« Le sentiment d’un plus, là où l’on n’avait pas la conscience d’un moins » :
telle est la définition du spirituel par Charles Du Bos, d’où, pour celui qu’envahit ce sentiment, la certitude du « donné ».
Or, don pour don, nul n’a plus que Dominique Daguet cette conscience du moins et ce don premier ne peut qu’amplifier à l’extrême, en lui, la certitude de l’importance capitale du don postérieur.
À peine peut-il se laisser aller, un court moment, à la tentation d’un très pâle orgueil, et croire que viennent de lui quelques mots ; ces mots aussitôt le trahissent et le disent habité par une Présence radieuse (39). C’est bien cette Présence qui le fascine et qui l’occupe entièrement. Idolâtrer la poésie, faire d’elle une mystique de remplacement, voilà ce dont il est immédiatement délivré. Au point qu’il retrouve le TU d’Abraham, lorsqu’il accueille, aux chênes de Mambré, les TROIS apparus devant lesquels il se prosterne (68). Écrire, dès lors, c’est, avant tout, ouvrir largement toute porte : pénètre ainsi, dans le cœur offert et déjà reconnaissant, l’« Esprit éternel qui fait Vie la Vérité » (48)
Ces citations numérotées peuvent étonner. Avec L’Effroi de face, nous n’avons pas affaire à un recueil de poèmes qui seraient alors numérotés en vue de l’établissement d’une table destinée à faciliter les relectures. Nous abordons et poursuivons jusqu’à son terme – silencieux, on le devine – un long poème progressant et ascendant à la fois car, pour Dominique Daguet, aller de l’avant et monter vont obligatoirement ensemble. Mais non point un « poème » au sens traditionnel du terme – je pense aux « Larmes de Saint Pierre » ou à « Adonis ».
Non, non, l’axe de la progression est suffisamment strict pour autoriser de très nombreuses variations dans la forme ou dans la hauteur des émotions. Tout un trajet d’âme, donc, tout un trajet de vie, de 1 à 74, et, comme la vie, aussi diversifié dans ses accidents que sans cesse confirmé dans sa pertinence et dans son unité.
Avant le départ, un Avant-poème qui sert de repoussoir. Nous en sommes à la dénonciation de l’attitude gnostique du pécheur qui demeure en dehors du secours divin. Puis, aussitôt, vient l’Ange (1) lequel, selon sa fonction, annonce une autre et irremplaçable venue :
« Oh ! Dieu mon Dieu, Toi le Seul,
c’est en moi que Tu T’es établi. » (10)
Etabli pour inciter, non pas au repos, mais à l’action amoureuse, bien sûr :
« Traverse, avance, marche, cours
rends gloire pour toute merveille » (14)
Et nous voici sur la route qui deviendraient statues de sel au moindre regard en arrière (14).
Sur cette route, que de beautés ! Que de beautés poignantes pour la plupart et si souvent surprenantes ! Car l’expression est diverse à souhait, elle aussi… Tantôt ce sont des vers qui chantent à la Villon (17), tantôt d’amples alexandrins (20 – Mains du Christ en croix) ou plainte du pécheur auprès de laquelle celle d’un Racine paraît mondaine et édulcorée :
« Pourquoi faut-il, mon âme, que je sois ce oui
sans cesse désiré que fissure sans cesse
le non jamais voulu que toujours je redis ? » (26)
Mais me voici conduit à citer !... que ce soit juste assez, du moins, pour inciter à lire.
Nous trouverons sur la route beaucoup de vers « libres » (au sens où on le disait du temps de Jean de La Fontaine), un magnifique poème en prose (45), des aveux d’impuissance :
« Dire ma joie passe le pouvoir de mes mots,
si pauvres devant l’or de ton silence. » (61)
Une évocation historique à propos de la Messe de funérailles de Jean-Paul II, célébrée dans le vent par le futur Benoît XVI (44), un grand cri d’amour vers la bien-aimé (67). Tout cela pour nous amener à l’effacement, dans l’attente du pas de l’Époux,
« plus silence,
que mon silence » (73)
et que l’on entend ainsi,
car :
« Plus l’être s’efface d’ici
plus son bonheur grandit.
Le silence l’ensevelit
au sein même de l’infini. » (75)
Tous les textes de L’Effroi de face sont récents. Ils ont été écrits de 2004 à 2009. Je parlais de trajet de vie… Les années vécues s’ajoutent les unes aux autres, mais Dominique Daguet sait de source lumineuse que leur nombre n’est pas là pour l’aboucher à quelque constatation morose. Il lui affirme, au contraire, qu’il approche du but qui lui fut révélé et vers lequel, depuis, il ne cesse de tendre. Je crois qu’il serait temps d’aiguiser vraiment notre regard et de reconnaître pour ce qu’il est le Personnage odieux qui voudrait tant nous voir accueillir une conception inversée de notre destin. N’est-ce pas lui qui, jouant sur les mots, nous entretient d’espérance de vie, à condition que cette vie soit d’abord, par ses soins, arrachée à toute espérance ?
Au point où il en est, et en ces jours qui le voient, non pas continuer à écrire, mais écrire de plus belle, c’est vers un avenir de plénitude que Dominique Daguet s’avance, riche de toute sa confiance et de tous ses abandons. Cela peut se dire en un seul mot : il va vers la Joie.
Et c’est pour que nous partagions avec lui cette Joie qu’il nous tend ce poème et nous invite à le suivre de toute la générosité de son cœur.
Jean Thomas |