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« Belles Lettres » ?

Décapantes et parfois à tenir loin des chastes oreilles, les « lettres » de Gabriel Matzneff n’en gardent pas moins toute leur saveur. L’ami Ivan de Duve plaide, sans complaisance, pour Gabriel « Mi-archange Mi-bête »…Et nous fait découvrir « La Maison de l’Ange » de Colleen McCullough…

Lire, sert souvent à mieux comprendre nos temps si difficiles…

Portemont, le 24 septembre 2006

Gabriel Matzneff
Voici venir le Fiancé
La Table Ronde, 2006
ISBN 2-7103-2709-0
Code barre 9782710327097

Colleen McCullough
La Maison de l’Ange
L’Archipel, 2006
ISBN 2-84187-835-X
Code barre 9782841878352

 


Le hasard m’a fait lire ces deux livres l’un à la suite de l’autre. Et la comparaison entre eux s’est imposée à mon esprit. La première chose qui m’a frappé est que ces deux ouvrages sont présentés comme des romans, ce qu’ils ne sont, pour moi, ni l’un ni l’autre ! « Voici venir le Fiancé » est une adaptation, par l’auteur, d’un journal intime.

Matzneff note depuis des décennies tout ce qui le touche dans des petits carnets noirs qu’il conserve précieusement et dont il s’inspire pour écrire ses ouvrages. Il ne m’étonnerait pas que, partant en voyage, il dépose ses précieux carnets dans un coffre de banque. Matzneff est chrétien orthodoxe. Matzneff collectionne les bonnes fortunes. Dans son dernier ouvrage, il imagine comme personnage principal, Raoul, un cinéaste renommé. Comme « Le Portrait de Dorian Gray » est un autoportrait d’Oscar Wilde, Raoul est un autoportrait de Gabriel Matzneff. Raoul collectionne donc les lettres, photographies et autres « sms » de ses maîtresses, anciennes et actuelle (Delphine). L’ouvrage fourmille d’autres personnages : Nathalie et sa compagne Lioubov, Nil et sa maîtresse Constance, Alphonse et son ami Béchu. Comme le résume la quatrième de couverture, « …ces passions croisées se déroulent à Naples, à Venise, à Rome, en Suisse et à Paris, sous l’œil attentif du hiéromoine Guérassime. Les passions et la Passion. La résurrection du Christ, mais aussi, et c’est le fil conducteur de ce roman, la résurrection des amours de Nil qui, avec l’aide d’une jolie et blonde documentaliste, Marie-Angélique, classe les archives de sa tumultueuse vie érotique (…) pour les confier à la Bibliothèque de la Mémoire ; les sauver de la destruction et de l’oubli. » Je soupçonne cette citation d’être de la main de l’écrivain et on ne peut, en si peu de mots, mieux résumer son livre. Quant à moi, je ne puis résister au plaisir de vous en citer quelques perles :


La nostalgie est un élixir qui, revigorant à petites doses, peut être fatal à ceux qui en font un usage immodéré. Les fantômes ont leur charme, à condition que nous ne leur permettions pas de nous hanter chaque nuit.

Émile Littré, dont le Dictionnaire est la loi et les prophètes de ceux qui se piquent d’écrire le français, et saint Émile, lui, les majuscules, il n’aime pas du tout ça.

Le pire des terrorismes n’était pas celui que prétendaient les media. Se garder de Ben Laden était sans doute une nécessité, mais lutter contre le laisser-aller vestimentaire, répugnante vitrine du laisser-aller esthétique et moral, était plus urgent encore.

Self-torturing sophist, c’était ainsi, les lecteurs de Childe Harold le savent, que Byron écrivait à Jean-Jacques Rousseau (qu’au demeurant il admirait fort).

Sur les autels du Christ comme sur ceux de Vénus, la seule ivresse qui me convainque est l’ivresse sobre.

La Bibliothèque de la Mémoire –appelée couramment la B.M.-, un institut privé soutenu par le ministère de la Culture dont le but était, comme l’indiquait son nom, de préserver de la destruction des documents demeurés pour diverses (et, s’agissant de la vie amoureuse, évidentes) raisons inédits.

Elle refusait toujours de s’y attarder, sachant qu’en amour il ne faut jamais comparer, que c’est à la fois mal élevé et trompeur, mal élevé à l’endroit de la personne qui partage actuellement notre lit, trompeur pour nous-même (sic), car notre rusée mémoire tend à embellir le passé au détriment du présent et, si nous ne nous tenions pas la bride courte, réussirait à empoisonner celui-ci, qui serait bien le plus méchant des tours que la mort jouerait à la vie.

Ils feignaient d’être navrés par l’irruption dans nos vies du sida et du terrorisme mahométan, ces récentes catastrophes planétaires, mais en réalité ils en étaient ravis, la première leur donnant des raisons de ne plus baiser, la seconde d’applaudir au brigandage de la planète par les Etats-Unis, l’une et l’autre d’anathématiser les réfractaires au politically correct.

Et aujourd’hui encore, dès qu’il est question de leur rendre hommage, de leur décerner un prix, il y aura toujours une pouffiasse hystérique ou un psychiatre de mes couilles pour ameuter l’opinion publique et contrecarrer ce projet. Quand je vois ça, j’ai honte d’être français !

Quand j’écrirai votre biographie, je dirai qu’il y avait un point commun entre Jésus-Christ et vous : il était toujours flanqué de douze disciples, et vous de douze maîtresses. Nil hocha la tête. Elle oubliait une sacrée différence. Parmi les apôtres, il n’y avait qu’un seul traître, au lieu que parmi les amantes il y avait beaucoup de traîtresses.

Une jeune femme, lorsqu’elle écrit à son jules, doit bannir certains mots, les laisser à sa gynécologue ; que « tailler une pipe », « faire minette», « trou de balle » sont charmants, mais que « fellation », « cunnilingus » et « anus » sous la plume d’une amoureuse donnent à un homme de goût l’envie de la plaquer illico.

La princesse Antropozof, membre du conseil paroissial, hurlait que Nicodème devrait lui passer sur le corps, ce qui ne manquait pas d’un certain esprit sacrificiel, car la princesse était fort maigre et le métropolite fort gros.

Et, pour faire la liaison avec La Maison de l’Ange, cette dernière que je me suis empressé de faire figurer en bonne place sur Le blog d’Ivan de Duve :

Les blogs d’Internet sont les latrines du vingt et unième siècle, ni plus ni moins.

Comme mon ami Marc Laudelout, j’apprécie chez Gabriel Matzneff, son ironie, sa liberté d’esprit, sa vision décapante de notre société et de ses dérives ainsi que son attachement aux traditions qui lui sont chères. Mais je dois avouer que j’apprécie plus l’homme que son œuvre !

Par contre, j’apprécie énormément tout ce que j’ai lu de Colleen McCullough : « Tim », « Les oiseaux se cachent pour mourir », « Les Maîtres de Rome » (Les lauriers de Marius, La Revanche de Sylla, La Couronne d’herbe, Le Favori des dieux, La Colère de Spartacus, Jules César la violence et la passion, Jules César le glaive et la soie, La Conquête gauloise, César Imperator et César et Cléopâtre) et son dernier livre, « La Maison de l’Ange », présenté comme roman mais qui, pour moi, est « Le Blog » par excellence à côté duquel « Voici venir le Fiancé » fait figure de vespasienne…

Née en Australie en 1937, Colleen McCullough a été infirmière puis professeur de neurophysiologie à l’université de Yale aux Etats-Unis d’Amérique. Son premier roman « Tim » date de 1974 suivi en 1977 du célèbre « Les oiseaux se cachent pour mourir » dont on a tiré un très bon film et une médiocre série télévisée. Pour ceux qui aiment les romans historiques, la série « Les Maîtres de Rome » constitue une saga qui m’a emballé autant que « Les enfants de la Terre » de Jean Auel et que « Les Dukay » de Lajos Zilahy. Je ne remercierai jamais suffisamment Daniel Heymans de m’avoir renseigné la première, Jean Raspail la deuxième et ma sœur la troisième : il s’agit de trois merveilleuses sagas, l’une se passant au dernier siècle avant Jésus-Christ, l’autre aux temps préhistoriques et la dernière entre 1848 et 1950.

Revenons-en à « La Maison de l’Ange ». Écrit à la première personne, sous forme de « blog » ou de journal intime, ce récit dans lequel Colleen McCullough a semble-t-il mis beaucoup d’elle-même, retrace durant quelques dix huit mois, le parcours de Harriet Purcell qui, à 21 ans, quitte son milieu familial et bourgeois pour vivre dans une curieuse maison de rapport sise dans un quartier mal famé de Sydney. Son travail en milieu hospitalier et ses temps libres lui font découvrir un monde qu’elle ne pouvait imaginer. Comme voisins, elle découvre Pamy qui « couche avec un tas d’hommes » et qui, pour notre Harriet, devient une véritable amie, Klaus, Jim et Bobbie, couple de lesbiennes, Toby, l’artiste du premier étage, la propriétaire des lieux Mme Delvecchio-Swartz, voyante de profession, son jules Harold et sa fille muette Flo qui habitent le rez-de-chaussée, adopte un chat, Marceline, se débarrasse de son prétendant David, prend un premier amant en la personne de Duncan Forsythe, grand patron de l’hôpital et marié. Très vite, la petite Flo devient son petit ange. Flo, au QI des plus élevés, est digne d’un troisième épisode d’une série américaine de TV Films dramatique « Phenomenon » adaptée en français sous le titre de « Phénomènes » dans la quelle Travolta et Jill Clayburgh, paranormaux, ont ce même côté médiumnique.

Bref, en ce début des « golden sixties », portée par l’atmosphère bohème de la Maison, Harriet s’initie aux plaisirs des sens et découvre l’amour. Puis elle s’éprend de Flo, la fillette de quatre ans de sa propriétaire. Flo est autiste. Mais ce petit ange est attachant et mystérieux. Notre Harriet décide de la protéger.

Un très beau livre, une atmosphère, un autre monde, un dépaysement, « encore un instant de bonheur ».

Ivan de Duve
23 septembre 2006

 

 

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