| L’Acéricorier
Ne cherchez pas le mot « acericorier » dans un dictionnaire, car votre recherche serait vaine. Il n’y est pas. Il s’agit d’un arbre imaginaire dont le fruit, « l’acericore » (du latin acer, amer et core, coeur) possède une chair odorante et savoureuse à l’exception du coeur qui est profondément amer.
Un peu comme le kiwi. On y croque cependant avec délices.
C'est un peu ce qui s’est passé avec la soupe du roi de Noël.
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Ce service de Noël fut superbe, pur miel et lait. D’abord le décor.
Une table de six mètres de long recouverte de nappes en tissu, ornée de bougies et de feuillages, et au milieu de laquelle, une crèche - oui, mesdames, une crèche, parfaitement !- fut dressée par Marie-Laure. Un enfant-roi, une maman vierge et un père protecteur, un âne, un boeuf et des bergers, cela va sans dire, rien n'y manquait. Pour parfaire l’ambiance, il y eut des choeurs, avec un récital de chants populaires, alternant le tonique (la Madelon) et le sacré (Stille Nacht). Ce sont les passants qui ouvraient les oreilles et qui n'en croyaient pas leurs yeux...
Au menu, vin chaud pour réjouir les âmes et soupe chaude (un peu longue à chauffer) pour calmer la faim, du pâté de campagne et de lapin (au choix messeigneurs), du coq au vin avec pommes de terre, choux de Bruxelles, céleri et marrons. Bien sûr fromages, nous sommes en France ! Plus gâteaux au chocolat, et pour chacun un petit paquet de douceurs pour prolonger l’évènement.(Merci aux quatre mains charitables qui les ont confectionnés). La soupe vaut la peine qu’on s'y attarde car elle fut obtenue en application d'une très originale recette. Le problème était le suivant : comment faire dix litres de soupe aux marrons et potirons.
Lorsqu’on ne possède qu'une marmite de deux litres et demi ? Elémentaire mon cher lecteur. Il suffit de trouver une amie dans les quinze kilomètres environnants, équipée d'une même petite marmite que la vôtre et de lui demander de faire de son côté une petite soupe au potiron très très épaisse. Vous confectionnez vous-même une petite soupe aux marrons très très épaisse. Arrivés sur le site et après les salutations d’usage, chacun de vous deux transfère le contenu de sa petite marmite dans la très grande marmite de la Soupe du roi, on complète avec la quantité d'eau nécessaire et le tour est joué. Yapuka chauffer le tout et voilà. Pas bête, ne trouvez-vous pas ?
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C'est ce qu’a dû penser Frédéric en mettant Nicole à contribution.
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Il y a toujours un décalage entre le nombre de convives et celui des rations (si je peux employer ce mot, ici inadéquat), car, bien souvent, l’appétit aidant, cinquante parts préparées sont réparties entre trente à trente-cinq participants seulement. C'est que, quand on a faim comme deux, on mange facilement comme quatre. Mais ce soir, par une sorte de discipline implicite, nous avions quarante-sept dîneurs (dûment comptés à l'aide des tasses) alors que nous avions préparé cinquante-deux parts de coq au vin. Mais tout le monde en eut à suffisance, personne ne repartit le ventre vide et il n'y eut point de restes.
De la belle ouvrage en quelque sorte.
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Mais « l’acericore » était au menu et la dent du gourmand finit par atteindre le coeur acre du fruit qui était suave. Vers les neuf heures de relevée, au bout de la table deux garçons, inconnus jusqu'alors, achevaient leur dîner ce qui est toujours un moment propice pour les confidences et le contact. Nicole a donc appris que ces deux-là, le petit probablement le plus jeune et le grand maigre un peu plus vieux, devaient passer leur première nuit dehors, sans couverture ni duvet, pas même un manteau. Ah, comme il est amer le coeur de « l’acericore », fruit suave de « l’acericorier » !
Merci pour les jeunes amis d'Olivier K(*), venus gentiment nous aider. Sans eux serions-nous autre chose qu’une troupe de vieux nostalgiques, alors qu’avec eux, nous sommes porteurs d’un avenir.
Paul Turbier
(*Les Manants du Roi)
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