Pour ceux qui n’ont pas vécu le désastre de 1940, je pense qu’il leur est difficile d’imaginer le désarroi du peuple de France au lendemain de la capitulation.
Les maîtres de la IIIe République avaient failli, la chose est évidente, mais le temps n’était pas aux récriminations, ni aux regrets. Il n’y avait que deux options possibles : Se soumettre ou résister.
Après le raz-de-marée qui avait submergé notre vieille civilisation pendant l’été, renaissaient à l’automne quelques embryons de nos valeurs éternelles.
En divers points de notre immense empire perçaient les premiers fondements de la France libre. Depuis Londres, écrasée sous les bombes, nous parvenaient mots d’espoir et mots d’ordre, mais seulement des mots, rien que des mots. Et, dans la métropole, aucun événement n’était encore venu prouver que des Français refusaient la défaite.
Il fallut que ce soient des adolescentes et des adolescents qui viennent, ici-même, lancer le premier cri d’insoumission dans ce pays soumis, le premier cri de fierté retrouvée dans ce monde aveuli ; un cri voué à se répéter, à s’enfler durant quatre années, pour finir en apothéose dans l’étourdissante clameur de la libération.
J’étais un enfant. Je venais d’avoir treize ans. Je me tenais parmi les badauds, mais au premier rang. Je n’ai pas vu grand chose d’autre que des uniformes vert-de-gris sortant de leurs camions et des jeunes gens reculant sans baisser les yeux. Mais je conserve au moins une image indélébile : L’image d’étudiantes et d’étudiants très pâles, alignés devant les grilles, face aux armes noires.
Ils se tenaient debout, bras levés, mais ils gardaient encore en main le petit bouquet de fleurs tricolores que jamais, quoiqu’il advienne, les oiseaux de malheur ne sauront interdire.
Jacques Dejouy |