné et, face à face, de chaque côté d'une table branlante, avec des bancs, seul mobilier d'une pièce aux vitres brisées, le général Mladic pris la parole:
« A cause de cette guerre, j'ai perdu ma fille. Elle avait 23 ans et faisait des études de médecine. Elle n’a pas résisté aux campagnes calomnieuses des alliés qui ont provoqué cette guerre en encourageant la sécession de la Slovénie et de la Croatie. J'ai combattu avec les miens pour qu'ils vivent libres, qu'ils ne soient pas les sujets des occupants de nos terres... libres comme les autres nationalités. Et le monde s'est ligué contre nous, y compris la France. J'ai d'abord gagné, à terre, et alors on nous a bombardé, inventant toutes sortes de prétextes pour légitimer une punition que nous ne méritons pas, pour des forfaits que d'autres avaient commis, pour nous en accuser. Et avec la complicité de votre pays, nous avons été durement sanctionnés.
« C'est moi qui ai donné l'ordre d'arrêter toute enquête sur le sort de vos deux aviateurs. Aussi longtemps que je serai traité comme je le suis, il n' y aura pas d'enquête... Je suis écarté des négociations de l'Ohio, bien qu'on y discute du sort de mon peuple. Dans une certaine mesure je représente ce peuple. Il me suit, il se sacrifie pour vivre libre, sur sa terre.
Certes, il faut que ces deux hommes vous soient rendus, morts ou vivants... Je m'y engage.
Mais il faut un geste de votre part. »
Général Gallois: -C'est-à-dire?
-Si, par exemple, le chef d'état-major des armées françaises voulaient me rencontrer, j'irais le quérir à Belgrade, voire à Moscou, et l'inviterais à venir à Pale. Je lui présenterais mes troupes, les honneurs militaires lui seraient rendus, sa visite effacerait nos souffrances, le lourd contentieux franco-serbe. Et alors je retrouverais ces deux hommes, ces combattants, encore une fois, morts ou vifs je les rendrais à leur patrie. »
La proposition me dictait une question déterminante:
« Mon général, lui dis-je, vous n'allez pas déplacer un grand chef militaire français pour lui présenter deux cercueils! »
Pour la première fois, au cours de cet entretien particulièrement tendu, le général Mladic eut un large sourire:
« Non, Pierre, me dit-il, ils sont bien vivants.
C'était le vendredi 17 novembre, vers 11h30. Ma mission était terminée. Je savais l'essentiel: mes jeunes camarades étaient en vie et le général Mladic venait me dire comment obtenir leur libération. Il ne demandait rien d'autre qu'une forme de consécration du chef de guerre qu'il était, un militaire de haut rang en saluant un autre, fut-il un adversaire.
A suivre... |