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Le hasard m’a fait lire ces deux livres l’un à
la suite de l’autre. Et la comparaison entre eux s’est
imposée à mon esprit. La première chose qui
m’a frappé est que ces deux ouvrages sont présentés
comme des romans, ce qu’ils ne sont, pour moi, ni l’un
ni l’autre ! « Voici venir le Fiancé »
est une adaptation, par l’auteur, d’un journal intime.
Matzneff note depuis des décennies tout
ce qui le touche dans des petits carnets noirs qu’il conserve
précieusement et dont il s’inspire pour écrire
ses ouvrages. Il ne m’étonnerait pas que, partant
en voyage, il dépose ses précieux carnets dans un
coffre de banque. Matzneff est chrétien orthodoxe. Matzneff
collectionne les bonnes fortunes. Dans son dernier ouvrage, il
imagine comme personnage principal, Raoul, un cinéaste
renommé. Comme « Le Portrait de Dorian Gray »
est un autoportrait d’Oscar Wilde, Raoul est un autoportrait
de Gabriel Matzneff. Raoul collectionne donc les lettres, photographies
et autres « sms » de ses maîtresses,
anciennes et actuelle (Delphine). L’ouvrage fourmille d’autres
personnages : Nathalie et sa compagne Lioubov, Nil et sa
maîtresse Constance, Alphonse et son ami Béchu. Comme
le résume la quatrième de couverture, « …ces
passions croisées se déroulent à Naples,
à Venise, à Rome, en Suisse et à Paris, sous
l’œil attentif du hiéromoine Guérassime.
Les passions et la Passion. La résurrection du Christ,
mais aussi, et c’est le fil conducteur de ce roman, la résurrection
des amours de Nil qui, avec l’aide d’une jolie et
blonde documentaliste, Marie-Angélique, classe les archives
de sa tumultueuse vie érotique (…) pour les confier
à la Bibliothèque de la Mémoire ; les
sauver de la destruction et de l’oubli. » Je soupçonne
cette citation d’être de la main de l’écrivain
et on ne peut, en si peu de mots, mieux résumer son livre.
Quant à moi, je ne puis résister au plaisir de vous
en citer quelques perles :
La nostalgie est un élixir qui, revigorant à petites
doses, peut être fatal à ceux qui en font un usage
immodéré. Les fantômes ont leur charme, à
condition que nous ne leur permettions pas de nous hanter chaque
nuit.
Émile Littré, dont le Dictionnaire
est la loi et les prophètes de ceux qui se piquent d’écrire
le français, et saint Émile, lui, les majuscules,
il n’aime pas du tout ça.
Le pire des terrorismes n’était pas
celui que prétendaient les media. Se garder de Ben Laden
était sans doute une nécessité, mais lutter
contre le laisser-aller vestimentaire, répugnante vitrine
du laisser-aller esthétique et moral, était plus
urgent encore.
Self-torturing sophist, c’était ainsi,
les lecteurs de Childe Harold le savent, que Byron écrivait
à Jean-Jacques Rousseau (qu’au demeurant il admirait
fort).
Sur les autels du Christ comme sur ceux de Vénus,
la seule ivresse qui me convainque est l’ivresse sobre.
La Bibliothèque de la Mémoire –appelée
couramment la B.M.-, un institut privé soutenu par le ministère
de la Culture dont le but était, comme l’indiquait
son nom, de préserver de la destruction des documents demeurés
pour diverses (et, s’agissant de la vie amoureuse, évidentes)
raisons inédits.
Elle refusait toujours de s’y attarder, sachant
qu’en amour il ne faut jamais comparer, que c’est
à la fois mal élevé et trompeur, mal élevé
à l’endroit de la personne qui partage actuellement
notre lit, trompeur pour nous-même (sic), car notre rusée
mémoire tend à embellir le passé au détriment
du présent et, si nous ne nous tenions pas la bride courte,
réussirait à empoisonner celui-ci, qui serait bien
le plus méchant des tours que la mort jouerait à
la vie.
Ils feignaient d’être navrés
par l’irruption dans nos vies du sida et du terrorisme mahométan,
ces récentes catastrophes planétaires, mais en réalité
ils en étaient ravis, la première leur donnant des
raisons de ne plus baiser, la seconde d’applaudir au brigandage
de la planète par les Etats-Unis, l’une et l’autre
d’anathématiser les réfractaires au politically
correct.
Et aujourd’hui encore, dès qu’il
est question de leur rendre hommage, de leur décerner un
prix, il y aura toujours une pouffiasse hystérique ou un
psychiatre de mes couilles pour ameuter l’opinion publique
et contrecarrer ce projet. Quand je vois ça, j’ai
honte d’être français !
Quand j’écrirai votre biographie,
je dirai qu’il y avait un point commun entre Jésus-Christ
et vous : il était toujours flanqué de douze disciples,
et vous de douze maîtresses. Nil hocha la tête. Elle
oubliait une sacrée différence. Parmi les apôtres,
il n’y avait qu’un seul traître, au lieu que
parmi les amantes il y avait beaucoup de traîtresses.
Une jeune femme, lorsqu’elle écrit
à son jules, doit bannir certains mots, les laisser à
sa gynécologue ; que « tailler une pipe »,
« faire minette», « trou de balle » sont
charmants, mais que « fellation », « cunnilingus
» et « anus » sous la plume d’une amoureuse
donnent à un homme de goût l’envie de la plaquer
illico.
La princesse Antropozof, membre du conseil paroissial,
hurlait que Nicodème devrait lui passer sur le corps, ce
qui ne manquait pas d’un certain esprit sacrificiel, car
la princesse était fort maigre et le métropolite
fort gros.
Et, pour faire la liaison avec La Maison de l’Ange,
cette dernière que je me suis empressé de faire
figurer en bonne place sur Le blog d’Ivan de Duve :
Les blogs d’Internet sont les latrines du
vingt et unième siècle, ni plus ni moins.
Comme mon ami Marc Laudelout, j’apprécie
chez Gabriel Matzneff, son ironie, sa liberté d’esprit,
sa vision décapante de notre société et de
ses dérives ainsi que son attachement aux traditions qui
lui sont chères. Mais je dois avouer que j’apprécie
plus l’homme que son œuvre !
Par contre, j’apprécie énormément
tout ce que j’ai lu de Colleen McCullough : « Tim »,
« Les oiseaux se cachent pour mourir »,
« Les Maîtres de Rome » (Les lauriers
de Marius, La Revanche de Sylla, La Couronne d’herbe, Le
Favori des dieux, La Colère de Spartacus, Jules César
la violence et la passion, Jules César le glaive et la
soie, La Conquête gauloise, César Imperator et César
et Cléopâtre) et son dernier livre, « La
Maison de l’Ange », présenté comme
roman mais qui, pour moi, est « Le Blog » par excellence
à côté duquel « Voici venir le
Fiancé » fait figure de vespasienne…
Née en Australie en 1937, Colleen McCullough
a été infirmière puis professeur de neurophysiologie
à l’université de Yale aux Etats-Unis d’Amérique.
Son premier roman « Tim » date de 1974 suivi
en 1977 du célèbre « Les oiseaux se cachent
pour mourir » dont on a tiré un très
bon film et une médiocre série télévisée.
Pour ceux qui aiment les romans historiques, la série « Les
Maîtres de Rome » constitue une saga qui m’a
emballé autant que « Les enfants de la Terre »
de Jean Auel et que « Les Dukay » de Lajos
Zilahy. Je ne remercierai jamais suffisamment Daniel Heymans de
m’avoir renseigné la première, Jean Raspail
la deuxième et ma sœur la troisième : il s’agit
de trois merveilleuses sagas, l’une se passant au dernier
siècle avant Jésus-Christ, l’autre aux temps
préhistoriques et la dernière entre 1848 et 1950.
Revenons-en à « La Maison de l’Ange
». Écrit à la première personne, sous
forme de « blog » ou de journal intime, ce récit
dans lequel Colleen McCullough a semble-t-il mis beaucoup d’elle-même,
retrace durant quelques dix huit mois, le parcours de Harriet
Purcell qui, à 21 ans, quitte son milieu familial et bourgeois
pour vivre dans une curieuse maison de rapport sise dans un quartier
mal famé de Sydney. Son travail en milieu hospitalier et
ses temps libres lui font découvrir un monde qu’elle
ne pouvait imaginer. Comme voisins, elle découvre Pamy
qui « couche avec un tas d’hommes » et qui,
pour notre Harriet, devient une véritable amie, Klaus,
Jim et Bobbie, couple de lesbiennes, Toby, l’artiste du
premier étage, la propriétaire des lieux Mme Delvecchio-Swartz,
voyante de profession, son jules Harold et sa fille muette Flo
qui habitent le rez-de-chaussée, adopte un chat, Marceline,
se débarrasse de son prétendant David, prend un
premier amant en la personne de Duncan Forsythe, grand patron
de l’hôpital et marié. Très vite, la
petite Flo devient son petit ange. Flo, au QI des plus élevés,
est digne d’un troisième épisode d’une
série américaine de TV Films dramatique «
Phenomenon » adaptée en français sous le titre
de « Phénomènes » dans la quelle Travolta
et Jill Clayburgh, paranormaux, ont ce même côté
médiumnique.
Bref, en ce début des « golden sixties
», portée par l’atmosphère bohème
de la Maison, Harriet s’initie aux plaisirs des sens et
découvre l’amour. Puis elle s’éprend
de Flo, la fillette de quatre ans de sa propriétaire. Flo
est autiste. Mais ce petit ange est attachant et mystérieux.
Notre Harriet décide de la protéger.
Un très beau livre, une atmosphère,
un autre monde, un dépaysement, « encore un
instant de bonheur ».
Ivan de Duve
23 septembre 2006
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