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La chute de Cheval



Jérôme Garcin


Editions Folio

Tant il est vrai que : "[...] comme seuls parlent les cavaliers en promenade : sans se regarder, les lignes des yeux parallèles, égrenant des propos décousus sur les choses de la vie[...]", seules leurs montures sont les confidentes sûres et taisent leurs secrets. Nous devenons tous, de poste, de trait, de parade ou genet d'espagne, selon la capacité de nos coeurs à entendre.
Je ne connais rien de l'auteur. Au fil des pages, il jette des petits cailloux, il fait des ronds dans l'eau, et nous entrons par effraction convenue dans sa vie. C'est un homme de bonne compagnie pour qui aime l'hippothèque. Il fréquente les auteurs sûrs. En peu de lignes il fait apparaître devant vous Nuno Oliveira. Vous êtes là, mal réveillé, à cinq heures du matin, dans son manège d'Odivelas. Le maître, au son du Concerto de L'Empereur, relève un coin du voile : devant vous, la technique et l'âme prennent corps.
En peu de pages, piéton ou cavalier, le dépouillement de la langue vous prend. A coeur. Lire le portrait de Géricault. Vous êtes transportés dans les écuries. Géricault le Provocateur, Géricault La Douleur, vous l'accompagnez dans sa souffrance silencieuse :
"[...] De cet insupportable silence qu'expriment, par la crainte originelle des prédateurs, les chevaux blessés ou malades, et dont seuls les plus fidèles compagnons savent mesurer, de l'oeil, l'étendue et l'invisible douleur." La mort rode.
Delacroix, prononçant son éloge funèbre, cita le mot de Goethe:" Les morts vont vite."

La mort pointe le bout de sa faux, au grand galop.
" Mon père est mort d'une chute de cheval le samedi 21 avril 1973, veille de Pâques, dans l'insoucieuse et très civilisée forêt de Rambouillet. Il avait quarante-cinq ans, j'allais en avoir dix-sept. Nous ne vieillirons pas ensemble."
" C'est après la mort d'Olivier, mon frère jumeau, que mon père rompit avec ses habitudes casanières [...]"

La mort aura été généreuse avec l'auteur. La mort qui guette, en embuscade, déguisée dans les beaux habits des beaux-jours de l'été. Un frère qui court en riant. Le rire ventriloque de la mort victorieuse, crissements de pneus. Jérôme Garcin, besson d'Olivier, devient alors notre petit frère, mon frère.
"[...] Le petit corps fut projeté en l'air. Un ange, dans la campagne. Le bolide assassin poursuit sa virée macabre vers l'horizon. On ramassa Olivier. Il respirait. J'entends encore, je n'oublierai jamais, les voix mêlées et implorantes de mes parents psalmodiant, entre deux sanglots étouffés par le ronflement du moteur, le Je vous salue, Marie, pleine de grâce, pendant que ma mère berçait, tel un nouveau-né, son enfant déchiqueté et que mon père conduisait vite pour atteindre l'hôpital le plus proche, sur cette route bordée de peupliers processionnels qui, dans le soleil mourant, semblaient s'incliner au passage de notre convoi funèbre et sacrificiel."
La Mort chevauchant sa faux, telle sorcière sur son balai, sera plus rapide. Olivier s'éteindra le 7 juillet 1962.

Je rêve d'un éditeur ingénieux qui ferait imprimer cette oeuvre au format d'une flasque d'argent.Quand le grand froid nous prendrait, incisif comme par un soir de dernière chasse, il nous suffirait de mettre la main à la poche, la poche du coeur. Et au lieu d'une rasade de vieille goutte, pour nous réchauffer, quelques pages, quelques lignes nous réchaufferaient, au hasard de la page élue par nos doigts gourds."Calme, en avant, et droit", nous pourrions ainsi poursuivre notre chemin, plus rapide que la Mort.
Un livre de chevet, de veille.

Portemont

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