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Le temps des vacances…

Prendre le temps d’être encore plus attentif aux siens. Et toujours avoir avec soi quelques bonnes lectures. Notre ami Ivan de Duve, libre « écuyer » de la plume et du cœur, vous invite à partager ses choix…

Un livre qui ne vous tombera pas des mains.

 

De
Jacqueline Dauxois
Aux Presses de la Renaissance

Anne de Kiev, Reine de France

Un merveilleux livre. Le XIème siècle comme si nous y étions. Et quelle destinée exceptionnelle ! Kiev capitale de la Russie[1] ! Et Anne, probablement, à l’époque, la plus belle femme du monde. !

En exergue de son récit, Jacqueline Dauxois met une phrase de notre cher Vladimir Volkoff[2] extraite de son roman Le Soleil rouge: « La légende est la part vivante de l’Histoire. Le passé en tant que tel est chose morte. Il ne remue en nous que lorsqu’il se transforme en mythe, mais alors il nous nourrit et nous éduque, dans notre conscience et plus encore dans notre inconscient. D’un certain point de vue, on peut dire que tout ce qui n’est pas légendaire est négligeable. » Grâce à elle le couple Henri de France et Anne de Kiev est devenu légendaire. Et le Moyen Âge que nos chères petites têtes de moins en moins blondes apprennent à considérer comme une période baignée d’obscurantisme apparaît pour ce qu’il fut : une « époque superbe à découvrir et à défricher ». J. Dauxois a donc défriché pour nous les quinze premiers lustres du XIème siècle, tant du côté russe que du côté français.

Du côté français d’abord en nous apprenant à connaître le jeune Henri Ier, petit-fils d’Hugues Capet, fils de Constance d’Arles qui ne l’aime pas, prend les armes contre lui, est vaincue. À la mort de la reine, la France connaît trois ans d’inondations. Que fait le roi ? « Le roi puise dans sa cassette, envoie des marchands jusqu’en Sicile chercher du grain, parcourt le pays, distribue des sacs de froment, encourage paysans et boulangers, multiplie aides et exemptions d’impôts. » Nous sommes à des lieues de l’image répandue depuis la Révolution française suivant laquelle le roi exploitait son peuple et exerçait un droit de cuissage qui n’a jamais existé. Successivement le roi épouse deux Mathilde et se retrouve deux fois veuf.

À cette époque, un jeune Polonais, Casimir, petit-fils de Boleslav le Brave, roi de Pologne, choisit pour lieu d’études le prestigieux monastère de Cluny. « Et n’en voulut plus sortir. » Mais le pape Benoît IX le délie de ses vœux et Casimir est élu roi de Pologne sous le nom de Casimir Ier. Le grand-prince de Kiev avait une fille, notre Anne, «…devenue la plus belle jeune fille qui soit au monde, intelligente et généreuse, comblée de toutes les grâces et de toutes les vertus. Henri alors, par les yeux de l’esprit, vit cette princesse qu’il ne connaissait pas. Son cœur bondit comme celui d’un jeune homme. » Et Henri envoie une ambassade à Kiev.

Comme Clovis a converti la France, c’est Vladimir le Grand, bâtard, grand-père Viking d’Anne, qui a converti la Russie. Sa petite-fille « …cesse de s’enfler d’un orgueil barbare ; mais resplendit des certitudes lumineuses de sa foi. » Il est agréable de savoir que « Depuis la conversion de la Russie, les membres de sa famille ne se contentent pas d’exercer le pouvoir, ils veulent que ce pouvoir soit saint. »

Manifestement Dieu a destiné Anne de Kiev à Henri. Et la première préoccupation de l’un comme de l’autre est de plaire à Dieu. « Le roi Henri est un solitaire, un veuf, un roi sans héritier. Un roi mort. Il attend Anne pour renaître. Il a besoin d’elle qui n’a aucun besoin de lui. Il attend tout d’elle, la vie pour lui, pour le pays, pour sa dynastie qui va s’éteindre si elle le repousse.

Elle ne le repousse pas. Une deuxième ambassade revient en France en y amenant Anne. C’est à Reims que les futurs époux se rencontrent. C’est à Reims qu’Henri et Anne se marient. C’est à Reims qu’Anne est couronnée. L’évêque peut dès lors prononcer « la formule russe : - Longues années à Anne de Russie, reine de France ! » C’est aussi à Reims qu’un proche du roi, le comte Raoul de Crépy, sent son cœur s’enflammer pour cette reine « hors de sa portée. »

« Entre Francs et Russes, l’entente est complète et chacun rit à l’idée d’avoir cru l’autre barbare. »

Après Reims, Henri conduit Anne à Paris, ville curieuse, sans centre, si différente de Kiev. Mais il y a « Notre-Dame, chef-d’œuvre de l’ensemble cathédral. »Après Paris, Henri conduit Anne à Senlis qui convient mieux au tempérament slave d’Anne.

« Un an après leur mariage, Anne donne un fils à Henri. » « L’héritier s’appellera Philippe ». « Deux ans après Philippe, Robert vint au monde, aussi fragile que son frère était robuste. » Ceux qui ne savent pas de quand datte la scission entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe apprendront que « trois ans à peine après le mariage d’Anne, le pape et le patriarche de Constantinople se lancent l’anathème. » « … l’anathème est le travail maudit de Satan. ». « La Russie et la France retranchées l’une de l’autre, les deux fleurons de la chrétienté ne pourront plus être réunis. » « Une petite Emma vient de naître » et « Hugues vint au monde deux ans après sa sœur. » Dans le royaume de France, « … les batailles se succèdent, aussi rapprochées que les naissances. Comme si, chaque fois que la reine donnait au royaume un prince, la guerre prélevait son tribut de sang. » Le roi Henri se sentant vieillir, prépare son trépas. Le 23 mai 1059, fête de la Pentecôte, Philippe, sept ans, est sacré à Reims. « Pendant les mois qui suivirent le sacre de Philippe, Anne se battit de toutes ses forces pour rendre la santé au roi, qui déclinait. » «Mais (…) quinze mois après le sacre de Philippe, le 4 août 1060, il (le roi) prit le lit et Anne sut que son roi la quittait. Il remit à la reine Anne le gouvernement du royaume. Anne pleurait. Henri tendit les mains vers le ciel et rendit son âme à Dieu. »

« … un roi a plus de devoirs qu’aucun homme. Etant serviteur de Dieu d’abord, de ses sujets ensuite. »

« Henri vivant, Anne n’a pas jeté les yeux sur Raoul. » Mais plus d’un an après le décès du Roi, Raoul épouse Anne dans de bien curieuses circonstances. Deux ans plus tard, meurt Robert, le fils puîné d’Anne dont le désespoir est immense. De même « Le désespoir de Raoul inspire la pitié aux cœurs les plus endurcis. »
« Anne vécut une longue convalescence ». Philippe estime, à treize ans, être capable de régner. Anne entreprend la construction à Senlis d’un monastère.
« En 1069, Philippe Ier, désormais roi en plein exercice, confirme la fondation (de l’abbaye). » « Anne n’a pas renoncé à la sainteté. Elle espère que, parvenus au terme du voyage terrestre, elle et tous les siens seront accueillis par le Christ ressuscité. » Merveilleux Moyen Âge !

« Raoul (…) meurt le 8 septembre 1074, à cinquante-huit ans. Anne, cette fois, est entièrement seule. » « La reine Anne est morte un 5 septembre. On ne connaît ni l’année de sa fin, ni le lieu de sa sépulture. Elle a laissé un sillage d’amour. »

Un superbe livre. À lire et à offrir.

Ivan de Duve, le 27 juillet 2006

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[1] Avant Moscou et avant Saint-Pétersbourg. Actuellement Kiev est la capitale de l’Ukraine
[2] Qui nous a quittés le 14 septembre 2005

 

De
Vladimir Volkoff
Edité par l’Age d’homme


Vladimir le Soleil Rouge


C’est le merveilleux Anne de Kiev de Jacqueline Dauxois qui m’a donné envie de lire Vladimir le Soleil Rouge du grand Vladimir Volkoff, ou, plus exactement, de connaître la vie de ce Vladimir Ier qui se fit baptiser en 988 et convertit la Russie au christianisme, comme Clovis Ier le fit cinq siècles plus tôt pour la France.

 

Et je n’ai pas été déçu.

La Sainte Russie qui a duré mille ans a donc commencé avec notre Vladimir le Soleil Rouge pour se terminer en 1917 avec le sinistre Vladimir Lénine. Notre Vladimir fait son entrée dans le monde, à Kiev, en l’an de grâce 968. Son père, Sviatoslav, est remarquable à la chasse, à la guerre, contre les Petchenègues qui menacent Kiev, et au lit. Vladimir est son troisième fils et rien ne laissait prévoir qu’il serait appelé à régner. Sa grand-mère, Olga, Chrétienne, a dû marquer l’imagination de son petit fils, païen s’il en fut. Et, avant elle, Rurik le Viking, qui, malgré ne vie aventureuse, est, avec ses autres Vikings, à l’origine de la ville de Kiev, capitale de la Russie. Et la cité de pourpre, Constantinople, dont les fabuleuses richesses faisaient rêver notre encore jeune héros. Mais le passage de l’enfance à l’adolescence réserve des surprises. C’est ainsi que lorsque les Novgorodiens réclament un prince à Sviatoslav, celui-ci pense d’abord à son aîné Iaropolk qui refuse de quitter Kiev-le-Joyeuse pour Novgorod-la-Mercantile. Même refus d’Oleg. C’est alors que son oncle Dobrynia souffle l’idée de proposer son jeune fils bâtard Vladimir aux Novgorodiens qui l’acceptèrent. Tour comme Vladimir accepta de devenir leur Prince. Novgorod « était une cité très moderne, plus petite mais beaucoup plus propre que Kiev, avec un air de bien-être et de prospérité qui n’allait pas, il faut le dire, sans une certaine suffisance. » Novgorod, ville dont le Prince est un enfant. Ou plus exactement un adolescent qui, laissant à son oncle les rênes du pouvoir, fait connaissance avec sa ville. Tout l’intéresse et les questions fusent allègrement. « on mûrissait vite au Moyen Âge, et dès qu’il eut atteint sa treizième année, il se mit à en assumer de plus en plus. » Il apprend la mort de son père.

« Dans la tradition Viking, l’un des plus importants devoirs du Prince était de servir d’intermédiaire entre les dieux et son peuple. Dans une religion sans prêtres, le prince tenait lieu de prêtre. À mesure que Vladimir grandit en âge, ses dispositions religieuses s’accrurent. » Son oncle, pour ses seize ans, lui trouve une épouse. « Avec le mariage, une sensualité plus vigoureuse se développa chez Vladimir. » Sa femme, Olava, lui donne un premier fils. « La greffe de Rurik fleurissait bien sur le sauvageon russe. » À Kiev son frère Iaropolk, devenu Grand Prince, étend son empire. Sagement Vladimir prend congé du peuple de Novgorod. Iaropolk « envoya ses hommes prendre possession de Novgorod. La cité se soumit avec bonne grâce. Le Grand prince de Kiev s’était rendu maître de toute la Russie. »

Après deux ans d’errance, Vladimir monte une armée de Vikings et revient à Novgorod dont le peuple, peu rancunier l’acclame. Peu après, il s’empare de Polotsk et mérite d’être nommé fornicator immensus et crudelis en forçant Rogned qu’il prit pour épouse au lendemain de la bataille. Puis Vladimir marcha sur Kiev et, le Grand Prince absent, « entra à cheval dans sa capitale, acclamé par ses nombreux sujets(…) et Vladimir comprit ou sentit peut-être alors ce qui fait toute la spécificité des monarchies : elles seules créent les nations, dont les républiques ne sont que le produit. » Vladimir régna trente-sept ans. Il gouverna avec fermeté, ménagea les intérêts de chacun, et sous son règne toutes les branches de l’économie prospérèrent. »

C’est alors que survint la conversion de Vladimir. Il avait vingt-cinq ans. Il commence par convoquer boyards et échevins pour étudier la question. Puis envoya des émissaires russes à l’étranger « pour voir comment les choses s’y passent (…) Les Juifs khazars s’étant exclus eux-mêmes, (…) l’Islam, version bulgare, leur déplut, (…) ils rejetèrent le catholicisme parce qu’ils s’étaient ennuyés dans les églises allemandes. » Les Grecs surent les séduire. « L’Église tout entière est une icône, et elle n’est jamais plus pure que dans sa musique et ses cérémonies, là où s’efface toute préférence personnelle, et où seule règne la tradition –c’est-à-dire l’imitation la plus exacte possible de la transcendance. » À vingt-huit ans, Vladimir se fait baptiser et épouse Anne, sœur du Basileus, princesse porphyrogénète. Il avait eu le temps de jeter sa gourme, le moment était venu pour lui de tenter une nouvelle aventure, celle d’une vie rangée.

Et l’évangélisation de la Russie se fit. D’un certain point de vue, on peut dire que tout ce qui n’est pas légendaire est négligeable.

Vladimir « servit de sentinelle à l’Europe face à l’Asie, et cela ni l’Histoire ni la poésie ne l’ont oublié (…) il réussit à consolider ce qui comptait le plus à ses yeux : la prédominance de Kiev, l’autorité du Grand prince, l’indépendance de la Russie, et l’implantation de l’orthodoxie (…) D’un ramassis de tribus il avait fait une nation, et cette nation il l’avait arrachée aux ténèbres stagnantes du paganisme pour l’exposer aux rayons de la lumière divine(…) le 15 juillet 1015, dans la solitude glorieuse de ceux qui sont vraiment grands, il remit paisiblement son âme aux anges du Seigneur (…) En vérité, le Soleil Rouge s’était couché sur la Russie. » Vladimir fut sanctifié par l’Église orthodoxe. « Un saint est un homme dont l’Église garantit qu’il a accédé directement au Paradis et, par conséquent, il est possible de le considérer comme un intercesseur auprès de Dieu. »

« La survie terrestre n’est possible pour l’homme que sous forme de mythe. Et le Soleil Rouge devint le mythe national par excellence, comme le roi Arthur le devint pour les Anglais, Charlemagne pour les Français et Barberousse pour les Allemands(…) Or, à travers son œuvre, le Soleil Rouge n’a cessé de rayonner. » Sol Invictus !

Ivan de Duve, le 27 juillet 2006

De
Gaston Compère
Chez Belfond

Je soussigné, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne

Duc de Bourgogne après Philippe le Hardi, premier Valois de Bourgogne, Jean sans Peur, Philippe le Bon qui fonda l’ordre de la Toison d’Or et fut l’un des princes les plus puissants de son temps, Charles le Téméraire (1433-1477) ne laisse qu’une fille pour héritière, Marie de Bourgogne, qui épousa Maximilien d’Autriche et offrit au comte du Brabant la très jolie petite église de Haren.

J’avais en mémoire le Charles le Téméraire décrit par Marcel Brion en 1977. Gaston Compère me le décrit sous un autre angle. Un angle que je préfère. Écrit à la première personne du singulier, « Je soussigné, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne » est un roman tout comme « Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie » de Jean Raspail est un roman. Celui de Gaston Compère est aussi différent de la biographie de Marcel Brion, parue sous le titre « Charles le Témérair »e, que celui de Jean Raspail l’est de celle de Saint-Loup « Le roi blanc des Patagons ». Avec « Mémoires d’Hadrien », Marguerite Yourcenar avait porté le roman biographique à sa perfection ; avec « Je soussigné, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne », Gaston Compère fait voler en éclats la biographie romanesque. Né en Wallonie en 1929, cet écrivain s’avère visionnaire. Il investit l’âme du Téméraire, qui n’aimait pas son nom et qui préférait celui de Charles le Hardi.

Nous nous trouvons ici en présence d’un petit bijou. Compère a trouvé le ton juste pour nous parler de ce destin vécu à la frontière du Moyen Âge et de la Renaissance. Dernier des quatre ducs qui se sont succédé à Dijon, notre héros avait le génie d’entreprendre mais n’a pas eu le talent de conserver. Au matin de la bataille de Nancy, le lion qui se détache de son cimier à la bataille de Nancy, et tombe dans la boue finit par rouler vers le néant.
Nous assistons à la mort de la Bourgogne, de cette Bourgogne occupée d’abord par les Éduens, ensuite par les Burgondes qui s’y établirent au milieu du Vième siècle, pour se trouver, par le traité de Verdun en 843 lors du partage de l’empire de Charlemagne, dans la part de Charles le Chauve et non pas dans celle de Lothaire Ier ! Avant sa mort, Charles le Chauve crée un duché de Bourgogne géré par Philippe le Hardi, premier Valois de Bourgogne, par Jean sans Peur, par Philippe le Bon qui fonde l’ordre de la Toison d’Or et devint l’un des plus puissants princes de son temps pour se trouver enfin entre les mains de Charles le Téméraire (1433 – 1477).

Dans le roman de Gaston Compère, c’est Charles le Téméraire qui parle, qui pense, qui réagit, qui, comme l’écrit si joliment Benoît Ducarme, nous donne une épine dorsale. Et il pense juste. À lire Compère, l’on comprend mieux la rivalité qui oppose ce grand duc de Bourgogne à Louis XI, roi de France, surnommé l’universelle aragne, ancêtre des jacobins. Et l’on comprend mieux la naissance du mythe bourguignon.

Un autre livre, celui de Drion du Champois, l’ancêtre en géopolitique de notre Robert Steuckers, infatigable animateur des Synergies Européennes, appelle à restaurer l’ancienne Lotharingie en y incorporant non seulement les Bourguignons mais également les Suisses, les Lombards et les Autrichiens. Compère démontre que l’objectif du duc était de forger cette alliance continentale qui deviendra réalité avec Charles-Quint né vingt trois ans après le décès du Téméraire et qui fut empereur germanique de 1519 à 1558.

Il reste, nous dit Benoît Ducarme, il reste à méditer cette phrase prononcée par le personnage mort du Duc « L’histoire de ma vie ne fera vivre personne. Tout au plus ferai-je naître dans l’imagination de certains de grands et fertiles mouvements. Cela suffit ».

Cela suffit peut-être, mais je ne peux m’empêcher de citer ici quelques perles qui font à la fois comprendre l’esprit qui anima Charles le Téméraire et l’immense talent de Gaston Compère.

« Les peuples ont une merveilleuse propension à confondre la casse et le séné. Et que dire des érudits qui se prennent pour des oracles ? Pour moi, j’aurai passé sur la Terre sans que nul ne sache qui j’ai été, sans que j’aie rien fait pour qu’on le sache ».

« Et ce désir de la croisade, je sais maintenant qu’il n’était qu’un signe, celui qu’il me fallait partir pour partir, à la recherche de je ne sais quoi et qui me dépassait ».

« L’impossible est de refuser notre destin ; l’abominable, de l’accepter. Je viens de dire un de mes secrets, et sans doute le plus ancré et le plus amer ».

« La Chevalerie avait perdu cet idéal qui avait fait d’elle une institution incomparable dont mes rêves s’étaient nourris, cet idéal qui se nourrissait au plus vif de la foi, de l’espérance et de l’amour. Toute ma jeunesse s’est abreuvée aux romans de chevalerie. S’il vint un jour où je les abandonnai, c’est qu’ils m’avaient donné toute leur substance. J’y avais trouvé ceci à quoi je comptais consacrer mon règne : l’établissement de la justice, la défense des pauvres, la pratique de la loyauté, de la bravoure et de la courtoisie. Je rêvais, on devine que je rêvais ».

« Il me plairait de croire que je vivais dans un monde où les êtres échangeaient des signaux dont il n’était pas un qui ne fût éclairant ».

« J’écoutais, pour me parfaire, d’autres voix –de celles qui parlent d’ailleurs et de plus haut que moi. Notre vie est ailleurs, je le sais.les hommes s’en doutent obscurément, à leurs heures privilégiés ».

« À chacun son devoir, et que, dans sa pratique, rien ne soit laissé au hasard».

« On reconnais l’homme que je suis. Cet homme à la hauteur des vignerons dijonnais et des marchands brugeois. Cet homme à la hauteur de l’homme ».

« Mon père se tenait pour plus que roi. Bon sang ne peut mentir. Qu’on me tienne pour plus qu’empereur. Et que l’empereur lui-même vienne mendier à ma porte. Ma faute crève les yeux : d’avoir tenu le rôle que j’aurais voulu voir jouer à l’empereur. Impatience. Sombre impatience ».

« Nous ne croyons pas avoir jamais rien fait qui ait pu nous mériter de perdre l’amour ou la fidélité de notre peuple ».

« Il n’est rien sous le soleil que l’homme n’ait profané ; mais le soleil reste de la plus éclatante pureté ».

« Je pensais sortir violemment de moi-même. Il n’en fut rien. Je ne pouvais m’empêcher de suivre un unique chemin, et je savais que, si j’étais parvenu à la quitter, il se serait, d’une façon inimaginable, détourné de son tracé pour se replacer sous mes pieds ».


Ivan de Duve, le 27 juillet 2006

 

De
Pierre Lainé
Edition établie par Arina Istratova et Marc Laudelout
Grez-sur-Loing. Pardès
ISSN 1624-1568

Qui suis-je ? Céline

 

J’avais lu le « Céline » de Pol Vandromme et l’avais trouvé excellent contrairement au « Léon Degrelle au service d’Hitler » du même critique que j’ai trouvé exécrable et aussi éloigné de Leningrad que Vandrommme est proche de Charleroi et, assis à sa table de travail, aussi différent d’un Marc Augier (1) qui, lui, a eu le privilège d’être assis à la table d’un Chef pour l’inverviouver.


Et puis, je le reconnais, après la sublime biographie de Dominique de Roux (2) j’éprouvais une certaine appréhension à lire tout autre ouvrage traitant d’un auteur.

C’est pourquoi, j’ai ouvert Qui suis-je ? Céline avec réticence (3). Et bien, moi qui, en règle générale, préfère l’original à sa critique, j’ai lu avec plaisir cette monographie de Pierre Lainé dont l’édition a été établie par mes amis Arina Istratova et Marc Laudelout. Contrairement à Vandromme pour Degrelle, il est manifeste que Pierre Lainé aime son sujet. A l’inverse des autres œuvres sur Céline, celle-ci porte sur le Docteur Destouches un regard empreint non seulement d’admiration pour l’écrivain mais également de compréhension pour l’homme.

Il s’agit, notons le, d’un texte d’une centaine de pages qui se veut une introduction à l’œuvre du plus grand écrivain français du XXe siècle et elle est réussie. Des 7 chapitres, seuls les deux derniers m’ont laissé sur ma faim et m’ont semblé moins personnels, moins différents de l’énorme production sur Céline. Pierre Lainé n’a pas son pareil pour souligner la permanence du Docteur Destouches derrière l’écrivain Céline, l’humanisme de Céline, sa grande tendresse pour les autres, sa petite musique emplie de fées, de danseuses, de rigolades, de générosité et d’humour.

« … le personnage célinien peut imaginer d’autres dérobades, trouver d’autres refuges contre la malchance et la fatalité. Le rêve constitue un secours privilégié (4); et le rêve représente davantage pour Céline qu’un secours : il devient le truchement d’une démarche pouvant réhabiliter le héros et les personnages avec la vie, permettre comme une revanche sur l’adversité, rendre la présence au monde de ces personnages acceptable et porteuse d’un minimum d’espérance. » Comme l’a écrit Céline, « un bout de chemin dans le rêve. » Ceci fait encore mieux comprendre que « La rencontre de la guerre est, pour Céline, une rencontre traumatisante. » Pierre Lainé se plaît, et je lui donne entièrement raison, à souligner la « lucidité de Céline qui lui permet de constater la fragilité des hommes, la générosité de certains, héroïsme et grandeur, mais le plus souvent, chez la plupart d’entre eux, le facile relâchement lors des circonstances graves, le facile abandon des vertus, vernis qui s’écaille et malignité qui s’exhale alors sans retenue. »

Quant à son antisémitisme, « il s’en prend à ceux qui exercent une domination, manifestent une volonté de puissance et de mainmise. » Et plus loin : En 1935, Céline est convaincu que les Juifs veulent la guerre, et Pierre Monnier a raison de rappeler souvent cette remarque de l’écrivain : « Tout ce que j’ai écrit c’était pour qu’ils (5) n’aillent pas à l’abattoir, pour qu’ils ne soient pas saignés comme des veaux, comme des cons. »


Peut-on lui donner tort ?

Ivan de Duve, le 27 juillet 2006

 

(1) Saint-Loup Les SS de la Toison d’Or, Presses de la Cité, 1975
(2) Jean-Luc Barré Dominique de Roux, le provocateur (1935-1977), Fayard 2005
(3) Editions Pardès, novembre 2005
(4) Ce n’est pas Jean Raspail qui le contredira !
(5) Les Français


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