vendredi 21 novembre 2008

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Scènes de la vie ordinaire

Mercredi 26 Janvier, 18 heures 30. Sur les quais de la gare Montparnasse, les voyageurs affluent, s'entassent, se bousculent. Aucun train n'est annoncé à quai, sauf un omnibus pour Chartres. La rumeur se répand, bientôt confirmée par des annonces lumineuses : un mouvement de grève vient d'éclater à la suite de l'agression d'un contrôleur.

La tension monte. Rien pour Tours et Bordeaux, rien pour Angers et Nantes ; seul un TGV pour Rennes et Brest est affiché, mais on ne sait quand il partira. Plusieurs centaines de candidats au voyage sont accrochés à leur téléphone portable. Partout résonnent les mêmes mots : service public, on est pris en otages, on ne sait rien, on est bloqués, ils se foutent de nous, on n'a même pas été prévenus, je ne sais pas si je pourrai partir…

Mais voilà que des papiers circulent. L'agression était en fait un viol. Un viol sauvage, l'auteur a été arrêté, mais l'émotion s'est propagée comme une traînée de poudre et les contrôleurs se sont un peu partout mis en grève. La SNCF ne maîtrise rien.

Un peu plus loin, on distingue des caméras de télévision. Allons voir ! Un monsieur à veste beige, qu'on voit de dos, répond aux journalistes. Il est invectivé par des voyageurs mécontents. Il a les oreilles largement décollées, mais oui, c'est bien lui, Louis Gallois, le PDG de la SNCF en personne. Il a du mal à faire face au flot des protestations. Il assure qu'il n'y peut rien, mais qu'il fera son possible. Il explique qu'il faut comprendre les contrôleurs, ils font un métier à risque. C'est la bronca. Tout le monde exerce un métier à risque, tout le monde peut se faire agresser, mais tout le monde n'a pas les moyens de paralyser la France en riposte. Gallois le sait, il encaisse, et reprend inlassablement son discours.

- Monsieur, quand c'est un voyageur qui se fait agresser, il ne se passe rien !
- Non, vous exagérez, Madame, on ne peut pas dire ça. Nous sommes sensibles à la sécurité de tout le monde.
- Mais est-ce que vous rendez compte des ennuis que ça nous cause à tous, ici ?
- Oui, Monsieur, j'en suis conscient. Croyez bien que cela me désole. Nous ferons le maximum pour que le service reprenne…

A force de reprendre les mêmes répliques, toujours sur le même ton mesuré, l'atmosphère se détend :

- En tous, cas, vous avez eu le courage de venir ici en personne. Ca c'est bien. Bravo.

Gallois peut enfin s'échapper et regagner son QG. Enfin le train de Brest est affiché. Une foule compacte s'y précipite et l'investit comme une rame de métro. Mais pour Bordeaux et Nantes, toujours rien. Et tout le monde n'a pas eu la chance d'approcher Gallois. Sans cesse de nouvelles grappes de voyageurs inquiets viennent grossir la foule. Un rouspéteur libéral, qui n'est pas au courant des détails de l'affaire, se met à hurler :

- C'est ça leur service public, à tous ces branleurs ! Dès qu'il y a un pet de travers ils se mettent tous en grève et nous, ils nous mettent dans la m… !

Près de lui se trouve une dame qui, elle, sait ce qui s'est réellement passé. Elle voit rouge :

- Parce que vous appelez ça un pet de travers, vieux saligaud ! Vous mériteriez que ça vous arrive, à vous, fumier !

Un peu plus loin, le ton se fait plus incisif :

- Ils ne nous le diront jamais, qui c'est, ce violeur. Une chance pour la France, ça c'est sur.

Soudain le silence se fait, car on sent qu'une annonce sonore va retentir. Tout le monde retient son souffle, ne voulant rien rater de l'annonce d'un prochain train.

- Mesdames et Messieurs, nous vous rappelons qu'en application de la loi Evin, il est interdit de fumer dans l'enceinte de la gare. Par respect pour les autres, nous vous demandons de ne pas fumer.

Stupeur dans l'assistance. Des regards effarés se croisent. Mais la voix reprend, et chacun de nouveau tend l'oreille :

…smoking is forbidden in the station…

Fausse alerte, ce n'était que la version anglaise du même texte. Le train de Brest finit par partir. Compte tenu de la surcharge, il ne pourra rouler à pleine vitesse. Il arrivera au Mans une heure quarante plus tard, et y restera une autre heure à quai, car entre temps un convoi TER est tombé en panne sur la voie avant Laval.

La prochaine fois que vous irez chez le pâtissier, commandez-lui un Paris-Brest, et prenez votre temps.

Charlotte Corday, le jeudi 27 janvier,
en ce jour de la Saint-Jean Chrysostome, a.d. 2005

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