Nous tenons à vous faire partager
le meilleur de nos amis…
Vous connaissez les assauts de Charlotte, les coups de gueule et les coups
de cœur de Léon Areva et de Perceval.
Vous avez découvert récemment Gérard Leclerc cinéphile
ainsi que François Saint-Roch qui n’a pas la peste !...
Quand nos rudes compagnons grommèlent par trop, Hildegarde vient
à la rescousse de Portemont. Depuis peu Fernand Dartois descend
de sa montagne.
Nous avons la grande joie de vous faire partager les réflexions
de notre « vieil » ami et complice de toujours, Michel
! Et ce n’est qu’un début…
Les
communautés : sept questions posées à la France
Comme la crise de foie, la dénonciation
du communautarisme est une spécialité française.
Ici, nous interrogerons moins le phénomène communautaire,
que la France.
On soupçonnera alors que les rejets et les dénis dont le
fait communautaire est l’objet en France sont probablement moins
dus à je ne sais quel danger qu’il ferait courir à
notre société, qu’au caractère gênant
des questions qu’il pose à nos institutions et à notre
idéologie dominante.
1 – Est-il raisonnable
d’ignorer la réalité sociale ?
Pour connaître le fonctionnement
d’une institution, le mieux n'est-il pas de l'éprouver ?
Il y a quelques années, dans le cadre de I’Association pour
une Maison des Communautés, nous avions organisé à
Grenoble, un colloque sur «le fait communautaire et les institutions
françaises ». Je précise que rien dans le programme
ne présentait le fait communautaire autrement qu’en tant
qu’objet d’étude. C'est à cette occasion que
j'ai mesuré l'importance du tabou auquel cette question se heurte
en France.
Nous avions demandé une subvention
au F.A. S. (Fonds d'action sociale pour les travailleurs immigrés
et leurs familles). Le chargé de mission de la délégation
Rhône-Alpes de cet organisme officiel refusait indigné en
précisant que « la politique d'intégration menée
en France et constamment réaffirmée par l’Etat a résolument
choisi de permettre à chaque individu de s'intégrer dans
la société française dans le cadre des valeurs de
la république et non pas de s'intégrer dans une communauté
enfermante qui cohabiterait avec d'autres communautés, locales,
régionales, culturelles, sociales, religieuses, etc... Ce choix
original fait par l’Etat français nous apparaît clairement
comme étant le meilleur au regard d'autres Etats ayant fait le
choix du communautarisme et de l'émergence de leaders représentant
les communautés immigrées ».
Nous avions prévu une journée
de témoignage des responsables des institutions locales (responsable
de la Caisse d'Allocations familiales, gestionnaire d'H.L.M., commissaire
de Police, représentant du Rectorat, etc.). Chacun d'entre eux,
dans les contacts préliminaires, marquaient leur intérêt
pour le sujet et était capable de mobiliser de nombreuses anecdotes
illustrant la façon dont ils entraient en relations avec des membres
de différentes communautés. Mais une fois à la tribune,
dans leur position officielle et publique, presque tous se sont crus obligés
de se restreindre à la langue de bois en parlant abstraitement
des étrangers ou des immigrés en général.
En outre, dans les semaines qui ont
suivi ce colloque, une rumeur s'est répandue dans l'Université
que ces rencontres avaient été soutenues par le FIS ou quelque
autre organisation islamiste.
Alors que les Québécois
pour qui l'enjeu est que les immigrants deviennent francophones plutôt
qu'anglophones, organisent des programmes scolaires différents
pour les enfants d'Asiatiques et pour les enfants d'Africains, en France,
les chercheurs de l'INSEE ou de l’INED n'ont aucun moyen d'apprécier
la réalité multicommunautaire en France.
Aussi, lorsqu’en 1998, Michèle
TRIBALAT brise le tabou en tentant, avec les moyens du bord, selon des
techniques forcément contestables, (De l’immigration à
l’assimilation La Découverte INED 1996 ) d’aborder
concrètement la démographie des immigrés en France,
distinguant les « Français de souche » des «
Français nés d’une mère d’origine étrangère
», elle se fait accuser par Hervé Le Bras (Le démon
des origines. Démographie et extrême-droite L’Aube
1998) et quelques autres de servir les desseins du Front National.
Pourtant Michèle TRIBALAT semble
plutôt vouloir prendre la défense du « modèle
français d’intégration », et c’est pour
mettre en évidence les discriminations ethniques qu’elle
a entrepris cette recherche. Mais ces bonnes intentions ne suffisent pas
à la mettre à l’abri des foudres des gardiens du dogme.
Est-il pertinent que pour des raisons
idéologiques on organise l’ignorance de la réalité
au risque de laisser le champ libre aux interprétations et aux
rumeurs les moins fondées ? Que cela plaise ou non, les communautés
ethniques, religieuses, linguistiques sont des réalités.
Fou serait celui qui croirait parvenir à supprimer une réalité
en se crevant les yeux pour ne pas la voir.
2 – Peut-on bâtir une politique d’immigration en ignorant
l’identité culturelle des immigrés ?
Or, ce qui résulte de cette étude
de Michèle Tribalat, comme des innombrables études menées
dans les pays qui ne sont pas soumis au tabou, c’est que les questions
d’immigration ne sont pas, en tout cas pas totalement réductibles
à la problématique des classes sociales. Qu’elles
confirment ou qu’elles corrigent les croyances du sens commun, les
études qui acceptent d’examiner cette dimension montrent
que le fait culturel ou ethnique n’est pas indifférent aux
modes d’acculturation et à la trajectoire des immigrés
et de leurs enfants.
Quelles que soient les options de politique
d'immigration pour lesquelles on peut pencher, tous devraient pouvoir
converger sur la nécessité de se donner les instruments
de connaissance qui permettraient d'apprécier la pertinence de
ces options.
Il est vrai que de telles études
pourraient remettre en question un certain nombre de croyances sur lesquelles
sont fondées notre politique d’immigration.
Ainsi à emploi et niveau de vie
analogue, les turcs sunnites, d’origine rurale, apparaissent comme
moins « intégrés » que les kabyles également
sunnites et d’origine rurale. Ils pratiquent moins les mariages
mixtes, cultivent plus l’idée du retour au pays, les enfant
connaissent mieux la langue d’origine, etc. Pour autant, posent-ils
plus de difficultés aux institutions françaises ? Manifesteraient
plus de symptômes de malaise ou de rejet de la société
française ? Il ne semble pas que ce soit le cas…
Peut-être l’état
d’anomie, la perte de repères où sont plongés
certains groupes est-il beaucoup plus dangereux pour eux d’abord,
et par ricochet pour la société d’accueil, que les
sas culturels qui permettent à des migrants de s’acclimater.
Encore une fois, il serait peut-être utile de pouvoir mener ce type
d’étude…
3 – Est-il légitime
ou même simplement pertinent de jeter le soupçon sur tout
ce qui relève du communautaire ?
A une époque de déracinement
massif , de contestation floue mais profondément ancrée
de la « mondialisation », peut-être par compensation,
les attachement identitaires deviennent d’autant plus forts qu’ils
sont frustrés ou déniés. On ne désire que
ce qui manque. Plus les hommes seront déracinés, plus ils
tiennent au peu d’enracinement qui leur reste ; le déni d’un
désir fondamental est dangereux. Et en tout cas il risque d’être
interprété comme un rejet.
N’est-il pas injurieux ou en tout
cas vexant pour toute personne simplement attachée à une
identité particulière de constater que l’idéologie
française officielle va parfois ouvertement et très systématiquement
soupçonner ce qui donne du sens à sa vie.
Pourquoi ce mépris pour le «
provincialisme » culturel ? Pourquoi toute conviction religieuse
ferme devrait-elle être assimilée à l’intégrisme
et l’intégrisme au terrorisme ? Pourquoi chanter victoire
médiatique quand un enfant de prince Peul se déguise en
rappeur ?
Il est possible que certaines communautés
soient dangereuses pour la France.
Mais si quelque communauté présentait
un danger pour la France, il faudrait l’identifier et ne pas faire
retomber l’opprobre sur toute communauté.
Il faudrait aussi préciser la
nature du danger.
Je comprends la crainte des souverainistes
à l’heure où la dissolution du lien politique peut
exciter la revanche de toutes les ambitions légitimes ou non, jusqu’ici
bridées par le jacobinisme français. Par son caractère
encore informe « l’Europe » est en mesure de capter
toutes les projections. Même si c’est un leurre, car la «
constitution » abstraite et idéologique de l’Euroland
risque d’être à l’usage encore plus ignorante
des réalités historiques et des identités communautaires
que le plus jacobin des états nationaux.
L’autonomisme Corse est probablement
un danger pour la France, mais il se retournera d’autant plus «
contre » la France que les Corses percevront que ce à quoi
ils tiennent - des mœurs, une langue, ou le magnifique hymne à
la Vierge qui est leur chant de ralliement – est impertinent, contradictoire
avec l’idéologie et les institutions qu’on leur présente
comme caractérisant la France.
Si le danger existe de voir les forces
centrifuges démanteler l’unité de la France, ne vaudrait-il
pas mieux , plutôt que de chercher à dévitaliser les
communautés, viser à renforcer l’Etat fédérateur…
4 – L’individualisme est-il l’expression du génie
de la France ou la manifestation de sa pathologie ?
Encore ne faudrait-il pas confondre la France avec l’idéologie
jacobine et/ou cosmopolite qui ont pu la conquérir un temps . C’est
un travers des idéologues de vouloir confondre la Russie avec «
la patrie soviétique ».
Naguère Régis Debray proposait
de partager la scène idéologique française en deux
pôles :
• les « démocrates », cosmopolites , partisans
du laisser faire, laisser couler ; libéraux-libertaires, «
anti-racistes » défenseurs de toute « différence
», à condition toutefois que ces différences restent
assez abstraites. Les « démocrates » espèrent
que tous les problèmes de société puissent être
régulés sur le modèle du « libre-marché
».
• Les « républicains », jacobins, partisans de
l’ordre formel et de l’égalité que produit un
Etat mettant chacun sous une toise commune. Les « républicains
» espèrent que tous les problèmes de société
pourront être régulés par la loi qu’une volonté
générale pourra déterminer rationnellement.
Ces deux courants vont spontanément
se conforter pour verrouiller l’émergence de tout ce qui
sous-tend les aspirations communautaires : des coutumes qui brident la
liberté de l’individu pour les uns et qui rappellent les
privilèges pour les autres ; des traditions qui sont fondées
antérieurement à tout contrat marchand, à tout contrat
social. Comment accepter une régulation par les mœurs qui
pour les uns briderait l’initiative des acteurs économiques,
artistiques ou libidinaux, et dont le caractère contingent choquerait
l’esprit de géométrie des autres ?
Or ces deux modes de pensée sont
elles mêmes les résurgences actuelles de la vieille philosophie
des lumières conçue dans les salons du XVIIIe siècle
selon laquelle pour se libérer et retrouver sa vraie nature, pour
atteindre l’Universel et le Rationnel, l’homme doit lutter
contre les déterminations de sa propre histoire.
L’idéologie dominante efficace
est celle qui vous enferme dans un dilemme ; celle qui vous maintient
dans l’illusion de la liberté, tout en vous obligeant à
vous situer dans l’un des deux pôles de l’alternative.
Pour autant, la France doit-elle être
confondue avec cette problèmatique binaire, aussi dominante soit-elle
? Est-elle l’expression de la France ou sa pathologie ?
Les Portugais, Russes, Irlandais, Allemands,
Italiens ou Helvètes chantent , et même lorsqu'ils ont bu
un peu trop, le chœur reste harmonieux. Les Français, eux,
ne chantent pas, et en tout cas, pas ensemble. Ou alors, même à
jeun, ils braillent, comme si chacun faisait de grands efforts pour ne
pas s'accorder aux autres. C'est pourquoi, quand on les sollicite, ils
protestent que ce serait un désastre pour le temps.
Lors des fêtes de la tribu d'Astérix,
le barde est bâillonné et attaché à l’arbre
: on mange ensemble, mais on ne chante pas.
Pourquoi cette inaptitude à l'harmonie
des Français ? On invoquera l'individualisme qui serait constitutif
de la « nature » des Français, la division des tribus
gauloises bien connue depuis Jules César .. Mais peut-être
faut-il rapporter cette « nature » française à
une histoire, et une histoire plus récente qu'on ne l'imagine.
Paradoxalement, cette histoire française
particulière apparaît comme une protestation contre l'histoire.
Cette philosophie envahit d’abord les salons du XVIIIe siècle,
puis s’incarna dans les institutions jacobines épargnant
relativement le reste de l'Europe. Par la suite, elle entretiendra des
rapports plus ou moins incestueux avec sa cousine, l’économie
politique anglaise qui triomphe dans le reste du monde depuis la chute
des idéologies du Progrès.
Cette idéo-pathologie française
se construit autour d’une étrange croyance : on serait d'autant
plus homme, dans la nature originelle de l'homme universel, qu'on serait
moins enraciné dans une histoire particulière, dans une
culture spécifique.
La « volonté générale
» de Rousseau est d'abord une volonté du général
et la vertu de «l'homme vertueux » consiste à s'arracher
à « l'aliénation » de la particularité.
C'est pour réaliser cette curieuse utopie que furent supprimés
les « états » lors de la nuit du 4 août), interdits
les corporations et les syndicats (loi Le Chapelier), démantelées
les Provinces (l'abbé constituant Siéyès avait sérieusement
imaginé de subdiviser la nation en départements carrés).
C'est au nom de cette prétention si singulière à
l'Universel que les « hussards de la République » ont
puni durant des générations les enfants qui pratiquaient
leur langue locale maternelle.
La Loi contre les coutumes, la République
contre les corps intermédiaires, le pays légal contre le
pays réel, la puissance publique, à force d'ignorer ce qui
dans la société civile ne se réduit pas au citoyen
abstrait ou à la rigueur à l'usager, au consommateur, à
l'électeur et au spectateur, la puissance publique est-elle parvenue
à réduire les Français à l'abstraction du
bon sauvage ?
Pas vraiment car ce schéma étrange
ne saurait être partagé ni par les immigrés ni même
au fond par la majorité des autochtones. On peut d’ailleurs
soupçonner que si cette croyance idéologique garde encore
quelques forces, c’est parce qu’elle sert de justification
aux « communautaristes franchouillards » qui malgré
le mépris dont ils sont les premières victimes, espèrent
naïvement que sous ce masque ils pourront limiter la présence
des communautés allogènes ou minoritaires.
En réalité comme naguère
on avait pu proclamer « nous sommes tous des enfants d’immigrés
», ne pourrait-on montrer que nous sommes tous liés à
des communautés particulières, même si certains en
ont plus ou moins perdu conscience.
L'harmonie - pour les pythagoriciens,
le fondement de l'ordre de l'Univers et de la Cité, l’harmonie
suppose la conscience d'un « nous », que le tout surplombe
les parties qui le constituent. Cette quasi-transcendance de la communauté
est-elle tolérable dans un contexte institutionnel qui affirme
l'absolue souveraineté de l'individu et la seule légitimité
des règles fondées sur le contrat volontaire ?
On constate d’ailleurs que les
Français qui pensent leur identité en termes de communauté
continuent à chanter: les Basques, les Corses, les Bretons, les
Alsaciens et les Flamands. Ces Français-là seraient-ils
moins Français que ceux se pensent dans les catégories de
leur papiers administratifs : cartes de sécurité sociale,
d’électeur, ou d’identité ?...
En outre, la résistance à
la désidentification n'est pas seulement le fait de la France de
la périphérie, elle est aussi le fait des Français
d'origine immigrée comme en témoignent le raïl, les
écoles juives, polonaises ou turques : là encore le discours
officiel est très ambigu : ces minorités doivent-elles être
reconnues comme pleinement françaises ou seraient-elles d’autant
plus françaises qu’elles auraient renoncé à
leur identité ?
Jadis, un de mes amis avait imaginé
de réunir les autonomistes bretons, basques, corses, savoyards,
alsaciens, normands et flamands sous le prétexte de mieux coordonner
leurs actions, en espérant les amener à reconnaître
ainsi, qu'ils incarnent la réalité de la France bien mieux
que l'Etat qu'ils prétendent combattre.
A l'heure où la mondialisation
et le processus volontariste d'une Europe aux contours mal définis
mettent à mal la souveraineté française tout en réveillant
les nostalgies identitaires, il importe que la représentation de
la France ne soit pas seulement associée à l'imaginaire
nostalgique de la « citoyenneté » ni trop dépendante
des institutions moribondes du jacobinisme (le service militaire, le collège
unique, une Loi nationale qui d’ailleurs, s'incline toujours devant
celle de Bruxelles).
L’attachement à la France
ne perdurera qu'autant qu'on saura ne pas l’opposer aux communautés
les plus anciennes et les plus récentes qui constituent sa chair.
La France n'est pas une ethnie, et l'Etat a toujours été
le fédérateur indispensable de la diversité française,
mais cette union n'aura de chance de se perpétuer que si les institutions
reconnaissent et servent cette société civile -qui n'est
pas seulement économique- au lieu de l'ignorer, de la considérer
comme une menace et de tenter de la réduire.
5 – Peut-on réconcilier
la France avec les communautés ?
Oui si l’on retrouve les vertus
fédératives de la France.
Cette réconciliation est facilitée
par le fait que la France n’est pas une nation ethnique.
La France n'est même pas une langue
; même si le français est le bien commun des Français.
D’abord parce que ce bien commun, les Français le partagent
avec bien d’autres peuples plus ou moins partiellement francophones.
D’autre part, l’unification linguistique n’est qu’une
réalisation tardive, due en partie à l’Etat jacobin
qui s’acharna méthodiquement contre les langues provinciales,
qu’il jugeait menaçantes pour l’unité d’une
nation qui avait perdu son fédérateur historique. Or ces
langues provinciales, breton, occitan, flamand, corse ou catalan, c’est
aussi le patrimoine de la France..
La France n'est pas une unité
ethnolinguistique; elle ressemble par ce trait à la Suisse, fédération
de peuples et de cultures. Dans ces deux cas, il s'agit d'un rassemblement
politique dont la cause réside dans un fédérateur.
Fédérateur externe pour la Suisse, -il s’agit d’échapper
à l’emprise des Habsbourg-, fédérateur interne
pour la France : l’état capétien.
Si la France est une communauté,
c’est plutôt une communauté de destin historique et
une communauté de voisinage. Ce qui unit les Français, c’est
d’abord un territoire, je n’ose dire un terroir partagé.
Notre prospérité et notre gloire, de Bouvines à Valmy,
résulte de notre tendance à nous porter aux frontières
pour assurer l'intégrité du Pré carré. Quand
les Français s'aventurent dans des contrées lointaines,
c'est avec l'idée de retour. Henri III roi élu de Pologne
abandonne sans hésitation sa charge dès que le trône
de France est vacant; les "barcelonnettes" ou les basques, fortune
faite, au Mexique ou ailleurs, rentrent au pays. Les Français émigrent
peu et même dans les colonies de peuplement, comme au Canada ou
en Algérie, ils restent beaucoup plus attachés à
la Métropole que les colons anglo-saxons. Le petit de Fanny n'est
pas vieux lorsque Marius revient à Marseille après une bien
courte fugue. "Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage...
et puis est revenu plein d'usage et raison vivre entre ses parents le
reste de son âge" Et l'on pourrait multiplier les chansons
du répertoire populaire qui font écho aux vers de Joachim
du Bellay des falaises de Paimpol et des paimpolaises que murmure le pêcheur
breton sombrant au large de l'Islande à Revoir Paris d'Edith Piaf.
Certes tous les exilés ont chanté la nostalgie de leur pays
d'origine, mais le Français semble avoir le mal du pays avant même
d'en être parti.
Dans son essai Analyse spectrale de
l’Europe parue en 1928, Hermann Von Keyserling l'avait bien compris,
le Français est un jardinier; il arpente son domaine avec trop
d'intérêt pour accepter de l'abandonner. Comme un paysan
il est soucieux des bornes de sa propriété. Au point même
de se persuader que les frontières de ce pays artificiellement
(c'est-à-dire par art) rassemblé par un Etat étaient
des frontières naturelles. La Pologne, l'Allemagne ont pu au cours
de l'histoire errer sur des aires géographiques aléatoires,
se translatant au hasard des guerres sur plusieurs centaines de kilomètres,
la France n'a pas pu supporter l'amputation de l'Alsace et du nord de
la Lorraine et pendant quarante ans, après 1870, les Français
sont restés obsédés par la ligne bleue des Vosges.
comme un amputé sur son membre fantôme. Les frontières
de la France ont une importance imaginaire sans mesure avec les limes
d'un empire, zones incertaines où s’atténue et s'éteint
la puissance de l’état, territoires confiés aux barbares
pour contenir d'autres barbares, états vaguement vassaux, peuplades
assujetties au tribut lorsqu'on possède suffisamment d'énergie
pour aller l'exiger... Aussi n'est-il pas étonnant que, malgré
les accords de Schengen, la France accepte mal de renoncer aux contrôles
de ses frontières.
Le Pré carré est curieusement
devenu Hexagone, mais, quoi qu'il en soit, la France reste associée
à une figure fermée, au caractère archétypal.
En France, le droit du sol a prévalu sur le droit du sang. C'est
cette terre bien délimitée, sacrée, c'est-à-dire
coupée par des frontières du monde profane, c'est cette
terre qui fait le français.
Les Compagnons du Devoir et les coureurs
cyclistes font leur Tour de France, c'était également le
cas des rois capétiens jusqu'à Louis XIV, et l'opinion reprocha
beaucoup à Louis XV et à Louis XVI de ne pas accomplir ce
rite. Le Tour de France, comme on fait le tour du propriétaire,-
et, même s’il arrive de faire quelques incursions dans les
contrées voisines, c'est comme, pour mieux définir les contours
des frontières de notre pays. Si la terre est l'objet d'une passion
secrète, - on connaît le goût des Français pour
la propriété immobilière, la maison de famille à
la campagne, la pratique du jardinage -, c'est que la terre est mesurée
dans une géométrie qui l'unit ainsi à quelque raison
céleste. "Il faut cultiver son jardin" conclut Candide.
Cette sagesse n'est peut-être pas si courte, pour peu que l'on comprenne
que ce programme de renonciation à découvrir extensivement
le monde est la contrepartie d'une connaissance intellective; connaissance
au sens biblique du terme, à la fois amour, maîtrise et savoir,
dont l'abstraction mentale n'est qu'une caricature.
L’état-nation français,
dont nous avions abusivement prétendu répandre le modèle
au monde entier, apparaît au contraire comme une exception subtile
dans le monde, fruit d’une histoire unique.
La France est une communauté
mais une communauté non ethnique . C’est pourquoi cette communauté
fondée sur une histoire commune peut s’accorder avec des
ethnies sans rivalité, pourvu que ces ethnies soient entraînées
dans le flot de cette histoire, acceptent loyalement la souveraineté
de cet Etat.
Sans doute, la France n’est pas
qu'un Etat, c'est aussi une Nation, un ensemble de peuples que des siècles
d'histoire commune, plutôt heureuse, ont transformé en une
communauté de destin. Plutôt que de parler du peuple français,
ne pourrait-on parler des peuples de France celtes, gallo-romains, germaniques,
catalans, basques, corses, arvernes, ligures ou flamands ? Mais aussi,
comme un jardin longuement amendé devient différent des
terres qui I’environnent, ces peuples rassemblés et modelés
par une longue histoire finissent par partager une identité englobante.
Dans ce jardin de France œuvre
d'art politique de la dynastie capétienne, plus ou moins bien poursuivie
par les régimes qui lui ont succédé, il n’y
a pas de raison pour penser qu’a priori la diversité des
essences puisse nuire.
Certes, il y a au composé français
une base que je me garderai bien de mépriser et dont l’identité
ethno-culturelle doit elle aussi, être respectée: Pour caricaturer
celle des Franchouillards à béret basque et à baguette
de pain sous le bras qui peuvent dire sans rire : nos ancêtres les
gaulois. Mais prendre conscience de la riche diversité de cette
base éviterait certainement des réactions de défense
trop naïves. Dans une telle représentation d’identités
diversifiées pourront plus facilement s'insérer, - parfois
dans la douleur - ceux que les vicissitudes de l’histoire ont amené
sur notre sol : arméniens, juifs, sujets des anciennes colonies,
réfugiés de toute sorte.
On a pu affirmer que si Marseille n’a
pas connu les émeutes urbaines des autres grandes villes de France,
c’est que cette cité avait pu conserver une identité
suffisamment forte et différentiée, pour que les immigrés
maghrébins puissent à leur tour se sentir marseillais.
L'intégration de ces minorités
dépend de nombreux facteurs dont le moindre n’est pas la
santé des communautés préexistantes qui forment la
société française et l’existence d'une identité
englobante française nette qui ne saurait se maintenir en l'absence
d'un état souverain.
Faute de vraies communautés historiques
de référence, il y a fort à parier que dans un magma
indifférencié, les plus démunis ne chercheront leur
salut que dans les identifications les plus frustes. Faute d'être
Béarnais Séfarade, Mzabite ou même Français,
on se retrouvera comme aux U.S.A.. Blacks, Beurs, Chinois ou comme on
dit là-bas, Caucasiens.
6 – Faut-il accorder quelque
reconnaissance institutionnelle aux communautés ?
C’est une question qui fâchera les jacobins et que je me contenterai
d’esquisser.
Je constaterai que la porte est déjà
entrouverte : malgré les principes de la séparation de l’Eglise
et de l’Etat, les églises sont organiquement liées
à nos institutions, l’Alsace-Lorraine est dotée du
privilège d’un statut spécial, et le souci de discrimination
positive met à mal plus d’une des règles d’égalité
entre citoyens.
Pourtant, en tant que sociologue, je
suis a priori réticent à une telle reconnaissance.
Non pas que je tremble pour la pureté
des grands principes de la République. Dans l’état
actuel ce seraient plutôt les communautés qui risqueraient
d’être contaminées par la faiblesse de nos institutions.
Jadis, Alice Saunier-Seïté, alors en charge des Universités,
avait imaginé, pour valoriser l’image du travail manuel,
de créer une Université compagnonnique. Les obédiences
contactées après un long examen du projet avaient fini par
décliner la proposition, pensant que le compagnonnage avait plus
à perdre qu’à gagner à frayer avec l’Université.
Plus sérieusement, les réalités
sociales sont complexes, subtiles, et leurs frontières impalpables.
Je craindrais que les passions législatives ne leur fassent violence
pour les faire entrer dans leurs catégories si tranchantes.
Cependant au nom de quoi interdirait-on
d’aller étudier dans d’autres pays les mesures institutionnelles
qui auraient été expérimentées pour prendre
en compte les communautés ? Certaines parmi celles qui auraient
montré des effets bénéfiques se révèleraient
peut-être transposables…
Il n’est pas nécessaire
d’être anglo-saxon pour être pragmatique, et il me semble
qu’il vaut mieux appliquer la raison théorique à rendre
compte des expériences heureuses qu’à en éviter
l’examen.
7 – Quant à la
septième question, j’ose timidement la formuler, tant elle
me semble provocatrice : la prétention française à
dire l’universel n’est- elle pas le comble de l’ethnocentrisme
?
Il n’est pas sans conséquences
que la Sorbonne ait été pendant des siècles le lieu
où se définissait la vérité catholique. Cette
habitude donne à la pensée française une allure plus
rigoureuse, une tendance à plus systématiquement théoriser
qui parfois vire au dogmatisme. Partout dans le monde les psychanalystes
de différentes obédiences se rencontrent ou écrivent
dans des revues communes. En France les champs d’expression des
freudiens classiques, des lacaniens ou des jungiens sont rigoureusement
ségrégés.
Nos docteurs de la Loi ne dénoncent
pas telle ou telle communauté comme une menace pour notre propre
identité, mais toute communauté spécifique au nom
d’une Raison Universelle.
Mais cette prétention est-elle
différente de celle des ethnies qui se désignent comme «
les vrais hommes » et relèguent ainsi les autres hommes dans
un statut infra-humain ? Encore ces « sauvages » ne prétendent-ils
pas imposer leur « raison » aux autres hommes…
La catholicité de la Sorbonne
parisienne s’appuyait au moins sur une Révélation
transcendante qui justifiait le dépassement des catégories
de l’homme différentié (« il n’y a ni
juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme ; car tous
vous ne faites qu’un dans le Christ-Jésus » St. Paul
Epitre aux Galates). La Pentecôte abolissait la séparation
des langues d’après Babel. La vraie nature humaine n’est
pas l’état déchu et doit être restaurée.
Mais si l’on sort de cette perspective
d’un catholicisme transcendant, ne faut-il pas reconnaître
qu’il n’y a pas d’universalité si elle ne s’incarne
pas dans chaque particularité. Dans un cadre de pensée laïque,
opposer la raison universelle aux variations des coutumes communautaires
est une absurdité.
Michel MICHEL, maître de
conférence en sociologie à l’Université des
sciences sociales de Grenoble, le 19 mars 2005.
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