jeudi 04 décembre 2008

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Qui se souvient ?

Il était de ces hommes encore capables, après les pires injures faîtes aux siens, de regarder avec émotion les couleurs françaises.

Bachaga Boualam

Nous étions à vingt ans écrasés par la rage et la honte, capables de brûler le drapeau tricolore qu’il saluait devant nous ; nous voulions laver tous les affronts faits à son peuple.

Qui a plus servi, à mieux servi la France que le Bachaga Boualam et les siens ?

Qui s’interroge aujourd’hui ? Les banlieues qui rougeoient ne sont-elles pas les récoltes à venir qui ont été semées par ceux qui demandaient 10 francs…
Je laisse la parole au Bachaga…

« Le 17 mai 1963, la Justice de Paix d'Arles m'adressait, par voie légale, le commandement ci-dessous:
Monsieur le Bachaga, J'ai l'avantage de vous adresser la liste des déclarations de nationalité que j'ai établie pour vous et les vôtres ainsi que vous me l'avez demandé.
Vous pourrez constater qu'il a été établi 102 déclarations.
En conséquence, il m'est dû, à raison de 10 F par déclaration, la somme de 1020 F
Le Greffier

Ainsi, le 25 mai 1963, j'achetais, pour mes hommes et moi-même, en acquittant la somme de 1020 francs lourds, le droit de devenir des citoyens français à part entière, nous qui pensions, par notre loyalisme et nos sacrifices, avoir mérité, gagné, le titre de Français à part entière.
Mon fils Ali, lui, mettait en demeure le Tribunal d'Instance d'Arles, de lui reconnaître la qualité de Français, qualité qui m'était refusée, à moi, son père. Et pourtant...


Je suis Français, je l'ai prouvé, je crois. Pendant vingt et une années j'ai servi dans les rangs de l'armée française. Je suis capitaine de réserve. Les Algériens m'ont élu député à l'Assemblée Nationale française. J'ai même été porté quatre fois à la vice-présidence de cette même Assemblée Nationale, à l'unanimité.
Des Boualam, il en est mort aux quatre coins du monde pour y défendre la France et après cela on ose dire que nous ne sommes pas français. Ma famille est d'origine arabe, sans nul doute, et elle a pris naissance lors de la première invasion hilalienne, il y a neuf ou dix siècles. Ensuite, elle s'est mélangée aux Berbères de l'Algérie. Du temps des Turcs déjà, c'était une famille de « caïdat » très ancienne. J'avais des aïeux « agha » du temps des Turcs.
Au moment de la conquête, mes ancêtres ont combattu la France sous les ordres de l'émir Abd-el-Kader.
Nous l'avions d'ailleurs servi fidèlement, car la tradition veut que ce soient des "Souhalias", tribu dont ma famille est originaire, surtout par l'habitat, qui aient tué l' « agha » Mustapha Ben Ismaïl. Cet « agha » était le chef des tribus des Semlah et des Douers au service de la France. Très estimé par les Français, il avait lui, rang de général de brigade de l'armée française.
Avec l'émir Abd-el-Kader, les Beni Boudouanes ont participé à plusieurs combats contre les troupes françaises. En 1843, la Médina de Beni-Boudouane a été rasée après un combat qui a duré trois jours contre la colonne Changarnier. Il existe encore dans le douar, la trace d'une tombe d'un capitaine de l'armée française tué à cette époque dans la fraction de mon douar des Taguerboust près de l'oued de Sidi-Bouziane.
Bons guerriers, fidèles à la parole donnée, après la reddition, les Beni-Boudouanes n'ont pris part à aucune sédition.
Après la reddition de l'émir Abd-el-Kader, mes parents ont fait leur soumission à la France à Orléansville devant le général Bugeaud. A l'époque, mon arrière grand- père, Aïssa Boualam devait avoir 7 ou 8 ans.
Il fut vite nommé par la France caïd, puis agha. Mon grand-père, Yahia Boualam fut à son tour nommé agha au service de la France et plusieurs de mes oncles étaient caïds. Tous titulaires de la Légion d'Honneur et de nombreuses décorations acquises au feu contre l'ennemi de la France.
Mon grand-père avait reçu de grands honneurs pour avoir maté en 1871 l'insurrection des Beni-M'nasser. C'était l'époque où l'artillerie de marine allemande tirait sur les côtes algériennes pour susciter une rébellion. Même avant 1870, plusieurs membres de ma famille avaient déjà combattu pour la France à Solférino, Magenta...

Il y a eu des Boualam au Mexique, au Tonkin, en Indochine, en Syrie, au Maroc, en Tunisie. Enfin partout où la France portait ses couleurs, des Boualam sont morts pour elle.
Notre entente ne date pas de moi, elle remonte à de longues années.
C'est le 2 octobre 1906 que j'ai vu le jour à Souk-Ahras près de Constantine. Mon père était un engagé volontaire au 1er Régiment de Tirailleurs Algériens. Ensuite, il servit pendant trente-deux ans dans la gendarmerie à cheval. Après être resté treize années auprès de ma mère, j'ai été placé à l'école des enfants de troupe à Saint Hippolyte-du-Fort et à Montreuil-sur-Mer de 1919 à 1924. Un certificat a sanctionné la fin de mes études militaires. La même année, le 2 octobre, je m'engageais à Blida au 1er Régiment de Tirailleurs Algériens. Je suis resté vingt-et-un ans dans les rangs de l'Armée française d'où je suis sorti avec le grade de capitaine de réserve en 1946.
Ma mère et ma famille sont originaires de Ténès. C'est dans cette région que nous possédions le plus de terres provenant d'héritages ou d'achats, dans les Souhalias, les Taouïra, les Seinflta notamment. De mes parents, j'ai eu deux frères. L'un Abdelkader a fait carrière dans l'Armée. Il est mort, il y a quelques années. Le second, Alexandre, dit « Si Lassen », a été assassiné par les rebelles le 21juillet1956 à Taouïra. Quant à ma sœur, veuve, elle est ici avec moi au Mas Fondu.
Le maire de Ténès m'a marié en 1927. De cette union, j'ai eu trois enfants : Ali et Mohamed. Le troisième, Abdelkader, a été assassiné par les fellaghas le 28 janvier 1958. Le pauvre enfant venait d'être libéré huit jours plus tôt de son service militaire. En juillet 1951, mon épouse est décédée. De mon deuxième mariage, j'ai eu trois enfants également : un fils Djamel et deux filles Anissa et Yasmina.
J'ai choisi « Mon pays la France » pour témoigner de l'Algérie et au bout de ces lignes écrites avec mon cœur, j'ai peur de n'avoir pas su trouver les mots pour convaincre mais j'espère avoir servi ma terre algérienne. Mon épreuve ne sera pas inutile si les Français se penchent sur ces feuilles dans lesquelles j'ai tant mis de ce qui fut l'Algérie française, sur ce témoignage d'un coin de terre d'Algérie qui peut inscrire sur son monument des deux guerres deux mille noms de musulmans morts à part entière pour la France.
Pour ceux qui ont préféré les assassins, ceux qui se sont tus et se taisent, je leur demande une dernière fois s'ils pensent avoir agi vraiment pour le plus grand honneur de la France?
Si oui, je les plains, moi qui sais que chaque soir l'oued qui coule près de ma maison charrie de l'eau rougeoyante et que ce n'est pas dû aux reflets du soleil... »

Le Bachaga repose dans le petit cimetière de Mas-Thibert, près d'Arles, depuis sa disparition le 6 février 1982 auprès de son fils Mi qui l'a rejoint en 1990 et de tous les hommes et femmes de sa tribu qui ont tant donné à la France qui les a si mal récompensés.

Extraits de la dernière allocution du Bachaga Boualam à la tribune de l’Assemblée Nationale, dont il était alors vce-Président, le 5 juin 1962.

Un mois plus tard, le général De Gaulle lui retirait tous ses mandats électifs et l’envoyait lui et les siens, planter du riz en camargue… La suite et connue : 150.000 soldats français égorgés… sans parler de leurs femmes et leurs enfants ! Dans le silence absolu …

« … depuis dix-huit mois ma place était parmi les miens en Algérie. Pendant ce temps, vous arrêtiez notre destin. Je reviens aujourd’hui vous demander :
Qu’avez-vous fait pour nous ?
J’ai servi la France, après mon père, pendant cinquante-six ans. J’ai donné au pays un de mes fils. J’ai été loyal jusqu’au bout. J’ai engagé tous les miens. Avec eux, au prix de lourdes pertes, seuls, nous avons détruit la rébellion dans une immense région. Nous avions gagné et vous nous avez désarmés. Nous avions battu l’A.L.N. et vous l’avez implantée. Nousavions choisi : nous nous étions déterminés et vous nous exterminez. Le choix est simple : ou nous laisser égorger, ou fuir vers la métropole pour sauver nos enfants. La rage et le désespoir au cœur, n’ayant plus le droit ni les moyens de nous battre nous avons dû partir.
Derrière nous, pour la première fois montait le drapeau blanc et vert du F.L.N.
Nous laissons notre sol natal, mais aussi combien d’hommes qui s’étaient pourtant battus avec nous. C’est vers eux que va ma penser. C’est au nom de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants que je vais vous parler. Ces hommes qui, depuis sept ans, sont en Algérie l’instrument de la France, l’instrument vivant, l’instrument de chair, ces hommes sans lesquels aucun succès de la France n’aurait été possible, depuis sept ans et jusqu’à ces derniers mois. La France et son chef ont eu pour politique de les compromettre de façon irrévocable. Ils constituaient, récemment encore, la moitié des forces armées françaises. Depuis sept ans, ils tombent sous les balles ou les couteaux et pas seulement là-bas, dans les villes et dans les douars, mais ici, au milieu de nous en plein Paris. On leur avait juré pour toujours et à la face du monde la fraternité. Rappelez-vous ces hommes, ils n’étaient pas, ils ne sont pas un mythe. Vous les avez vu, tout le peuple de Paris les a vus, les acclamés, les a portés en triomphe. Ce fameux 14 juillet 1958, notre fête nationale, sept mille d’entre eux, les plus valeureux, venus de leurs villages et de leurs villes, malgré les menaces, drapeaux en tête avec toutes leurs décorations, avaient remonté les Champs Elysées, devant le chef de l’Etat, vos frères, vos compatriotes. Vous leur avez demandé, tout le pays leur a demandé de poursuivre le combat jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la victoire, car celle-ci n’était possible que par eux, grâce à leurs sacrifices.
Ils ont répondu. Ils se sont battus. Ils ont cru qu’ils avaient gagné. Beaucoup sont morts. Aujourd’hui, dans toutes les villes ou les villages d’Algérie, terrés et angoissés, ceux qui demeurent attendent que vous décidiez de leur sort. Oui, de leur sort et de celui de leur famille, car c’est pour eux une question de vie ou de mort. Depuis les Accords d’Evian, le silence est tombé sur ces soldats d’hier, comme si leur existence même était un remords ou peut-être une gène pour mener à bien une politique qui est - j’aurai le courage de le dire – une politique d’abandon…
En retirant l’armée, vous livrez nos terres et nos populations à la merci de l’A.L.N.
Dans le bled on rançonne systématiquement les serviteurs de la France. ailleurs comme chez moi, l’armée reste l’arme au pied sur ordres de préfets qui reçoivent leurs consignes de l ‘A.L.N. Les assassinats se poursuivent.
Autrefois, un seul de ces cas aurait soulevé l’indignation du pays. Des pauvres filles sont enlevées et partagées entre les bandes de l’A.L.N. ; des familles entières sont égorgées ; la vieille mère et les deux frères d’un moghazni de la région de Djijelli, qui avait pu s’échapper, ont été sauvagement exécutés…
Voilà, Mesdames, Messieurs, le sort que subiront trop des nôtres. Je demande au gouvernement : Pourquoi n’avez-vous rien prévu, depuis des mois, alors qu’il était encore temps et que déjà l’abandon était décidé ?… Pourquoi avez-vous refusé en Algérie les autorisations de sortie vers la métropole, comme à ces supplétifs de Béni-béchir repliés depuis des semaines dans Philippeville ? Pourquoi enfin avez-vous décidé de refouler hors de notre patrie ceux qui, individuellement, parviennent jusqu’à Marseille ? Pourquoi menacer des officiers qui se sentent jusqu’au bout responsable de la vie de leurs hommes et organisent leur retour vers la France ?…
La France sait être grande et généreuse. Il ne s’agit pas seulement de sauver des hommes, il s’agit, dans ce désastre de sauver l’honneur de notre patrie. »

 

La République Française pouvait encore faire étalage de sa grandeur et de sa générosité, en l’an 2000, recevant à l’Assemblée Nationale, Monsieur Bouteflika, qui pouvait insulter sans crainte,les harkis, soldats de la France.

Portemont, le 11 novembre 2006

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