| Entretien
avec Philippe Lamarque. Source : Historia
« Retour sur la répression sanglante des tirailleurs
sénégalais au camp de Thiaroye en 1944 Fin novembre
1944, dans le camp de Thiaroye, près de Dakar, des soldats
d’origine africaine de l’armée coloniale se
révoltent pour une question d’argent. La répression
est sanglante… - A quelle époque et pourquoi
ont été créés les premiers régiments
de tirailleurs sénégalais ? Regroupent-ils exclusivement
des Sénégalais ?
Philippe Lamarque :
« La création des tirailleurs sénégalais,
en tant que troupes régulières soldées, date
de 1857. Napoléon III ordonne alors à Faidherbe,
gouverneur du Sénégal, de lever une infanterie régulière
sur le modèle de l’armée d’Afrique qui
défend la souveraineté française dans ses
départements d’Algérie. Les nouvelles recrues
ont l’avantage de mieux supporter le climat et les conditions
de vie que des soldats métropolitains de l’infanterie
coloniale. S’ils ont pris le nom de tirailleurs sénégalais,
c’est parce qu’ils ont d’abord été
recrutés à Dakar et à Saint-Louis. Mais plus
largement, ils sont originaires d’Afrique équatoriale
française (AEF) et d’Afrique occidentale française
(AOF). Gradés ou hommes de troupe, ce sont des sujets coloniaux
et relèvent du droit français.
H. - Ces soldats ont participé
aux deux guerres mondiales du XXe siècle. Et en ont payé
le prix…
Ph. L. :
« Lors du déclenchement de la grande tuerie de 1914,
ils tiennent garnison en AEF et AOF. Il faut toute l’influence
du général Mangin et du Parti colonial pour qu’ils
soient envoyés sur les principaux champs de bataille d’Europe.
Certes, leurs pertes sont terribles, mais proportionnellement
moins lourdes que dans l’armée métropolitaine
pour trois raisons : la rigueur de l’hiver oblige au repli
des coloniaux dans le Midi (ils sont renvoyés au front
pour les offensives de printemps) ; leur équipement et
leur armement sont remarquables, parce qu’ils ont le statut
de troupes de métier ; leur entraînement et leur
expérience dépassent largement ceux des appelés
du contingent. En 1939, l’armée coloniale jouit d’un
prestige immense dans l’opinion publique. De ce fait, les
effectifs de tirailleurs sénégalais sont portés
à dix-sept régiments réguliers à raison
de trois bataillons de 1 000 hommes par régiment. Attention
! Ces troupes ne combattront jamais en même temps. Elles
se battent sur tous les fronts et se couvrent de gloire, notamment
le 15 août 1944 lors du débarquement de Provence
où s’illustre la 9e division d’infanterie coloniale.
Leur comportement est exemplaire. Quant aux soldats faits prisonniers
en juin 1940, il faut bien reconnaître que la convention
de Genève leur est appliquée de manière un
peu « sévère », non par racisme mais
parce qu’ils sont considérés comme des mercenaires
et non comme des citoyens « appelés » au titre
de la loi Jourdan de 1798. Pour évaluer le prix du sang,
il faut savoir que la population africaine subsaharienne de l’ex-empire
colonial fournit environ 0,5 % de volontaires à l’armée
coloniale, la population française de statut coranique
2 % de volontaires à l’armée d’Afrique,
la population française d’Algérie, régie
par le code civil, 11 % d’appelés en 14-18, et 12,5
% entre janvier 1942 et août 1945. Il est difficile, en
revanche, d’établir un bilan précis des pertes.
On les évalue à plusieurs milliers.
H. - En novembre 1944, en attendant
d’être démobilisés et rapatriés
vers leur pays d’origine, les tirailleurs sont « parqués
» dans le camp de Thiaroye, au Sénégal. Combien
sont-ils et quels sont les motifs qui vont les pousser à
se rebeller contre les autorités françaises ?
Ph. L. :
« Ils ne sont pas « parqués » ; ils passent
par un camp de transit. Ces hommes, qui avaient été
faits prisonniers par les Allemands, ont fait le voyage vers Dakar
sur des « liberty ships » . Ils sont environ 1 200,
regroupés dans l’un des casernements de l’armée
coloniale des environs de Dakar. Les autorités militaires
françaises veulent les renvoyer au plus vite chez eux.
Mais la situation est plus compliquée qu’elle n’y
paraît, principalement pour une question d’argent.
Capturés en 1940 et réquisitionnés par l’Organisation
Todt, chargée des travaux de fortification du Reich - notamment
le célèbre « mur de l’Atlantique »
-, ces hommes ont perçu leur solde plus un salaire d’ouvrier.
Les tirailleurs exigent à bon droit de changer les Reichsmark
qu’ils ont reçus contre des francs. Mais cet argent
ne vaut plus rien en 1944, pour deux raisons : le Gouvernement
provisoire de la République française ne reconnaît
pas le change, précédant en cela la disparition
du papier-monnaie dans l’Allemagne occupée (à
cela s’ajoutent des discordes au sujet des divers régimes
de soldes, des primes de démobilisation) ; les nouvelles
autorités se méfient de certains Sénégalais
qui se sont opposés au raid de la Royal Navy contre Dakar
en 1940 - il avait pour but d’assurer un port stratégique
dans l’Atlantique à la marine britannique et une
assise territoriale aux Français de Londres - nonobstant
le ralliement ultérieur de l’AOF. Sujets de brimades,
ou à tout le moins à un manque de considération
évident de la part des administrateurs qui outragent la
fierté africaine, les tirailleurs supportent mal ce séjour
forcé à Thiaroye.
H. - Le 30 novembre 1944, des
coups de feu éclatent dans le camp. Des hommes vont tomber
sous les balles de leurs propres frères d’armes.
Comment est-on passé d’un mécontentement à
une mutinerie ?
Ph. L. : « Le ton monte entre l’officier
payeur et les Sénégalais. Le compte- rendu des
« heurts » est transmis à la hiérarchie.
Cela dure plusieurs jours. Pendant ce temps, les tirailleurs perdent
patience. Toutes les conditions d’une mutinerie sont réunies.
La garnison de Dakar est formée au combat conventionnel,
pas au rétablissement de l’ordre. Lorsque l’administration
se décide enfin à envoyer des unités pour
ramener le calme, on assiste à une succession de provocations,
une escalade qui fait fi des procédures réglementaires
relatives au rétablissement de l’ordre. Les tirailleurs
jettent des cailloux sur les militaires, qui répondent
par des coups de feu. Une trentaine de « mutins »
vont tomber sous les balles d’autres tirailleurs, sur le
point de partir pour l’Europe où la guerre n’est
pas encore terminée. Ceux qui ont donné les ordres
considèrent que toute mutinerie en temps de guerre est
passible de la cour martiale et punie de mort ; il leur importe
peu que certains de ces hommes se soient illustrés dans
les récents combats en Bretagne. »
H. - Récemment, le colonel Rives, défenseur
des droits des soldats coloniaux, a affirmé que ce sont
des « troupes noires qui [ont tiré] sur des troupes
noires, à l’exception du 6e régiment d’artillerie
coloniale à Dakar composé de Blancs ». Est-ce
exact ?
Ph. L. : « Dans les faits, oui ! Quand un soldat
reçoit un ordre, il obéit. Ceux qui ont tiré
en 1944, étaient de jeunes recrues, en attente d’être
envoyés dans les Vosges ou en Bavière. Les gradés
leur ont présenté les mutins comme des traîtres
germanophiles et des mauvais soldats qui trahissent la parole
donnée. Quant aux éléments du 6e régiment
d’artillerie, c’était pour beaucoup des musiciens
de la fanfare de la garnison de Dakar, des hommes en transit,
des convalescents, des recrues locales, soldats sans valeur opérationnelle.
»
H. : Certains journalistes sénégalais
comparent le massacre de Thiaroye à un génocide.
Est-il possible à l’heure actuelle, pour l’historien,
de dégager des faits qui permettraient de dépassionner
le débat ?
Ph. L :
« L’historien n’a pas d’autre choix que
de s’appuyer sur les archives conservées au Service
historique de l’Armée de terre. Aujourd’hui,
la nécropole militaire de Thiaroye appartient aux forces
armées sénégalaises : celles-ci ont toute
latitude pour déterminer le nombre de morts. Ces journalistes
qui parlent de génocide, jouent là leur réputation.
Quelques-uns prétendent même que le président
Abdoulaye Wade - qui, en 2004, a fait du 23 août la «
journée des Tirailleurs » - n’est pas assez
ferme vis-à-vis du gouvernement français. Heureusement,
le pouvoir médiatique se rend compte, par-delà les
clivages politiques, que l’intérêt des tirailleurs
revêt une dimension humaine et défend l’honneur
national, relayé en cela par l’unanimité des
chefs d’Etats d’Afrique de l’Ouest venus témoigner
leur solidarité au président Wade le 23 août
2004, renouvelée en 2005.
H. - Autre problème : celui
de la non-revalorisation des pensions des vétérans…
Ph. L : « A l’origine, des technocrates ont
inventé l’indexation des pensions sur le PIB des
pays africains. Les exécutifs français successifs
ont tenté de s’affranchir de ces pesanteurs pour
trouver une solution à la « décristallisation
», mais l’intention du législateur peine à
dépasser le simple effet d’annonce, se heurtant à
la notion d’équité. En France, les associations
d’anciens combattants se montrent solidaires de leurs frères
d’armes africains et réclament la « décristallisation
». Cela ne pourra jamais nous consoler des occasions manquées.
Nous aurions pu former une immense communauté. Au lendemain
de la guerre, François Mitterrand, alors ministre, déclara
qu’une seule loi devait s’appliquer du Quiévrain
au Niger. Pour consolider notre destin commun franco-africain,
il me reste à souhaiter que les tirailleurs sacrifiés
illustrent la citation de Tertullien : « Le sang des martyrs
est semence de foi. »
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