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Qui se souvient ?
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Il était de ces hommes encore capables, après les
pires injures faîtes aux siens, de regarder avec émotion
les couleurs françaises.
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Nous étions à vingt ans
écrasés par la rage et la honte, capables de brûler
le drapeau tricolore qu’il saluait devant nous ; nous voulions laver
tous les affronts faits à son peuple.
Qui a plus servi, à mieux servi la France que le Bachaga
Boualam et les siens ?
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Qui s’interroge aujourd’hui
? Les banlieues qui rougeoient ne sont-elles pas les récoltes à
venir qui ont été semées par ceux qui demandaient
10 francs…
Je laisse la parole au Bachaga…
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« Le 17 mai 1963, la Justice
de Paix d'Arles m'adressait, par voie légale, le commandement
ci-dessous:
Monsieur le Bachaga, J'ai l'avantage de vous adresser la liste
des déclarations de nationalité que j'ai établie
pour vous et les vôtres ainsi que vous me l'avez demandé.
Vous pourrez constater qu'il a été établi 102
déclarations.
En conséquence, il m'est dû, à raison de 10
F par déclaration, la somme de 1020 F
Le Greffier
Ainsi, le 25 mai 1963, j'achetais,
pour mes hommes et moi-même, en acquittant la somme de 1020
francs lourds, le droit de devenir des citoyens français
à part entière, nous qui pensions, par notre loyalisme
et nos sacrifices, avoir mérité, gagné, le
titre de Français à part entière.
Mon fils Ali, lui, mettait en demeure le Tribunal d'Instance d'Arles,
de lui reconnaître la qualité de Français, qualité
qui m'était refusée, à moi, son père.
Et pourtant...
Je suis Français, je l'ai prouvé, je crois. Pendant
vingt et une années j'ai servi dans les rangs de l'armée
française. Je suis capitaine de réserve. Les Algériens
m'ont élu député à l'Assemblée
Nationale française. J'ai même été porté
quatre fois à la vice-présidence de cette même
Assemblée Nationale, à l'unanimité.
Des Boualam, il en est mort aux quatre coins du monde pour y défendre
la France et après cela on ose dire que nous ne sommes pas
français. Ma famille est d'origine arabe, sans nul doute,
et elle a pris naissance lors de la première invasion hilalienne,
il y a neuf ou dix siècles. Ensuite, elle s'est mélangée
aux Berbères de l'Algérie. Du temps des Turcs déjà,
c'était une famille de « caïdat » très
ancienne. J'avais des aïeux « agha » du temps des
Turcs.
Au moment de la conquête, mes ancêtres ont combattu
la France sous les ordres de l'émir Abd-el-Kader.
Nous l'avions d'ailleurs servi fidèlement, car la tradition
veut que ce soient des "Souhalias", tribu dont ma famille
est originaire, surtout par l'habitat, qui aient tué l' «
agha » Mustapha Ben Ismaïl. Cet « agha »
était le chef des tribus des Semlah et des Douers au service
de la France. Très estimé par les Français,
il avait lui, rang de général de brigade de l'armée
française.
Avec l'émir Abd-el-Kader, les Beni Boudouanes ont participé
à plusieurs combats contre les troupes françaises.
En 1843, la Médina de Beni-Boudouane a été
rasée après un combat qui a duré trois jours
contre la colonne Changarnier. Il existe encore dans le douar, la
trace d'une tombe d'un capitaine de l'armée française
tué à cette époque dans la fraction de mon
douar des Taguerboust près de l'oued de Sidi-Bouziane.
Bons guerriers, fidèles à la parole donnée,
après la reddition, les Beni-Boudouanes n'ont pris part à
aucune sédition.
Après la reddition de l'émir Abd-el-Kader, mes parents
ont fait leur soumission à la France à Orléansville
devant le général Bugeaud. A l'époque, mon
arrière grand- père, Aïssa Boualam devait avoir
7 ou 8 ans.
Il fut vite nommé par la France caïd, puis agha. Mon
grand-père, Yahia Boualam fut à son tour nommé
agha au service de la France et plusieurs de mes oncles étaient
caïds. Tous titulaires de la Légion d'Honneur et de
nombreuses décorations acquises au feu contre l'ennemi de
la France.
Mon grand-père avait reçu de grands honneurs pour
avoir maté en 1871 l'insurrection des Beni-M'nasser. C'était
l'époque où l'artillerie de marine allemande tirait
sur les côtes algériennes pour susciter une rébellion.
Même avant 1870, plusieurs membres de ma famille avaient déjà
combattu pour la France à Solférino, Magenta...
Il y a eu des Boualam au Mexique,
au Tonkin, en Indochine, en Syrie, au Maroc, en Tunisie. Enfin partout
où la France portait ses couleurs, des Boualam sont morts
pour elle.
Notre entente ne date pas de moi, elle remonte à de longues
années.
C'est le 2 octobre 1906 que j'ai vu le jour à Souk-Ahras
près de Constantine. Mon père était un engagé
volontaire au 1er Régiment de Tirailleurs Algériens.
Ensuite, il servit pendant trente-deux ans dans la gendarmerie à
cheval. Après être resté treize années
auprès de ma mère, j'ai été placé
à l'école des enfants de troupe à Saint Hippolyte-du-Fort
et à Montreuil-sur-Mer de 1919 à 1924. Un certificat
a sanctionné la fin de mes études militaires. La même
année, le 2 octobre, je m'engageais à Blida au 1er
Régiment de Tirailleurs Algériens. Je suis resté
vingt-et-un ans dans les rangs de l'Armée française
d'où je suis sorti avec le grade de capitaine de réserve
en 1946.
Ma mère et ma famille sont originaires de Ténès.
C'est dans cette région que nous possédions le plus
de terres provenant d'héritages ou d'achats, dans les Souhalias,
les Taouïra, les Seinflta notamment. De mes parents, j'ai eu
deux frères. L'un Abdelkader a fait carrière dans
l'Armée. Il est mort, il y a quelques années. Le second,
Alexandre, dit « Si Lassen », a été assassiné
par les rebelles le 21juillet1956 à Taouïra. Quant à
ma sœur, veuve, elle est ici avec moi au Mas Fondu.
Le maire de Ténès m'a marié en 1927. De cette
union, j'ai eu trois enfants : Ali et Mohamed. Le troisième,
Abdelkader, a été assassiné par les fellaghas
le 28 janvier 1958. Le pauvre enfant venait d'être libéré
huit jours plus tôt de son service militaire. En juillet 1951,
mon épouse est décédée. De mon deuxième
mariage, j'ai eu trois enfants également : un fils Djamel
et deux filles Anissa et Yasmina.
J'ai choisi « Mon pays la France » pour témoigner
de l'Algérie et au bout de ces lignes écrites avec
mon cœur, j'ai peur de n'avoir pas su trouver les mots pour
convaincre mais j'espère avoir servi ma terre algérienne.
Mon épreuve ne sera pas inutile si les Français se
penchent sur ces feuilles dans lesquelles j'ai tant mis de ce qui
fut l'Algérie française, sur ce témoignage
d'un coin de terre d'Algérie qui peut inscrire sur son monument
des deux guerres deux mille noms de musulmans morts à part
entière pour la France.
Pour ceux qui ont préféré les assassins, ceux
qui se sont tus et se taisent, je leur demande une dernière
fois s'ils pensent avoir agi vraiment pour le plus grand honneur
de la France?
Si oui, je les plains, moi qui sais que chaque soir l'oued qui coule
près de ma maison charrie de l'eau rougeoyante et que ce
n'est pas dû aux reflets du soleil... »
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Le Bachaga repose dans le petit cimetière
de Mas-Thibert, près d'Arles, depuis sa disparition le 6 février
1982 auprès de son fils Mi qui l'a rejoint en 1990 et de tous les
hommes et femmes de sa tribu qui ont tant donné à la France
qui les a si mal récompensés.
Extraits
de la dernière allocution du Bachaga Boualam à
la tribune de l’Assemblée Nationale, dont il
était alors vce-Président, le 5 juin 1962. |
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Un mois plus tard, le général
De Gaulle lui retirait tous ses mandats électifs et l’envoyait
lui et les siens, planter du riz en camargue… La suite et
connue : 150.000 soldats français égorgés…
sans parler de leurs femmes et leurs enfants ! Dans le silence
absolu …
« … depuis dix-huit
mois ma place était parmi les miens en Algérie. Pendant
ce temps, vous arrêtiez notre destin. Je reviens aujourd’hui
vous demander :
Qu’avez-vous fait pour nous ?
J’ai servi la France, après mon père, pendant
cinquante-six ans. J’ai donné au pays un de mes fils.
J’ai été loyal jusqu’au bout. J’ai
engagé tous les miens. Avec eux, au prix de lourdes pertes,
seuls, nous avons détruit la rébellion dans une immense
région. Nous avions gagné et vous nous avez désarmés.
Nous avions battu l’A.L.N. et vous l’avez implantée.
Nousavions choisi : nous nous étions déterminés
et vous nous exterminez. Le choix est simple : ou nous laisser égorger,
ou fuir vers la métropole pour sauver nos enfants. La rage
et le désespoir au cœur, n’ayant plus le droit
ni les moyens de nous battre nous avons dû partir.
Derrière nous, pour la première fois montait le drapeau
blanc et vert du F.L.N.
Nous laissons notre sol natal, mais aussi combien d’hommes
qui s’étaient pourtant battus avec nous. C’est
vers eux que va ma penser. C’est au nom de ces hommes, de
ces femmes, de ces enfants que je vais vous parler. Ces hommes qui,
depuis sept ans, sont en Algérie l’instrument de la
France, l’instrument vivant, l’instrument de chair,
ces hommes sans lesquels aucun succès de la France n’aurait
été possible, depuis sept ans et jusqu’à
ces derniers mois. La France et son chef ont eu pour politique de
les compromettre de façon irrévocable. Ils constituaient,
récemment encore, la moitié des forces armées
françaises. Depuis sept ans, ils tombent sous les balles
ou les couteaux et pas seulement là-bas, dans les villes
et dans les douars, mais ici, au milieu de nous en plein Paris.
On leur avait juré pour toujours et à la face du monde
la fraternité. Rappelez-vous ces hommes, ils n’étaient
pas, ils ne sont pas un mythe. Vous les avez vu, tout le peuple
de Paris les a vus, les acclamés, les a portés en
triomphe. Ce fameux 14 juillet 1958, notre fête nationale,
sept mille d’entre eux, les plus valeureux, venus de leurs
villages et de leurs villes, malgré les menaces, drapeaux
en tête avec toutes leurs décorations, avaient remonté
les Champs Elysées, devant le chef de l’Etat, vos frères,
vos compatriotes. Vous leur avez demandé, tout le pays leur
a demandé de poursuivre le combat jusqu’au bout, c’est-à-dire
jusqu’à la victoire, car celle-ci n’était
possible que par eux, grâce à leurs sacrifices.
Ils ont répondu. Ils se sont battus. Ils ont cru qu’ils
avaient gagné. Beaucoup sont morts. Aujourd’hui, dans
toutes les villes ou les villages d’Algérie, terrés
et angoissés, ceux qui demeurent attendent que vous décidiez
de leur sort. Oui, de leur sort et de celui de leur famille, car
c’est pour eux une question de vie ou de mort. Depuis les
Accords d’Evian, le silence est tombé sur ces soldats
d’hier, comme si leur existence même était un
remords ou peut-être une gène pour mener à bien
une politique qui est - j’aurai le courage de le dire –
une politique d’abandon…
En retirant l’armée, vous livrez nos terres et nos
populations à la merci de l’A.L.N.
Dans le bled on rançonne systématiquement les serviteurs
de la France. ailleurs comme chez moi, l’armée reste
l’arme au pied sur ordres de préfets qui reçoivent
leurs consignes de l ‘A.L.N. Les assassinats se poursuivent.
Autrefois, un seul de ces cas aurait soulevé l’indignation
du pays. Des pauvres filles sont enlevées et partagées
entre les bandes de l’A.L.N. ; des familles entières
sont égorgées ; la vieille mère et les deux
frères d’un moghazni de la région de Djijelli,
qui avait pu s’échapper, ont été sauvagement
exécutés…
Voilà, Mesdames, Messieurs, le sort que subiront trop des
nôtres. Je demande au gouvernement : Pourquoi n’avez-vous
rien prévu, depuis des mois, alors qu’il était
encore temps et que déjà l’abandon était
décidé ?… Pourquoi avez-vous refusé en
Algérie les autorisations de sortie vers la métropole,
comme à ces supplétifs de Béni-béchir
repliés depuis des semaines dans Philippeville ? Pourquoi
enfin avez-vous décidé de refouler hors de notre patrie
ceux qui, individuellement, parviennent jusqu’à Marseille
? Pourquoi menacer des officiers qui se sentent jusqu’au bout
responsable de la vie de leurs hommes et organisent leur retour
vers la France ?…
La France sait être grande et généreuse. Il
ne s’agit pas seulement de sauver des hommes, il s’agit,
dans ce désastre de sauver l’honneur de notre patrie.
»
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La République Française
pouvait encore faire étalage de sa grandeur et de sa générosité,
en l’an 2000, recevant à l’Assemblée Nationale,
Monsieur Bouteflika, qui pouvait insulter sans crainte,les harkis, soldats
de la France.
Portemont, le 11 novembre 2006
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