Quand il parle, il faut tendre l’oreille.
Lisez le donc…
« Je hais la vie publique et les
politiciens ». C’est par cette sentence que Régis
Debray commence un de ses précédents ouvrages. Chez Régis
Debray, il y a du La Rochefoucault, lorsque ce dernier, fatigué
par les combats de la Fronde, se détache des intrigues et prend
de la hauteur. Engagé, Debray l’a été et
le reste, mais les amertumes, illusions et nostalgies ont laissés
place à une perception lucide et désabusé du monde
dans lequel nous devons vivre.
Dans Chroniques de l’idiotie triomphante 1990-2003,
le philosophe nous livre ses réflexions sur cette période
troublée qui couvre les deux guerres d’Irak. Recueil de
chroniques, l’ouvrage met en évidence une analyse juste
de l’actualité, mais publié en 2004 des réflexions
de plus de dix ans sans ajouts, privent le lecteur de la richesse que
le texte aurait pu apporter. Chroniqueur, le philosophe se transforme
en journaliste. La plume est trempée dans le vitriol. Les mots
sont justes. Ils font à tous les coups mouche.
Douze chroniques, donc douze chapitres durant lesquels Régis
Debray, lumineux et passionnant, porteur des valeurs d’un monde
qui disparaît, tente de nous éveiller sur le monde qui
vient. Un monde né sur les cendres de ce que Debray qualifie
« d’énorme fait divers
», le 11 septembre 2001... Une chronique de l’Histoire
de Notre temps. «Ceci n'est pas un
livre», prévient Régis Debray comme première
phrase de Le Siècle et la règle. Echange de lettres entre
un célèbre «pisse-copie misanthrope» et un
mystérieux «ex-futur prince du journalisme», l’ouvrage
étonne le lecteur. Après avoir réussi à
«se faire un nom» à Paris médiatique et avoir
décroché un poste de chroniqueur dans «un magazine
d'origine chrétienne mais de grande circulation», Gilles-Dominique,
dégoûté de ce bas monde part en Haïti porter
la parole de l’Evangile aux déshérités.
Après que son journal catholique fut avalé par un puissant
quotidien du soir, le patron de celui-ci propose à Gilles-Dominique
de prendre place au sein de l’équipe dirigeante. Comme
dans L'Edit de Caracalla (éd. Fayard, 2002), Régis Debray
se dédouble. Debray poursuit avec Le Siècle et la règle
un étrange dialogue masochiste avec lui-même. Grand Prince,
il s’y donne le mauvais rôle. Au lieu de compatire, et de
remonter le moral de son jeune ami, l'ancien compagnon de Ché
Guevara l'accable de son fatalisme sans faille. Régis Debray
rappelle à son jeune ami qu’il faut : «Savoir
que neuf histoires d'oiseaux sur dix finissent par un chat… Les
princes commandent aux peuples, et l'intérêt commande aux
princes». Rien de bien nouveau me direz vous ? C’est
pourquoi Debray prend sûrement une pause esthétisante et
désabusée.
Pour Régis Debray, les choix de vie se résument à
«deux façons d'échouer»: «Le
dégueulasse et le casse-gueule, je veux dire le réel et
l'idéal.» Un livre à lire, car en définitive,
Régis Debray est pas le seul écrivain qui aujourd'hui
consent à dialoguer avec lui-même. Un exercice de style
très réussi. De la Révolution à la République…
ou l’alpha et l’oméga de l’évolution
d’un guérillero en Bolivie devenu moraliste du temps, après
avoir été conseiller des puissants du moment.
« Chroniques de l’idiotie triomphante 1990 – 2003
», Régis Debray, Fayard, 2004, 202 pages hors tables des
matières, 15€.
« Le Siècle et la règle. » Une correspondance
avec le frère Gilles-Dominique o.p
Régis Debray, éd. Fayard, 194 pages, 15 €
François Saint-Roch, le 3 avril 2005.