Que vous l’appeliez « sauté
» ou « navarin » Qu’importe. Il était délicieux !
Encore une « Soupe du Roi » qui restera gravée dans
nos mémoires.
Vite, quitter son travail et rejoindre notre petite équipe. Paul
et Hugues s’affairent.
Le vent peut souffler, la pluie, nous jouer des tours : la bonne humeur
a raison des vicissitudes. Paul, artiste aux fourneaux, avait cuisiné
un sauté d’agneau des grands jours.
Nous étions tous là. Les absentes et les absents sont
présents dans le cœur de chacun.
Malgré quelques tracasseries que Paul avait dû subir avant
son départ pour rejoindre l’Esplanade de la gare de Montparnasse,
tout s’est bien passé… Nous avons retrouvé
bon nombre de nos fidèles amis.
Je laisse à l’Ami Paul le soin de vous conter la suite.
Julien le cycliste transporteur s'affirme décidément
comme un animateur-né. Il cite Oscar Wilde et nous apprend qu'il
parle anglais. (La démonstration pratique aura lieu, je suppose,
ultérieurement). En attendant, il nous donne une définition
de la chasse au renard, tirée des oeuvres complètes du
célébrissime écrivain. Qu'est-ce donc que la chasse
au renard ? C’est, nous rapporte Julien, "la poursuite d'un
immangeable par des infréquentables."
Autre vedette de la soirée, Louise (88
ans, maigreur ambulante). Elle arrive tard alors que le fond de la marmite
est atteint et je chauffe pour elle une boite de lentilles, rescapée
d'une soupe précédente. "Ça tombe bien"
dit-elle, "j'adore les lentilles et si certains n'en veulent pas
je mangerai leur part". Je la crois volontiers car j'appends que
le maigre repas de ce soir est le premier qu'elle fait depuis 24 heures.
Je lui donne un bon quignon de l'excellent pain campagnard que nous
avons servi (trouvé à Carrefour). Ce sera probablement
pour elle, à la fois le petit-déjeuner, le déjeuner
et le dîner de demain. Mais Louise garde le moral et le sens des
convenances. Elle nous demande de nous détourner, Marc et moi,
pendant qu'elle ôte son dentier
Nous obtempérons et aussitôt l'opération
terminée, les lentilles disparaissent de l'assiette à
une vitesse stupéfiante. J'en déduis que le principal
obstacle à la déglutition des lentilles est parfois constitué
par les dentiers, surtout chez les vieilles personnes. Et c'est là
que le drame se noue. "J'ai perdu mon dentier" s'écrie
Louise et tout le monde de chercher, courbé en deux scrutant
le sol par terre, sous la table et dans la pelouse de l'esplanade. Une
petite équipe d'experts fait consciencieusement, mais en vain,
la poubelle. Je fais un 180° avec la Twingo pour éclairer
le champ de bataille. Pas de dentier. Les combattants relèvent
l'échine au clairon de la voix de Louise qui annonce, triomphante
"ça y est, je l'ai retrouvé, il était dans
le fond de mon sac".
Sur ce, elle fait la bise à tout le monde
et s'en va, guillerette. Une famille se pointe, le père et trois
jeunes enfants très joueurs. Ils sont sales et un peu dépenaillés,
mais ils n'ont pas faim. Les enfants acceptent toutefois une orange,
sans se jeter dessus. En voilà au moins qui ne sont pas affamés.
L'un de nos amis me dit que le père vit en faisant la manche
avec ses marmots. Possible !
Ce qui m'étonne le plus dans cette expérience de la rue,
est de découvrir que subsiste au fond de ces détresses,
encore un peu de bonheur de vivre. L'amertume est cachée, alors
qu'elle doit bien exister. Pudeur ou anesthésie ? »
A bientôt à tous.
Portemont, le 11 avril 2005.