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Le plus grand danger de la théorisation en matière
de sciences humaines réside en ce qu'elle essaye de modéliser
de manière universelle des comportements dont les origines
et les significations sont multiples. La tendance se développe
alors de martyriser les faits quotidiens afin d'en faire autant
d'illustrations du modèle. Chaque fait aberrant est immédiatement
classé comme "exception" et, selon l'adage bien
connu, devient ipso facto confirmation.
Le dieu J.J. Rousseau, en prime, fonde l'angélisme
du regard de la plupart, alibi qui permet d'échapper à
l'admission d'un être humain violent, prédateur dont
la sagesse, presque toujours, naît de la peur du gendarme.
Sommes-nous donc les victimes d'une société
à ce point abstraite que nous oublions que tous nous en sommes
les éléments constitutifs et qu'elle ne se développe
pas en dehors de chacun de nous ? Tout comportement, toute institution,
tout rassemblement humain, possèdent un "à quoi
ça sert", aussi n'y a-t-il pas de violence gratuite.
Tant que nous ne rechercherons pas la réponse au pourquoi
d'une démarche dont nous clamons l'aspect a-social, toutes
les interprétations sinon les explications que nous tentons
d'en donner seront impropres et les solutions proposées,
inopérantes.
L'organisation actuelle du groupe ne correspond apparemment
plus aux objectifs implicites que nos pères mettaient tout
naturellement en œuvre, sans même y réfléchir
la plupart du temps. Nos pères et leurs pères avant
eux, en une chaîne qui remonte sans doute au premier humain
dont le sexe importait peu en l'occurrence, debout et se saisissant
d'un caillou ou d'une branche, arme et outil, lançant sa
descendance dans une politique de la survie fondée sur un
"fabriquer mieux" dont sa main était jusqu'ici
un élément important sinon fondamental. C'est pour
répondre à ce besoin que tout au long des âges,
l'ingénuité humaine a cherché sans cesse les
formes d'organisation les plus performantes et correspondantes,
à chaque moment du monde, à l'évolution des
arts et des techniques.
APPARTENIR ?
Le "pourquoi" étant implicite au
point d'être devenu indiscutable tant il était intégré
au comportement de chacun, le groupe poursuivait constamment le
meilleur "comment". C'est pourquoi, toutes les structures
qui se sont succédées jusqu'à maintenant ont
présenté des caractères de nature tactique.
Il n'est donc pas étonnant de constater que le mode de pensée
dominant a été si longtemps la déduction dont
la pratique implique des structures hiérarchiques. Quels
qu'aient été les divers avatars de nos organisations,
même si la chose nous paraît déplaisante dans
son caractère perpétuel, quelle qu'ait été
la nature des évolutions ou révolutions, tous comptes
faits, le type de fonctionnement est demeuré immuable.
Au prix d'une "obéissance aux règles"
quelles que soient d'ailleurs les procédés choisis
pour les définir, le groupe présentait une cohérence
suffisante pour se maintenir. Même si le sens de l'appartenance
demeurait pour la plupart une donnée implicite, nous pouvons
constater que le système fonctionnait au point que, peu à
peu, le modèle tactique occidental a détruit toutes
les autres formes d'organisation que nous avons pu observer sur
notre planète.
Tout se déroulait sans trop d'accrocs dans
la mesure où l'équation :
organisation sociale = travail = émoluments
= conditions acceptables de survie
se trouvait satisfaite dans le cadre de solutions
où les avantages l'emportaient sur les inconvénients
de manière suffisamment apparente au goût des sociétaires.
Cependant, les progrès scientifiques et techniques
réalisés pendant et depuis la deuxième guerre
mondiale ont brusquement bouleversé cet équilibre
plusieurs fois millénaire en faisant perdre à la main
humaine le rôle essentiel qu'elle avait rempli jusque-là
dans le processus de fabrication. En quelques dizaines d'années,
d'auxiliaire, pour ne pas dire d'excroissance, de la machine, l'Homme
(terme générique qui embrasse la femme...) a été
soumis par le moment social à une autre exigence, celle de
manifester, avant tout, sa capacité de création.
Dans un laps de temps étonnamment bref, le
système, son modèle d'organisation et son équation
fondamentale d'équilibre ont perdu toute relation au quotidien.
Le système, c'est-à-dire tous les secteurs de la vie,
du berceau au cercueil, en passant par le fonctionnement de toutes
les institutions, famille, éducation, formation, citoyenneté,
profession et participation au fonctionnement du groupe, etc, n'obéit
plus à des règles innombrables devenues dans l'instant
complètement inadaptées.
Nous observons le résultat de ce cataclysme
ou de cette catastrophe (au sens de R. THOM) dans le délitement
chaque jour plus prononcé d'un édifice auquel nous
étions tellement habitués que son effondrement nous
laisse impuissants, affolés et complètement perdus.
L'Etat ayant pris une importance démesurée
au point que toute initiative individuelle a perdu tout sens, le
rapport de l'individu au groupe passe par l'intermédiaire
de la structure. Nous avons, au cours de cette hypertrophie bureaucratique
perdu la perception des données les plus immédiates.
Nous ne percevons plus que le recours permanent à l'Etat
est la sollicitation perpétuelle d'un effort du contribuable
que nous sommes. Le financement des trente-cinq heures, le coût
de la marée noire, celui de la tempête, les revendications
des personnels de la Poste et des autres services publics en reviennent
toujours à l'augmentation des impôts.
Cet intermédiaire mythique, ce vocabulaire
abstrait, cette distance artificiellement créée entre
le citoyen et le sociétaire irresponsable (en fait un seul
et même individu schizophrène par construction bureaucratique)
ont tari le sentiment d'appartenir à l'ensemble du groupe.
Les lois et règlements ne sont plus les encadrements sociaux
qui nous permettaient de cohabiter de manière constructive
mais des édifices étranges que nous mesurons à
l'aune de ce qu'ils nous apportent. Pour reprendre ce mot d'Alexandre
Sanguinetti que nous avons souvent cité, l'Etat, cette abstraction
de la collectivité, ne nous intéresse que dans la
mesure où il nous assure à notre naissance que notre
cercueil nous sera remboursé par la sécurité
sociale.
Aussi, dès lors que cette assurance ne nous
paraît plus crédible, plus rien ne nous pousse à
reconnaître l'existence de la règle. L'appartenance
à la société n'a de sens que dans la mesure
où chacun de nous considère que la survie est ainsi
rendue plus facile. Cette certitude étant caduque, rien ne
nous pousse plus à la participation. Les lois, les règlements,
les coutumes même deviennent alors autant de freins à
notre conquête individuelle de l'environnement. Aussi les
méprisons-nous de plus en plus, jusqu'à les ignorer
complètement.
La violence nous appartient. Seule l'opération
de socialisation, l'éducation collective en quelque sorte,
sans la gommer permet néanmoins de la maintenir à
un niveau qui ne menace pas la cohérence du groupe. Dès
lors que le poids de celui-ci disparaît, nous ne chassons
plus en meute et nous ne vivons plus que dans une ambiance de rivalité
où tout autre est une proie potentielle. Au point même
que nous n'existons plus que comme une nuisance de voisinage ou
comme porteurs de biens par les autres convoités.
L'ECOLE ? POURQUOI FAIRE ?
L'école a longtemps été le lieu
de cristallisation des divers éléments nécessaires
à la socialisation des futurs membres actifs du groupe. Dans
un premier temps, y étaient enseignés les caractères
essentiels de la personnalité citoyenne : lire, écrire,
compter, rapporter ce qui avait été fait, vu, quelques
éléments supplémentaires de comportement social
comme le sentiment d'appartenance à la commune, au département,
à la Nation, enfin.
Cela fait, l'apprentissage d'un métier souvent
chez l'artisan complétait une formation qui, la peur du gendarme
aidant, permettait de parcourir un chemin de vie. Le rapport hiérarchique
entre le maître porteur de savoir et détenteur de réponses
qui s'établissait dès le cours préparatoire
fondait le comportement individuel de toute une vie. Le contenu
du savoir transmis était si évidemment opératoire
que sa nécessité en était indiscutable.
Ensuite, une petite fraction d'écoliers et
d'écolières entrait dans un autre processus où
la pratique de l'outil était peu à peu remplacée
par un enrichissement conceptuel dont le contenu perdait peu à
peu son aspect opératoire au profit du développement
de pratiques d'analyse, de relations interpersonnelles, voire d'accumulations
de savoirs. Ces acquisitions, du lycée à l'université
et aux grandes écoles, permettaient la répartition
des individus selon une hiérarchie fondée sur la quantité
relative de savoir par chacun emmagasinée.
En fin de compte, se construisait alors une hiérarchie
sociale d'autant mieux subie sans crises majeures que le slogan
"si tu avais été plus attentif à l'école
tu ne serais pas... balayeur, femme de ménage ou OS..."
avait une signification matérielle évidente. Aussi
même ceux qui, pour des raisons diverses, n'avaient pas accompli
le parcours scolaire minimum, étaient suffisamment culpabilisés
pour se vivre responsables de leur condition inférieure.
Bref, un parfait équilibre, rompu de temps
à autre par l'expression collective et violente des frustrations
des uns ou des autres. Violence et mouvements de foule qui, même
s'ils étaient meurtriers, n'ont jamais mis en cause le pourquoi
de l'organisation se bornant toujours à remplacer des groupes
dirigeants par d'autres sans toucher au principe de l'organisation.
Dans la mesure où l'habitude s'est installée,
le sens de l'à quoi ça sert de la structure s'est
peu à peu perdu. Des théories nouvelles ont été
introduites, souvent irréalistes parce qu'elles s'écartaient
des raisons quotidiennes de nos démarches individuelles ou
collectives. Le rôle adaptateur de l'école dans son
aspect le plus vital a perdu de son importance aux yeux des organisateurs.
Remplacé par une conception artificielle de la culture à
laquelle certains ont attribué un aspect gratuit de développement
personnel, la nécessité de l'appartenance s'est peu
à peu effacée et le rôle que chacun de nous
remplissait en tant qu'élément constitutif de la société
a disparu.
Cette lente dégradation accompagnée
de l'évolution technique et scientifique a fait que l'utilité
de l'école, encore si évidente il y a moins de quelques
décennies, a complètement disparu aux yeux d'un grand
nombre. En ajoutant à cet effondrement, la perception de
l'inutilité de l'appartenance au groupe et des multiples
avantages qu'apportait cette liberté, cette licence même,
d'un comportement a-social, quoi d'étonnant à ce que,
de plus en plus nombreux, des gamins et gamines se laissent aller
à leurs pulsions de quelque nature qu'elles soient !
Il y a presque cinquante ans, alors que nous étions
stagiaire dans un Centre d'Apprentissage (un LEP d'aujourd'hui...
soit dit en passant il y aurait beaucoup à réfléchir
sur les déguisements sémantiques dont nous sommes
devenus maîtres...), nous avons assisté à un
commentaire d'élève adressé directement à
un des professeurs chargés de nous initier à la pédagogie
des sciences ; "... mais elle est c... ton expérience..."
Déjà à l'époque, le contenu de la transmission
n'apparaissait plus pertinent aux yeux des enseignés. Et
cet exemple est loin d'être le seul auquel notre carrière
nous a confronté.
Aujourd'hui, jamais les contenus n'ont été
aussi lointains de l'attente éventuelle des élèves
éventuels. Il est regrettable de le dire, mais que représentent
Molière, Balzac ou Anatole France aux oreilles et aux yeux
de la plupart des jeunes, praticiens d'un verlan basé sur
la possession de trois ou quatre cents mots ? Leur culture intrinsèque,
leur passé, leurs habitudes et leurs comportements n'ont
rien à voir avec les nôtres. Leur honorabilité,
pourtant, est indiscutable. Comment pouvons-nous avoir l'arrogance
d'imposer notre modèle culturel alors que nous sommes incapables
d'en justifier la qualité opérationnelle. Quoi d'étonnant
à ce que nous soyons, alors, de la manière la plus
universelle qui soit, contestés dans tout ce qui le matérialise,
du policier au pompier en passant par le facteur, le voisin, l'école,
ses professeurs et ses bâtiments ?
La violence est un langage et ceux qui le pratiquent
ne se posent pas de questions quant à la compréhension
que nous pouvons en avoir. En somme, comme s'ils étaient
en proie à un autisme d'une forme un peu particulière.
Et si nous avions tout faux. Et si tous ces asociaux
de quelque âge que ce soit n'avaient pas l'ambition que nous
leur prêtons d'intégrer (et non pas de réintégrer
ce qui supposerait qu'ils en ont été exclus, ce qui
reste à prouver) notre univers en délitement ? Et
si notre société n'existait pas à leurs yeux
? Si nous n'étions pour eux que des ombres porteuses de biens
matériels, seuls perceptibles. Nous frapper, nous voler,
nous maltraiter comme on force une quelconque boîte pour en
saisir le contenu. Et si la représentation que nous avons
de ce qu'ils sont, n'était que le fruit de notre incapacité
d'imaginer un monde sauvage. Un monde où l'idée que
l'on survit mieux en groupe que tout seul, n'aurait pas encore été
inventée. Une espèce de paradis terrestre de prédateurs
individualistes dont nous serions le gibier ?
Aberrant ? Pas si sûr ! Et si nous osions regarder
les choses sans voile pseudo humaniste ?
Récemment dans le Figaro, Liliane Lursat,
nourrie de Langevin et de Wallon, constatait incidemment que plutôt
que de s'en remettre à de belles théories, elle préférerait
la présence de quelques costauds dans les cours d'école.
Après tout, si pour faire taire l'autre, il est parfois nécessaire
de crier plus fort que lui, l'expression la plus élémentaire
de la force, fut-elle la plus animalement brutale, ne serait-elle
pas l'appropriation d'un vocabulaire qui échappe aux "anges"
que nous sommes ?
ET APRES ?
Il n'y a pas si longtemps que, bousculé dans
le métro par un gaillard trentenaire, nous nous sommes entendu
dire : « ... ben quoi, t'avais qu'à pas êt' là...!
» Quelle illustration splendide de la non-existence du groupe.
Est-ce si éloigné du comportement de celui qui vous
lâche une porte sur les pieds ou qui pollue la rue de papiers
devant une poubelle ?
La violence n'est pas seulement faite de coups. Elle
apparaît sous des formes diverses et multiples, mais elle
est toujours une manifestation de l'inexistence de celui ou de celle
qui se trouve sur son passage sans même être spécialement
visé. Il n'est même pas possible de parler de mépris.
Dans cet univers dont nous sommes absents, il n'est possible de
réapparaître qu'en utilisant le même langage.
Comme disait Franju dans le dialogue du "Sang des bêtes"
: "... sans plaisir et sans haine, comme un garçon boucher...
Si nous estimons que notre société vaut encore la
peine d'être protégée (même pas défendue,
juste protégée), alors il faut en assumer la démarche.
Nos chères têtes blondes ne sont plus des "chères
têtes blondes". Lentement mais sûrement elles prennent
de l'âge et deviennent peu à peu des têtes d'adolescents
avant de finir en têtes d'adultes. Ceux-là mêmes
qui nous bousculeront et nous ignoreront plus tard. Nous en sommes
apparemment arrivés à un point où la peur du
gendarme a disparu. Il ne s'agit pas alors d'être compris
mais d'exister en mordant à son tour. Nous avons trop attendu.
Sans doute, y a-t-il eu un moment où la menace aurait pu
avoir de l'effet mais une recherche irréaliste de compréhension
là où il aurait simplement fallu s'imposer car il
n'y avait rien à comprendre, nous en a fait perdre l'occasion.
Les voyous, avant-hier, avaient dix-huit ans, ils
n'en ont plus que dix-douze aujourd'hui. C'est ainsi que nous avons
créé des "jeunes inadaptés" là
où ne poussaient que des enfants sauvages pour qui la morale,
c'est-à-dire l'huile des rouages sociaux, n'a jamais existé.
On pouvait hier encore s'expliquer en famille, la bureaucratie sociale
aujourd'hui recommande d'aller au prétoire. Une boucle étonnante
qui officialise finalement la mort d'un certain type d'organisation
sociale sans que nous puissions même entrevoir un quelconque
"après" qui ne serait pas le désordre du
chaos.
Alors, rétablirons-nous dès demain,
les châtiments corporels et l'usage du « chat à
neuf queues » ou nous isolerons-nous dans des Pétionville
à l'occidentale ?
Qu'en pensez-vous ? »
Romain JACOUD
Humeurs stratégiques
numéro 151 février 2000
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Quand c'est
urgent, il est déjà trop tard ! Talleyrand
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