HISTOIRE DE FRANCE de Jacques Bainville, préface d'Antoine Prost
Un roman national
Réédition, dans une nouvelle collection, « Texto », de ce classique de l'historien monarchiste, publié en 1924.
Coll. Texto, éditions Tallandier, 576 pages, 12 euros. En librairie depuis jeudi 22 mars.
« On a pris l'habitude de regarder la Fronde comme un épisode romanesque et même galant à cause des belles dames qui s'en mêlèrent. Ce fut en réalité la poussée révolutionnaire du XVIIe siècle. » L' « Histoire de France » de Jacques Bainville, c'est d'abord un style, un souffle, des formules. L'éditeur Jean-Claude Zylberstein a été inspiré en plaçant ce livre parmi les six premiers titres de sa nouvelle collection d'histoire, Texto, chez Tallandier. Le livre, introuvable, a fait un tabac en son temps : 120.000 exemplaires vendus dix ans après sa sortie, en 1924.
Jacques Bainville (1879-1936) est l'une des grandes figures du courant monarchiste entre les deux guerres. Journaliste, il est engagé à « La Gazette de France » par Charles Maurras, qui lui confie la rubrique de politique étrangère à « L'Action française » dès la création du quotidien, en 1908. Bainville, c'est aussi un écrivain. Il écrit son premier livre à vingt ans, « Louis II de Bavière », il en publiera une trentaine. A quarante-deux ans, quand Armand Fayard lui commande une histoire de France, il a déjà publié des livres d'histoire, « Bismarck et la France », « Histoire de deux peuples : la France et l'Empire allemand », « Histoire de trois générations ». Bainville aime l'histoire par-dessus tout et il écrit son « Histoire de France » en deux ans. C'est un livre de journaliste, pas d'historien, un livre de seconde main. L'auteur le reconnaît volontiers dans son avant-propos. Il rend grâce à ses glorieux aînés : Michelet, Fustel de Coulanges, Albert Sorel, Gabriel Hanotaux, etc., pour cette histoire politique classique, événementielle, à la manière du Malet et Isaac. Mais dans un style classique. « Bainville, c'est un Beuve-Méry de droite, qui aurait eu par miracle le talent d'un Tite-live ou d'un Guizot », a écrit Emmanuel Leroy-Ladurie. La formule est choisie.
Une obsession : l'Allemagne
L'Allemagne est la grande obsession de Bainville. Quand il écrit son « Histoire de France », la guerre est terminée depuis trois ans à peine. Il vient juste de publier « Les Conséquences politiques de la paix » (1920), pendant du livre de Keynes. Un chef-d'oeuvre de lucidité politique, voire de prescience. « Le traité [de Versailles], note-t-il, enlève tout à l'Allemagne, sauf le principal, sauf la puissance politique, génératrice de toutes les autres ». Dès 1933, il sera l'un des rares à prendre la juste mesure du danger de l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler, sa disparition trois ans plus tard ne lui ayant pas permis d'en constater l'ampleur.
L'antagonisme franco-allemand ? Une vieille querelle. « Les Germains ont toujours une même raison qui les pousse sur votre territoire : l'inquiétude, l'avidité, la passion du changement ... » Pis, au-delà de cet irrépressible mouvement, une incompatibilité de nature. La France naît « de l'ordre romain et de la religion chrétienne », quand la Germanie a été civilisée et christianisée malgré elle. Le traité de Verdun (843) a fait le reste. En partageant l'Empire carolingien entre Lothaire, Charles le Chauve et Louis le Germanique, il a fait perdre à la France sa frontière « naturelle », le Rhin. Le pays ne s'est pas remis de cette « catastrophe », Bainville, non plus.
L'auteur ne fait pas mystère de son inclination pour la monarchie, ce système à la base de l'autorité, sans laquelle il n'y a pas de grandeur en politique. La date de 987, année de l'élection d'Hugues Capet en qualité de prince national est « véritablement la plus importante de notre histoire ». Nationaliste résolu, monarchiste convaincu, « Bainville séduit par son parti pris d'impartialité », observe pourtant l'historien Antoine Prost dans une jolie préface. Sur l'affaire Dreyfus - l'Action française s'était déchaînée contre l'innocent capitaine -, sur le traité de Versailles, qu'il a vilipendé, il ne fait pas de commentaires. La faiblesse de Bainville est ailleurs, dans « son appel constant à la raison » (Prost). Se défiant des passions, le journaliste historien n'appréhende pas leur poids dans les grandes fièvres, les insurrections, les révolutions qui balayent tout sur leur passage. Bainville est excusé, il appartient à une génération qui croyait au progrès du genre humain et il ne peut savoir que la Grande Guerre est la première d'une série de catastrophes absolues. Monarchiste intégral, il lui aura manqué d'être un pessimiste intégral. N'importe. Il a écrit un superbe roman national.
EMMANUEL HECHT |