Toulouse en juillet
Juin 2007 – Salon aéronautique du Bourget. Cette fois encore Airbus et Boeing seront les deux vedettes du "super air-show" annuel qui se tient alternativement en France et en Grande-Bretagne.
Pour EADS, maison mère d'Airbus, il importe que cette manifestation prouve que l'avionneur est sorti du trou d'air de l'an passé : oubliés les retards successifs de l'A 380 et l'obligation de redessiner l'A 350.
Dès l'ouverture du salon, les commandes affluent et sont l'objet d'une publicité un peu tapageuse mais somme toute, bien normale : si l'A 320 arrive toujours en tête, les nouveaux modèles (principalement l'A 350 XWB) amorcent leur décollage commercial.
A la mi-salon, 562 commandes sont enregistrées… mais :
- 190 sont de simples intentions d'achat sans engagement
- sur les 372 restantes :
- une centaine étaient déjà en carnet,
- hormis pour Qatar Airways, qui a ajouté 80 A 350 XWB à son programme d'achat, les principales commandes concernant cet avion résultent de la transformation des commandes initiales, A 350 première version en A 350 XWB,
- il convient d'ajouter les ordres passés à prix réduit (notamment par Air France – KLM) au titre des indemnités de retard dues par Airbus suite au non respect du calendrier de livraison de l'A 380.
Quelque soit la terminologie, le salon s'achève sur 425 commandes fermes et 303 options, Airbus passe devant Boeing et assure sa charge de travail pour les cinq ans à venir.
Ironie financière, le titre EADS perd 0,75% sur la durée du salon, car le groupe est bien obligé d'annoncer une année 2007 dans le rouge.
Enfin, on relèvera le caractère beau joueur de J. Mc Nerney, président de Boeing "nous nous attendions bien à ce qu'Airbus retrouve son équilibre. Je l'en félicite, même si beaucoup de commandes sont les confirmations d'annonces antérieures…; on peut imaginer qu'il y ait de la place pour deux familles d'avion".
Dans ce contexte F. Fillon rencontre A. Merkel à Berlin ; il est bien sûr question d'EADS au sujet duquel une Commission sénatoriale vient de rendre ses conclusions au premier ministre :
- pour doter le groupe d'une gouvernance rigoureuse, il est urgent de mettre fin au "bicéphalisme" spécialement conçu en 2000 pour J.L Lagardère (groupe Lagardère) et J. Schremp (Daimler Chrysler) (actuellement chaque fonction dirigeante est partagée par deux co-présidents, un allemand et un français, au nom de la sacro sainte égalité entre les deux pays) et d'adopter une structure plus classique :
- 1 président exécutif unique (C.E.O : chief executive officer)
- 1 seul président pour le Conseil d'Administration (chairman)
- Juridiquement Berlin et Paris ne sont pas à égalité dans le capital d'EADS :
- L'Allemagne y est représentée par Daimler, groupe strictement privé,
- La France intervient par le montage Sogeade-Lagardère qui mêle les fonds publics et privés.
- Il serait donc indispensable que l'Etat allemand prenne une participation directe dans le capital du Groupe.
Tous les éléments sont rassemblés pour préparer la grand'messe qui sera co-célébrée le 16 juillet à Toulouse par A. Merkel et N. Sarkozy.
D'ores et déjà on sait que la refonte du pacte d'actionnaires et l'augmentation de capital proposées par F. Fillon lors de son passage à Berlin ne sont plus à l'ordre du jour : "management d'abord..; le pic financier pour couvrir les frais d'industrialisation de l'A 350 XWB est prévu pour 2010…on a donc le temps !"
Fidèle à ses habitudes, l'autruche républicaine reporte à plus tard le règlement des problèmes dont elle se détourne…ce qui lui est d'autant plus facile qu'elle change de plumes à chaque élection.
Dans un avenir très proche, il sera pourtant indispensable de définir le montage financier et industriel qui permettra à Airbus de faire voler l'A 350 XWB.
Ce qui implique le courage politique de "regarder en face" :
- la différence de cultures de part et d'autre du Rhin :
- la France regrette que les 15% qu'elle détient dans le capital d'EADS ne lui confère pas un pouvoir de décision suffisant et souhaite donc accroître sa participation au capital.
- L'Allemagne hostile à l'ingérence publique dans les structures industrielles, souhaite que la France se défasse de ses 15% au profit d'un partenaire industriel.
- Le financement par augmentation de capital est statutairement impossible sans l'accord des deux actionnaires privés, Groupe Lagardère et Daimler, lesquels sont farouchement opposés à toute dilution de leurs participations. Sans compter qu'aujourd'hui, débarrassé du "boulet" Chrysler, Daimler se verrait très facilement monter en puissance au sein du groupe EADS en parallèle à un investisseur privé français.
Pour l'heure, sûr de son charme et sans doute, histoire de mettre nos partenaires allemands dans de bonnes dispositions pour aborder les pourparlers de Toulouse, le président juge utile de donner le bras à Christine Lagarde en l'accompagnant à Bruxelles participer à la rencontre de l'Eurogroup.
Sur le terrain cette stratégie agace les autorités d'Outre-rhin "l'Eurogroup est une enceinte réservée aux grands Argentiers"…"L. Gallois devrait partir à la retraite au bénéfice du jeune (48 ans) T. Enders…"
A quelques heures de la rencontre de Toulouse, c'est bien dans l'organigramme que subsistent les "sujets qui fâchent" : quatre hommes pour trois fonctions :
- A. Lagardère et R. Grube actuellement co-chairman
- L. Gallois et T. Enders actuellement co-CEO, et trois postes :
- EADS : 1 CEO et 1 chairman
- Airbus : 1 PDG
Lourdes n'étant pas trop éloignée de Toulouse : le Président annonce le miracle du 16 juillet : le bicéphalisme est enterré !
- L. Gallois devient unique CEO et R. Grube unique chairman pour EADS
- T. Enders est promu unique PDG d'Airbus.
Chacun appréciera le sacrifice d'A. Lagardère…sacrifice temporaire car limite d'âge aidant, il est prévu que dans cinq ans L. Gallois et R. Grube goûteront les délices de la retraite et cèderont donc leurs postes à Messieurs Lagardère (chairman) et T. Enders (CEO), la présidence d'Airbus étant confiée à son nouveau DG, F. Bregier.
Une fois encore, on constate la victoire du court terme…au fait cet arrangement au bénéfice de l'âge ne vous rappelle t-il pas une certaine Banque Centrale Européenne qui a vu le "jeune" J.C Trichet succéder à W. Duisemberg.
Dans l'euphorie de l'instant notre Président se tournait vers A. Merkel "après ce succès, dans 3 mois on règlera les questions de l'augmentation de capital et du pacte d'actionnaires" pour s'entendre répondre "non, plutôt dans trois ans".
Plus diplomatiquement la chancelière saluera la nouvelle organisation qui "gèrera EADS selon des critères industriels et non politiques".
Sur un ton plus incisif la presse allemande se réjouit de la présidence d'Airbus confiée à T. Enders "ce qui facilitera le maintien en Allemagne de l'emploi et des technologie, car il importe de ne pas se laisser embobiner par les Français".
Au jeu des petites phrases, nous pourrions manifester quelque surprise en voyant T. Enders aux commandes d'Airbus alors qu'après avoir rejeté toute responsabilité du site d'Hambourg dans le retard de l'A 380, il conduira le plan Power 8 et les 10 000 suppressions d'emplois correspondantes.
On se reverra…à la rentrée…pas tout à fait, car en cette fin juillet, la pause estivale n'est pas vraiment au rendez-vous :
- Avant même de prendre ses fonctions (octobre 2007) T. Enders déclare que l'A 380 ne sera pas réellement "tiré d'affaire" tant que la production en série n'aura pas fait ses preuves (4 appareils par mois à partir de 2010).
- Le jeudi 26 juillet EADS annonce un résultat semestriel en fort recul par rapport à celui de 2006 (71 millions € contre 367) car après l'A 380 et l'A 350 deux autres produits plombent les chiffres du groupe :
- Le premier vol de l'avion de transport militaire, l'A 400 M, est reporté de 3 à 6 mois en raison des difficultés du groupe chargé de sa motorisation
- L'industrialisation de l'hélicoptère militaire NH90 construit en partenariat avec Augusta et Fokker s'avère beaucoup plus onéreuse que prévu.
Ces aléas, classiques pour des projets de grande envergure, appellent des solutions strictement industrielles non polluées par l'influence des hommes politiques.
Que ceux-ci travaillent dans leur domaine, par exemple en considérant que dans les circonstances actuelles il est difficile de gagner de l'argent en fabricant un avion en euros et en le facturant en dollars ; où encore en utilisant les outils financiers dont ils disposent pour préparer l'indispensable refinancement d'EADS (d'autant plus que de l'aveu même du groupe il faudra revoir à la hausse le coût du développement de l'A 350 XWB).
Mais non, à Toulouse vous avez crié victoire simplement pour avoir défini la novelle hiérarchie de l'ensemble EADS-Airbus, allemand, français, et prévu l'alternance dans cinq ans. Quel pauvre spectacle !
Dans cinq ans il faudra impérativement que l'A 350 soit à la veille de ses premiers vols…d'ailleurs serez-vous encore en poste officiel pour y assister ?
Votre devoir est de conduire les peuples vers l'avenir ; par exemple en évitant que la magnifique histoire de l'aéronautique se dévoie dans l'inutilité du transport des haricots verts du Sénégal vers nos assiettes.
Et peut-être aussi parce que dans les airs, on espère que le bourdonnement des abeilles ne devienne pas inaudible.
Pierre Jeanthon
FRANCE ROYALISTE |