Retrouver, pour certains, découvrir
pour les plus jeunes, les joies de la lecture !
Faisant fi des conventions du « littérairement correct
», Ivan de Duve nous fait l’amitié, en toute liberté,
de ses critiques et coups de cœur, à livre ouvert.
Qu’il soit chaleureusement remercié.
Portemont
Johannès THOMASSET « Pages
Bourguignonnes »
Éditions de l’Homme Libre 194 p., 2001.
26, rue des Rigoles
75020 Paris
ISBN 2-912104-18-1
William Bonnefoy
Tél : +33 (0)1 46 36 07 10
Courriel : editionshl@yahoo.fr
Il me plaît de commencer cette rubrique littéraire par
un livre inclassable
édité en Belgique en 1938 aux Éditions de la Phalange
et que les Éditions de
l’Homme Libre ont réédité en 2001 complété
de deux articles parus dans « Stur »
d’Olier Mordrel parues en 1938 et 1943 dont je viens de terminer
la lecture
avec des sentiments mitigés d’admiration et de bonheur.
Johannès Thomasset (1895-1974) est, pour le moins que l’on
puisse dire, un
écrivain hors normes. Ce scientifique de la préhistoire,
professeur de
sciences en rupture de ban, devenu châtelain en Saône-et-Loire,
n’a écrit
qu’un livre, œuvre à la fois de poète, d’essayiste,
et d’historien. Ce barde
maudit chante la Bourgogne, patrie charnelle, et son livre a dû
plaire à
Marc Augier (Saint-Loup), à Léon Degrelle et à
son ami l’historien Gaston
Roupnel. Incontestablement Thomasset aime la Bourgogne, cette Europe
médiane, héritée des Burgondes, qui tient la force
des Latins et la sagesse
des Germains, Mère toujours prisonnière et pourtant généreuse
aux vainqueurs
et secourable aux vaincus, ô Bourgogne !
Ce superbe petit livre de 194 pages s’ouvre sur un chant burgonde
:
« Notre cœur cherche la
patrie primitive, hyperboréenne, et nos yeux quêtent la
patrie promise, vers la Méditerranée. Ainsi nous attirons
les hommes du Nord et les choses du Sud. C’est pourquoi nous aimons
si fort le soleil et si
profondément nous pensons aux choses de Germanie. Fervents de
l’azur, nous
sommes inconsolables des brumes. Mais nous savons unir ces contrastes
: nous faisons du soleil avec le vin et notre tristesse nous est un
brouillard plus
précieux et plus fort que celui des rives scandinaves. Ainsi
placés sur
l’axe du monde, entre la mer divine et les saintes forêts,
nous portons
l’inquiétude des pensées qui oscillent entre deux
certitudes. »
Beau comme du Jacques Brel ! Viennent ensuite un chant barbare et un
vent d’Est :
« Ainsi la Patrie est pour nous une
nostalgie. Indécise, faite d’espoirs contraires, de rêves
déçus, de craintes, sans nom désormais, sans lumière,
blessée, perdue, la Patrie est pour nous un regret, une fidélité
vaine ».
Beau comme du Jean Raspail. Suivent des poèmes en prose emplis
d’arbres, de montagnes et de calcaire. «
Et ce calcaire qui domine, c’est aussi le rêve, c’est
la présence d’une Majesté, c’est le cri des
Dieux qui appellent ceux qui rampent, c’est l’Espérance
qui descend des Hauts Lieux vers ceux qui peinent ».
Beau comme de l’Orélie-Antoine Ier ! Suivent des pages
définitives sur Le Beuvray, Autun, Cluny : «
Ainsi les images profanes se baignaient dans la lumière de la
nef, affirmant que la vie est sainte et que l’humble effort des
hommes peut prétendre aux honneurs du ciel, Dijon, Roanne ».
Puis viennent des pages sur l’aventure bourguignonne En ces temps
d’opprobre, il sied de se tourner vers les saints et les héros.
Suit le « Portrait d’un solitaire », « Heimatlos
», « Éloge de la haine », « Poèmes
de Hans-Otto Baer », « Impressions d’Allemagne »,
« Les merveilleuses Victoires de l’Empereur Ulrich »
dont Saint-Loup donne, comme
toujours, le ton juste. L’homme qui, sept ans avant le début
de la Seconde
Guerre mondiale a écrit « Les merveilleuses Victoires de
l’Empereur Ulrich Ier »
est un visionnaire. Le livre se termine par des réflexions sur
« les Villes et
campagnes » et « Colonies et campagnes ». Hélas,
la France, qui recueille et arme l’écume du monde pour
s’en faire de la gloire, laisse périr de misère
ses
paysans. Thomasset n’est pas optimiste. Un visionnaire peut-il
l’être ?
Ivan de Duve, Bruxelles le 30 octobre 2005
Ernst JÜNGER « Sur les falaises
de marbre »
Gallimard L’Imaginaire 47 ; 184 p., 2004
ISBN 2-07-028778-5
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C’est à Georges Hupin que je dois d’avoir relu ce
petit chef-d’œuvre romantique. L’action se passe dans
un paysage d’arbres, de fleurs et de
pierres où animaux et humains mènent combat, les uns pour
le Bien, d’autres
pour le Mal. La réalité et le rêve s’y interpénètrent
comme dans le meilleur
Jean Raspail. Les descriptions font penser à René de Chateaubriand
et à
Hervé Bazin, celui de « L’église verte ».
J’aime Jünger quand il écrit : « Et
cependant toute chose exquise est un présent du hasard, le meilleur
en la
vie est gratuit. Et Ainsi nous entraînait à notre tour
notre pressentiment
qu’il est un ordre agissant parmi les éléments.
Tant il est vrai que l’homme
sent aussi le besoin d’imiter la création avec son faible
esprit, tout comme
l’oiseau sent le besoin de construire le nid. Et ce qui nous récompensait
de
nos peines au centuple, c’était la claire conscience que
mesure et loi ont à
jamais leur séjour dans le hasard et les désordres de
cette terre. Cependant
que nous nous élevons, nous nous rapprochons du mystère
que la poussière
nous dérobe. Ainsi se résorbe, à chaque pas que
nous faisons sur la
montagne, le dessin confus des horizons, et lorsque nous sommes parvenus
assez haut, nous ne sommes plus environnés, en quelque lieu que
nous soyons, que par un pur anneau qui nous fiance à l’éternité
». Ou encore : « Quand nous pensons nous envoler, notre
bond maladroit nous est plus cher que la marche la plus sûre en
un chemin tout tracé ».
Ou : « … leur feu, par un pressentiment du déclin,
s’accroît d’une richesse cachée. Et quand il
insiste, les plus beaux présents des dieux sont gratuits ».
Mais il met en garde, en 1939 comme Louis-Ferdinand Céline avait
mis en garde en 1938 dans « Bagatelles pour un Massacre »
: « Profonde est la haine qui brûle contre la beauté
dans les cœurs Abjects ».Et il se prépare …parce
que la chose imprimée porte le sceau de l’achevé
et de l’immuable, dont l’aspect contente aussi le cœur
du solitaire. Notre départ est plus aisé, lorsque tout
est dans l’ordre. Cet ordre dont il pressent la disparition :
« … la force en nous semblait s’accroître aussi,
qui sait imposer l’ordre ». L’approche du grand désordre
lui fait écrire : « Il est des expériences qui nous
contraignent à tout
réviser de nouveau… »
Il se méfie de l’espèce des rêveurs concrets,
qui est très dangereuse. Et cette phrase qui semble sortie de
sa biographie : « j’avais l’impression
qu’en lui s’unissaient l’extrême vieillesse
et la prime jeunesse – la vieillesse de la race et la jeunesse
de la personne ». Et ceci, qui semple une conclusion :
« Ainsi s’évanouit par une fêlure invisible
la beauté même du son de la cloche ». Ou encore ceci
: « le désert s’accroît, malheur à celui
qui porte en soi des déserts ! » Et : «
Il avait perdu le respect de soi-même et c’est là
le commencement de tout malheur parmi les hommes. » Puis : «
Et je résolus de ne point m’abandonner à la crainte,
non plus qu’à l’orgueil. » Mais la petite fée
Espérance n’est pas loin : « Si j’avais douté
auparavant, à présent mon doute s’effaçait
: il existait encore parmi nous des êtres nobles, au cœur
desquels vivait et s’accroissait la connaissance de l’ordre
supérieur. Et comme tout haut exemple nous convie à le
suivre, je fis le serment (…) de préférer à
jamais la solitude et la mort avec les hommes libres au triomphe parmi
les esclaves. »
Un superbe petit texte, écrit dans une langue parfaite. Comme
l’écrivait
Montherlant Encore un moment de bonheur…
Ivan de Duve, Bruxelles le 4 novembre 2005
Jean Raspail « En canot sur
les chemins d’eau du roi »
Albin Michel, 352 p., novembre 2005-11-17
ISBN 2-226-16824-9 |
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Un nouveau Raspail est toujours un événement qui nous
ravit, nous Patagons. Celui-ci est un grand Raspail et Raspail étant
un véritable terroir de la doulce France, l’on peut dire
sans exagérer qu’il s’agit d’un cru fameux.
Jean Raspail se souvient à 79 ans du Jean qu’il était
à 24 ans, en 1949, lorsque, avec trois autres scouts, formant
l’équipe Marquette, lui et Philippe Andrieu à bord
du canot « Huard », Jacques Boucharlat et Yves Kerbendeau
à bord du canot « Griffon », il réalise
le rêve de descendre en canots du Québec à La Nouvelle-Orléans.
Des Français les ont précédés sur ces chemins
d’eau du roi connu sous le nom de Louis XIV, « Roi-Soleil
d’un siècle exceptionnel » comme l’a nommé
si joliment notre ami Jean-Jacques Henri de Bourbon-Parme, roi au nom
duquel Cavelier de La Salle « prend possession (…) de ce
pays de Louisiane (…) acte de naissance de l’Amérique
française. L’acte de décès suivra vite. Il
ne s’en faudra que de quatre-vingt-dix ans. »
C’est le Suisse Nicolas Bouvier (1929-1998) qui m’a ouvert
le monde des voyageurs écrivains qui écrivait «
Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu,
autant rester chez soi » et, quelques mois avant son décès,
« Désormais c’est dans
un autre ailleurs qui ne dit pas son nom dans d’autres souffles
et d’autres plaines qu’il te faudra plus léger que
boule de charbon disparaître en silence. »
Après lui, le Jean Raspail de « Secouons le cocotier »
et de « Punch Caraïbe » avait suivi la voie qui n’était
pas encore royale.
Aujourd’hui Jean Raspail, au sommet de son art, nous fait revivre
non seulement son aventure en Amérique mais l’aventure
de l’Amérique française. Au long de ces pages, nous
passons avec ravissement du 17ème siècle, à l’année
1949 et aux temps présents. Le père Marquette et Louis
Joliet ont ouvert la voie, Jean Raspail l’a refermée.
Il annonce la couleur : « J’en
conviens, c’était un jeu, mais tout jeu de symbole, à
l’exemple des enfants, se doit d’être joué
sérieusement. J’ai souvent joué à ces jeux
au cours de mon existence, du Pérou des Incas à la Patagonie.
Je me demande si ce n’est pas, justement, en jouant de cette façon-là
que le 21 janvier 1993, bicentenaire de la mort de Louis XVI, j’avais
rameuté trente mille personnes à l’emplacement de
l’échafaud, devant le Crillon, place de la Concorde, à
dix heures vingt-trois, heure précise où tomba la tête
du roi, les prières de la foule s’envolant au-dessus d’un
océan de voitures bloquées, la chaussée jonchée
de bouquets de lys blancs. Quand les convictions tournent à vide
parce qu’on est débordé de toutes parts et qu’on
ne distingue plus aucun moyen de les voir un jour s’imposer, il
faut les habiller d’attitudes tranchées. Cela est un jeu…
(…) Il en est des rites comme des jeux, on s’y applique
sérieusement ou pas du tout, faute de quoi cela n’a pas
de sens et on a salopé quelque chose, un rêve d’enfant,
une étincelle de sacré. »
L’abbé Tessier lui avait dit :
« C’est égal, mais en vous regardant vous débattre
comme des mangeurs de lard avec vos canots le jour où vous êtes
partis, je n’aurais pas misé une piastre sur vous ».
J’avoue que j’aurais quant à moi volontiers misé
un peso patagon, oh, oui !
Raspail connaît l’histoire :
« Et le canot, donc !
Les brigades des compagnies de la Fourrure, de Montréal et de
Trois-Rivières, les embarcations des missionnaires, des marchands,
des colons, naviguèrent sur les chemins d’eau jusqu’à
la moitié de XIXe siècle, jusqu’à ce qu’un
autre chemin, celui du Canadian Pacific Railway, souvent parallèle
aux fleuves et rivières, n’envoie définitivement
les canots, la « civilisation du canot », au pourrissement
et à l’oubli. L’épopée avait tout de
même duré deux cent et trente années. »
Quant aux Français, sous le commandement de Cavalier de La Salle,
« Isolés à des milliers
de kilomètres de leur base et de plus loin encore de leur patrie,
ils ont conquis l’immensité. »
Nos quatre scouts de France continuent leur périple : «
Souvent, nous scrutions l’eau, silencieux, mais rien n’apparaissait
jamais, seulement le reflet de notre imagination. Nous avions cent cinquante
ans de retard, et ce retard ne pouvait se combler. (…) La rivière
nous appartenait. Depuis les voyageurs elle n’avait pas changé.
« Griffon » et « Huard » naviguaient de conserve
: une petite brigade attardée qui prenait le courant en plein
dans le nez mais qui s’en sortait fort bien. (…) Il y fallait
une certaine ambiance rare, la plénitude, l’isolement,
l’élan religieux jubilatoire qui se dégage d’un
environnement naturel et vrai, comme si le monde venait d’être
crée, le sentiment presque monastique de s’échapper
de l’univers réel et d’être mis en la présence
de Dieu. (…) à la poursuite d’un royaume qu’en
fait ils portaient en eux. (…) Sur le moment, nous n’avons
pas pensé à sainte Anne. Sans doute veillait-elle en permanence
(…) » Sainte Anne, ma patronne ! Émouvant !
Comme est émouvant le père Allouez quand il évoque
Louis XIV devant les sauvages d’Amérique : « Le grand
capitaine, que nous nommons notre roi, vit par-delà les mers.
C’est le capitaine de tous les capitaines et il n’a pas
son égal dans le monde. »
Mais Raspail revient à sa randonnée : « Nous avironnions
furieusement, les dents serrées, sans un mot, sans une pensée,
l’œil rivé à l’île Mackinac qui
grossissait peu à peu, mais si lentement, au-dessus de l’horizon.
»
Quant aux descendants de tant de peuples européens en Amérique,
des Français, « ils n’avaient rien hérité,
ni la langue, ni l’histoire, ni les façons, ni l’élégant
détachement des biens matériels et encore moins leur inclination
fraternelle à l’égard des populations indiennes.
»
Et parlant de sa petite équipe : « j’ai dit que
nous étions des messagers, des passeurs sur les chemins d’eau
du roi de France entre autrefois et aujourd’hui… »
Et revenant à Cavelier de La Salle : « Il s’était
retiré dans sa cabine pour méditer furieusement sur la
médiocrité humaine. » Que d’affinités
électives ! Un siècle plus tard, Goethe écrivait
à Schiller : « Il ne m’est jamais arrivé,
dans le cours de mon existence, de rencontrer… un bonheur inespéré,
un bien que je n’aie dû conquérir de haute lutte.
» Raspail aurait pu écrire cette lettre. Quand je vous
disais qu’il est au sommet de son art. Je ne peux qu’ajouter
qu’il est aussi au sommet de sa race… « Nous étions
des messagers, des passeurs de mémoire sur les chemins d’eau…
» Le père Jacques Marquette et Louis Joliet ? « Ils
avaient ouvert la route. Nous la fermions. (…) J’étais
l’un d’entre eux. Je veillais aux frontières oubliées.
» Et, plus loin : « Un nombre infini de Français
se sentent sudistes. Ils savent qu’en réalité, ce
n’était pas pour maintenir l’esclavage que tout le
Sud se battait, mais pour défendre, face aux Yankees, une patrie
charnelle qui tenait à l’âme autant qu’à
la terre, un style de vie, une façon d’être et d’envisager
le bonheur, des usages, une certaine urbanité partagée
par toutes les classes de la société. Nous étions
sudistes, nous aussi. » On ne peut être plus clair et ce
ne sont ni Maurice Bardèche (Sparte et les sudistes) ni Dominique
Venner (Gettysburg) qui diraient autrement.
La conclusion de Jean Raspail est criante de vérité :
« On a passé là d’excellents moments, flottant
entre le XVIIe et le XXe siècle. » C’est exactement
cela que son « aventure d’Amérique » nous offre
« d’excellents moments, flottant entre le XVIIe et le XXe
siècle. »
Un merveilleux livre d’aventure où se rejoignent passé
et présent. Un monument de mémoire. Merci Jean Raspail
d’avoir su si bien exprimé ce que nous ressentons.
Ivan de Duve, Bruxelles le 11 novembre 2005
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