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Quelle société se dessine pour le XXIe siècle ?

La question est posée à Jérôme Bindé, directeur de l’office de la prospective de l’Unesco.
Ses réponses et ses réflexions méritent toute notre attention...

Larges extraits de son entretien dans le quotidien « Le Monde » du 17/18 décembre 2006.

« Nous assistons à une juvénilisation des sociétés. De 15 à 60 ans les individus ont à peu près les mêmes désirs.
On ne sait plus quand on cesse d’être adolescent, comme si le mot d’esprit de Hergé, le créateur de Tintin, « les jeunes de 7 à 77 ans , était devenu un programme de vie (…)

Villepin : les "Beach-Boys" : le retour !

D’ailleurs, pour répondre à son désir de jeunesse, l’individu moderne dispose d’un « nouveau corps », plus grand, plus résistant… Et surtout la jeunesse s’impose comme un impératif. Elle n’est plus un moment de vie mais une condition de survie. »

Jérôme Bindé voit dans Nietzsche le grand prophète de ce phénomène : « Le nihilisme qu’il a découvert, c’est-à-dire la réduction de l’Etre à des éthiques d’échange, ouvre la voie à des éthiques « jeunes », de la liberté, du jeu…Des conceptions qui valorisent le présent. »

Dans cette révolution des valeurs, Jérôme Bindé établit une correspondance avec la querelle des Anciens et des Modernes, précisant :
« Certains esprits éclairés ont eu l’idée révolutionnaire que les Modernes étaient plus vieux que les Anciens, qu’ils pouvaient faire mieux qu’eux, et même les évincer plutôt que les remplacer. Actuellement, le bouleversement anthropologique des valeurs est incomparable : il implique une éviction des ancêtres. Née au XVIIe, cette querelle avait débouché au siècle des Lumières, sur la notion de progrès historique. Mais, paradoxalement, l’hypervalorisation du présent des fils sur le passé des pères, finit par remettre en cause l’idée même d’un progrès.
Nous vivons une sorte de perpétuel présent, où le futur ne fait guère de sens. Il n’y a plus tellement de projet d’avenir, parce que le passé, aussi ; n’ a plus tellement de signification pour nous. Tout cela est indissociable d’une crise fondamentale : la crise du père. Or l’élimination du paternel, c’est la rupture de la transmission. »

Il va donc nous falloir apprendre autrement…

Pour le directeur de l’office de la prospective de l’Unesco, c’est « le » grand chantier du futur :
« Chacun reste en position de jeunesse symbolique, ce qui ouvre la voie à l’éducation pour tous tout au long de la vie » Pourquoi pas ?  Apprendre, à tout âge… mais l’éducation est- ce cela ?

« … Aujourd’hui, le changement technologique incessant entraîne une obsolescence très rapide des savoirs » De tous les savoirs ?…

« Non seulement les jeunes sont plus alertes, mais ils fonctionnent en réseau et peuvent constamment déstabiliser l’expérience. Le plus jeune peut souvent en imposer au plus ancien et au plus confirmé. Cela change les rapports sociaux, car la maîtrise du savoir était une pierre angulaire de la domination et l’apanage des élites. »

Mais il y a un prix à payer…

« Cette évolution conforte en effet la remise en cause de l’autorité, de la tradition, du savoir lié à la condition d’adulte ou de maître. La carence du père dans les sociétés actuelles pose un énorme problème pour l’éducation des enfants : dans un tel monde, il n’y a plus de fondement de l’autorité. Et quand les systèmes classiques d’autorité ne fonctionnent plus, on voit apparaître des parodies d’autorité excentriques ou pseudo-charismatiques, soit des reconstitutions plus ou moins authentiques d’autorités dites traditionnelles, qui passent souvent par une relecture idéologique des traditions, comme le fondamentalisme. Ce n’est pas un hasard si nous vivons actuellement une époque marquée par les conflits apparemment religieux. Nous courrons également le risque d’aller vers des systèmes de type ultra-répressifs, je dirais technicologico-répressifs, fondés sur une conception panoptique de la domination : des pouvoirs aux mille yeux et aux grandes oreilles. Le risque quand l’autorité s’effondre, c’est que la surveillance la remplace »

Le Meilleur des mondes…

Mais Jérôme Bindé ne s’en inquiète pas outre mesure… Le monde que nous allons vivre sera passionnant ! La société immature est plus créative!

« La créativité est devenue un phénomène de masse. Elle est au cœur même de l’économie. Les chefs d’entreprises se vivent comme des créateurs. Songez à ces grandes entreprises des technologies de l’information qui ont été fondées par des jeunes gens de 20 ans au fond de garages, et qui sont maintenant dominantes dans le monde. Elles sont nées avec cet esprit « artiste » de création. »

Pour Jérôme Bindé : « C’est une généralisation très positive de l’expérience des artistes ou des scientifiques, qui ne cessaient jamais d’apprendre et de découvrir. On évolue sans doute vers des sociétés de type plus ouvert, plus passionnantes à vivre, plus agiles et plus susceptibles d’évoluer. »

Et d’observer que « La frivolité des valeurs ne concerne pas seulement les pays du Nord (ndlr : le monde occidental). La tendance est lourde et planétaire, d’autant plus forte que, pour la première fois, l’évolution culturelle rencontre un trait naturel fondamental de l’espèce humaine : la néoténie, c’est-à-dire que l’être humain, jamais achevé, garde, à l’état adulte, des traits de l’enfance… Mon hypothèse, c’est que cette néoténie a été, au cours des siècles, partiellement niée, emprisonnée dans des structures très conformes, codes, coutumes et lois – la loi du père, le système patriarcal, etc. Cela confortait l’idée que l’humanité évoluait vers la maturité. Nous sommes peut-être dans une époque étrange où tout cela vole en éclats. Comme si, en quelque sorte, l’humanité du XXIe siècle assumait son immaturité. »

Soyons donc rassurés !

Si nous devons passer par des systèmes de type ultra-répressifs et vivre dans un monde du « Tout  surveillance », ce ne sera qu’une étape… Viendra une belle et saine immaturité !

La barbarie la couronnera…Puisse Monsieur Jérôme Bindé être encore de ce monde…

Portemont, le 28 décembre 2006

Pour tous ceux qui souhaitent rester vraiment « jeunes » :
- « Où sont les valeurs ? » Sous la direction de Jérôme Bindé- Unesco/Albin Michel 2004
- « Vers les sociétés du savoir ». Ouvrage collectif – Unesco, 2005-
- « Frivolité de la valeur » Jean-Joseph Goux – Busson, 200 -

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