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Scènes de la vie ordinaire
Mercredi 26 Janvier, 18 heures 30. Sur
les quais de la gare Montparnasse, les voyageurs affluent, s'entassent,
se bousculent. Aucun train n'est annoncé à quai, sauf un
omnibus pour Chartres. La rumeur se répand, bientôt confirmée
par des annonces lumineuses : un mouvement de grève vient d'éclater
à la suite de l'agression d'un contrôleur.
La tension monte. Rien pour Tours et
Bordeaux, rien pour Angers et Nantes ; seul un TGV pour Rennes et Brest
est affiché, mais on ne sait quand il partira. Plusieurs centaines
de candidats au voyage sont accrochés à leur téléphone
portable. Partout résonnent les mêmes mots : service public,
on est pris en otages, on ne sait rien, on est bloqués, ils se
foutent de nous, on n'a même pas été prévenus,
je ne sais pas si je pourrai partir…
Mais voilà que des papiers circulent.
L'agression était en fait un viol. Un viol sauvage, l'auteur a
été arrêté, mais l'émotion s'est propagée
comme une traînée de poudre et les contrôleurs se sont
un peu partout mis en grève. La SNCF ne maîtrise rien.
Un peu plus loin, on distingue des caméras
de télévision. Allons voir ! Un monsieur à veste
beige, qu'on voit de dos, répond aux journalistes. Il est invectivé
par des voyageurs mécontents. Il a les oreilles largement décollées,
mais oui, c'est bien lui, Louis Gallois, le PDG de la SNCF en personne.
Il a du mal à faire face au flot des protestations. Il assure qu'il
n'y peut rien, mais qu'il fera son possible. Il explique qu'il faut comprendre
les contrôleurs, ils font un métier à risque. C'est
la bronca. Tout le monde exerce un métier à risque, tout
le monde peut se faire agresser, mais tout le monde n'a pas les moyens
de paralyser la France en riposte. Gallois le sait, il encaisse, et reprend
inlassablement son discours.
- Monsieur, quand c'est un voyageur
qui se fait agresser, il ne se passe rien !
- Non, vous exagérez, Madame, on ne peut pas dire ça. Nous
sommes sensibles à la sécurité de tout le monde.
- Mais est-ce que vous rendez compte des ennuis que ça nous cause
à tous, ici ?
- Oui, Monsieur, j'en suis conscient. Croyez bien que cela me désole.
Nous ferons le maximum pour que le service reprenne…
A force de reprendre les mêmes
répliques, toujours sur le même ton mesuré, l'atmosphère
se détend :
- En tous, cas, vous avez eu le courage
de venir ici en personne. Ca c'est bien. Bravo.
Gallois peut enfin s'échapper
et regagner son QG. Enfin le train de Brest est affiché. Une foule
compacte s'y précipite et l'investit comme une rame de métro.
Mais pour Bordeaux et Nantes, toujours rien. Et tout le monde n'a pas
eu la chance d'approcher Gallois. Sans cesse de nouvelles grappes de voyageurs
inquiets viennent grossir la foule. Un rouspéteur libéral,
qui n'est pas au courant des détails de l'affaire, se met à
hurler :
- C'est ça leur service public,
à tous ces branleurs ! Dès qu'il y a un pet de travers ils
se mettent tous en grève et nous, ils nous mettent dans la m… !
Près de lui se trouve une dame
qui, elle, sait ce qui s'est réellement passé. Elle voit
rouge :
- Parce que vous appelez ça un
pet de travers, vieux saligaud ! Vous mériteriez que ça
vous arrive, à vous, fumier !
Un peu plus loin, le ton se fait plus
incisif :
- Ils ne nous le diront jamais, qui
c'est, ce violeur. Une chance pour la France, ça c'est sur.
Soudain le silence se fait, car on sent
qu'une annonce sonore va retentir. Tout le monde retient son souffle,
ne voulant rien rater de l'annonce d'un prochain train.
- Mesdames et Messieurs, nous vous rappelons
qu'en application de la loi Evin, il est interdit de fumer dans l'enceinte
de la gare. Par respect pour les autres, nous vous demandons de ne pas
fumer.
Stupeur dans l'assistance. Des regards effarés se croisent. Mais
la voix reprend, et chacun de nouveau tend l'oreille :
…smoking is forbidden in the station…
Fausse alerte, ce n'était que
la version anglaise du même texte. Le train de Brest finit par partir.
Compte tenu de la surcharge, il ne pourra rouler à pleine vitesse.
Il arrivera au Mans une heure quarante plus tard, et y restera une autre
heure à quai, car entre temps un convoi TER est tombé en
panne sur la voie avant Laval.
La prochaine fois que vous irez chez
le pâtissier, commandez-lui un Paris-Brest, et prenez votre temps.
Charlotte Corday, le jeudi 27
janvier,
en ce jour de la Saint-Jean Chrysostome, a.d. 2005
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