jeudi 04 décembre 2008

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L’émir méritait mieux…

Certains sont ou seront choqués par l’inauguration d’une place au nom de l’émir Abdelkader à Paris. C’est dans la grande tradition française de savoir reconnaître et d’honorer un adversaire de qualité.

Dans cette cérémonie, seul le discours du Maire de Paris, « porteur de valises » dans l’âme, était choquant…

Et si la France avait été grande, hommage aurait dû être rendu depuis bien longtemps…

Monsieur Delanoë recueillait des applaudissements à peu de frais en déclarant que cette inauguration était pour la France l’occasion de « regarder son passé avec le sens de la vérité » et que « la colonisation (française) avait été d’une violence inouïe » et était « une action injuste ».

Monsieur Bouteflika, d’Alger, a pu s’en frotter les moustaches. Il n’en demandait pas tant…

Extraits de l’allocution de Monsieur Delanoë :

« Quand j'honore l'Emir Abdelkader, je sais que j'honore un nationaliste qui s'est battu contre la France, qui n'acceptait pas la domination de son peuple par le peuple français. C'est aussi le sens de cette inauguration.
(...)

« Cette inauguration je la veux avec la gratitude d'un enfant du Maghreb, moi qui ai reçu du Maghreb des leçons de fraternité, d'égalité, maire de Paris je vous dis merci. C'est Paris qui dit merci à l'Emir Abdelkader, qui dit merci au peuple algérien, qui a subi la violence et l'injustice de la colonisation. (...) La colonisation a été d'une violence inouïe en Algérie, une action injuste. »

L’ambassadeur d’Algérie en France, Missoum Sbih, faisait silence comme il se doit, en présence de Mohamed Boutaled, arrière petit-fils de l’émir et président de la fondation Amir Abd El-Kader à Alger et du grand mufti de la Grande mosquée de Paris.

Yves Guéna, président de l’Institut du monde arabe, était de la partie...

Yves Guéna et le grand Mufti de la Grande Mosquée de Paris

...et il fallait entendre Jean Tiberi, maire du Ve pour que quelques paroles de bon sens s’élèvent dans les airs.

Jean Tibéri

Saluant « un homme de cœur et d’esprit, un symbole de réconciliation », il précisait : « Il a certes combattu les Français, (…) mais c’est aussi un homme de foi et de principe qui sauva près de 12 000 chrétiens ». C’était à Damas en Syrie, en 1860, sa terre d’exil.

Et Bruno Etienne, membre de l’institut universitaire de France, auteur de nombreux ouvrages sur l’islam et d’un livre sur Abd El-Kader, pouvait saluer « un précurseur du dialogue inter-religieux et du refus du clash des civilisations ». Pour sûr, à ces paroles, Monsieur Delanoë devait bailler aux corneilles…

La chorale d’une Confrérie Soufie, certes, était présente pour adoucir les mœurs.

Oui, l’émir Abd El-Kader méritait mieux… Mais qui connaît aujourd’hui celui que Bruno Etienne nomme « Abd El Kader le magnanime » ? Que devons-nous retenir de cet homme exceptionnel ? Peu d’hommes l’ont égalé à ce jour et tous ceux qui l’ont côtoyé ont reconnu sa personnalité hors du commun. Homme d’une vaste culture, grâce à l’éducation que lui fit dispenser son père, Cheikh Mohieddine, homme d’une foi authentique et exemplaire, il tissa des liens de qualité avec des personnalités qui n’étaient pas de sa culture ou de sa religion.

Chef de guerre, législateur, poète, son adversaire, le général Bugeaud n’occultait pas la dimension de l’homme : « Abdelkader était un homme de génie… certainement l’une des plus grandes figures historiques de notre époque… c’est un ennemi actif, intelligent et rapide, qui exerce sur les populations arabes le prestige que lui ont donné son génie et à la grandeur de la cause qu’il défend. C’est beaucoup plus qu’un prétendant ordinaire, c’est une espèce de prophète. C’est l’espérance de tous les musulmans fervents. » ( La vie d’Abdelkar – Charles-Henri Churchill Londres 1867).

Tous les rapports que Abdelkader a entretenu, tant dans ses rapports guerriers que diplomatiques avec ses adversaires français, ont été ceux d’un homme loyal, véritable humaniste, cherchant la paix. Et Louis Veuillot, journaliste de la campagne d’Afrique, méprisant l’islam, écrivait : « En toutes choses le premier parmi ses compatriotes ; le meilleur cavalier, le guerrier le plus habile, le plus savant docteur, le politique le plus délié, le prédicateur le plus éloquent, le musulman le plus pieux, le seul organisateur… »

Tocqueville en fin « politique » observait : « Le gouvernement d’Abdelkader est déjà plus centralisé, plus agile, plus fort que ne l’ a jamais été celui des Turcs. Il réunit avec moins de peine un plus grand nombre d’hommes et plus d’argent… Abdelkader a conservé de l’Arabe tout ce qu’il fallait pour exalter ses compatriotes, il nous a pris tout ce qu’il fallait pour les soumettre. »

Nous pourrions poursuivre les extraits de témoignages ou de réflexions de ses contemporains. Le sort des armes en a fait un vaincu et là encore une occasion a été ratée.

Et c’est en prison, dans une prison française qu’il eut l’idée d’écrire un livre : « Lettre aux Français » Ce livre devrait être lu dans les écoles françaises et algériennes.

Napoléon III rend la liberté à Abd el-Kader (16 octobre 1852) d'après le tableau de Tissier (Musée de Versailles)

L’Emir y invitait l’Orient à sortir de sa léthargie et à travailler afin de se rapprocher de l’occident. Il s’adressait aussi à l’occident qui déjà négligeait le spirituel… Et toujours de prêcher en maître du soufisme, la tolérance et la recherche de la paix, confiant disait-il dans la possibilité qui existe pour que les peuples algérien et français puissent vivre en bonne intelligence. Napoléon III ne put rester insensible et le libéra.

La grande figure de l’Emir ne saurait être évoquée sans rappeler son amour pour les livres et sa facilité dans l’écriture, expliquant les écrits de Sidi Mohamed El Arabi et établissant une correspondance mobilisant cinq secrétaires. Il fut aussi un enseignant de grand renom dispensant ses cours à la mosquée El Amawiya, à Damas et son enseignement produit ses fruits : nombre de ses élèves furent des grands théologiens reconnus, en Syrie ou en Egypte.

Oui, « Abd El Kader le magnanime » méritait mieux, que les propos de Monsieur Delanoë soucieux de se mettre à l’unisson avec le petit despote qui règne à Alger. Et avec L’Emir, tous les peuples d’Algérie méritaient mieux.

Une occasion a encore été manquée. La date initiale, prévue pour cette inauguration, permettait la présence de Son Altesse Royale le prince Jean de France, duc de Vendôme et de Son Altesse Impériale le prince Napoléon, tous deux porteurs de l’héritage de grands témoins et acteurs de l’histoire que nous avons en partage avec l’Algérie. La date qui a été finalement retenue ne leur permettait plus d’être présents.

Mais notre histoire commune ne s’arrêtera pas à ces contretemps…

Dans le galerie des tableaux du château de Chantilly, à deux pas l’un de l’autre, deux portraits nous rappellent deux très grands princes…

L'Emir Abd-El-Kader
Le Duc d'Aumale en 1896 à Chantilly par Benjamin Constant

Portemont, le 25 novembre 2006

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